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l^arbacb Collège Librarg
Archibald Cary Coolidge, Ph.D,
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M. ROOSEVELT
PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS
ET
LA RÉPUBLIQUE D'HAÏTI
PAR
A. FIRMIN
Ancien SterHeùrt d'Etat^ tU» Financtt et dm Ccmmérct^ Ancien Ministre
d*Hmti en France^ Officier de P Instruction PubliqWj Officier
de la Légion d*Honncur^ etc.
flewfiorli
Hamilton Bank Nots
£noraving and Printing
Company
88 A 9Q GOLD STREET
Pari0
F. Pichon bt Durand-Auzias
Librairie du Conseil dEtat et
do la Société de Législation
Comparée
ao RUE SOUFFLOT 20
1905
Tout Droits Réservés
Â
SA 1,\Xi,<^S
OCT 11 1907
PREFACE
En annonçant, en septembre dernier, la prochaine ap-
parition de « Monsieur Roosevelt, président des Etats-
Unis, et la République d'Haïti,» je n'avais à l'idée
que la composition d'un opuscule où ne se trouveraient
exposées que d'une façon écourtée mes pensées et mes
convictions sur la question américaine, telle qu'elle s'est
posée pour Haïti, depuis qu'on s'est plu à voir dans l'a-
vènement du nouvel hôte de la Maison Blanche une
menace pour notre autonomie nationale. En une ving-
taine de pages, tout cela pourrait être dit assez clairement
pour me faire comprendre. Certainement. Mais il fau-
drait alors attendre du lecteur qu'il se rapporte, de con-
fiance, à une conclusion dont il ignorerait les prémisses.
Ce serait dogmatiser en une affaire où les intérêts de
chaque Haïtien sont à ce point engagés que c'est un droit
et un devoir pour tous d'avoir une vue complète de la
matière, afin de pouvoir contrôler avec une pleine intelli-
gence l'opinion qu'on essaie de lui suggérer. Aussi est-ce
en face de cette réflexion que je me suis mis à tourner
et retourner ma conception, à tourner et retourner des
pages, et surtout à stimuler ma mémoire, en l'absence
111
:iv Préface
d'une bonne bibliothèque qu'il ne faut pas chercher à
Saint Thomas. De là est sorti ce volume.
J'ai fait de mon mieux ; mais j'ai le clair sentiment qu'on
pourrait faire mieux. Que ceux qui auront la bien-
veillance de me lire ne me tiennent donc pas rigueur,
mais qu'ils passent sur mes erreurs et sur mes fautes. Il
semble que c'est dans ma destinée d'écrire des livres im-
provisés. J'en gémirais si j'ambitionnais la gloire de
compter parmi les grands écrivains et d'imprimer à mes
œuvres le sceau de l'immortalité; mais je n'ai jamais eu
de telles aspirations, si prétentieuses et si futiles, en un
temps où tout se règle à la minute, chaque jour compor-
tant une histoire mondiale plus variée et plus objective
que celle qu'offraient des siècles entiers dans les périodes
reculées du passé. Ce à quoi il faut viser aujourd'hui,
c'est au résultat du jour: Carpe diem! on pourrait répé-
ter, avec Horace, en attachant aux mots une valeur phi-
losophique plus sérieuse que n'y mettait l'aimable épicu-
rien. Ecrit ainsi, un livre devient une action: le mien
en est une. Incorrect parfois, faible en plus d'un endroit,
mais jamais mensonger et toujours sincère, frappé au
coin d'un réel patriotisme, tel je le présente, comme un
acte de foi dans l'avenir d'Haïti, la République noire.
Les Haïtiens ne connaissent pa.s assez les Américains.
Cette négligence d'étudier l'histoire, la vie et les insti-
tutions d'un grand peuple avec lequel nous avons tant
de points de contact, matériels et moraux, constitue une
grave lacune et même un danger, qu'il faut combler ou
conjurer au plus tôt. C'est dans ce but que je me suis
I
Préface v
complu, peut-être trop longuement, à faire dérouler cette
histoire, dans ses grandes lignes sociologiques, aux yeux
et à l'esprit de mes concitoyens. Je ne veux point le dis-
simuler: il y a eu dans mon choix d'un tel plan non
seulement le besoin de faire connaître ce qu'est l'Amé-
ricain, en montrant d'oti il vient, mais aussi le désir de
faire saisir comment un peuple se rend digne de la liberté
et de l'égalité, en y mettant une énergie constante à con-
quérir l'une et l'autre, sous l'empire d'une raison éclai-
rée, y voyant la source de tout bien-être social et de tout
progrès. J'avoue qu'en me plongeant dans cette atmos-
phère saine et vivifiante de l'histoire américaine, j'ai eu
plus d'une émotion patriotique capable de régénérer l'es-
prit le moins susceptible d'impulsions libérales; et je sou-
haite de tout mon cœur et de toute mon âme que la même
impression se produise sur mes lecteurs haïtiens, à qui
va tout naturellement ma pensée de patriote.
Haïti, toute modeste et repr^chable qu'elle est, vaut
sans doute mieux que le dédain gratuit et les calomnies
grossières dont elle est si souvent l'objet. J'ai fait mes
efforts pour la montrer telle qu'elle est, dans son incom-
parable beauté, dans ses incontestables ressources, dans
sa sérieuse valeur géographique, au point de vue des in-
térêts américains dans le canal de Panama, et dans la
vitalité de son jeune peuple. Ai-je réussi? Je l'ignore;
mais combien ne serais- je pas heureux de penser que
l'attention du monde civilisé pourrait être tournée vers
mon pays dans une attitude de considération et de sym-
pathie qu'il mérite à tant de titres!
vi Préface
Heureux, dit-on, sont les peuples qui n'ont pas d'his-
toire. Il semblerait, de là, qu'il vaudrait mieux continuer
à vivre dans une éternelle pénombre et n'attirer aucune
lumière indiscrète sur notre existence nationale. Plu-
sieurs le disent, avec plus ou moins d'arrière-pensée; et
ceux-là s'indignent toutes les fois qu'on provoque sur
Haïti le regard scrutateur de l'étranger. Ils préfèrent
mourir dans le silence, plutôt que de crier leurs maux,
dans le but d'y trouver un remède. Ils raisonnent comme
Joseph de Maistre, lequel a écrit ce précepte : « Expressa
nocent, non expressa non nocent. Il y a une infinité de
choses vraies et justes qui ne doivent pas être dites et en-
core moins écrites.» Mais qu'était-ce que de Maistre?
Le préconisateur endiablé de l'obscurantisme, le logicien
paradoxal d'une philosophie politique propre à ramener
l'humanité à voir dans le despotisme, les privilèges de
classe et les exactions de toute couleur, Tordre naturel des
choses d'ici-bas. Je ne m'y suis donc pas arrêté; et jai
écrit toutes les vérités assainissantes, éclairantes, indis-
pensables à entendre pour qu'on se détourne des habi-
tudes d'esprit tangiblement hostiles à notre évolution de
peuple organisé.
Ces considérations sur notre histoire, dévoilant les
maux dont notre organisme national est affligé et dont
l'influence pernicieuse paralyse si malheureusement notre
développement économique, politique et social, étaient né-
cessaires pour convaincre ceux qui ne croient point à la
possibilité de notre amélioration, parce qu'ils pensent que
notre état actuel est le résultat d'une espèce de fatalité
\
Préface vii
physiologique indéfinissable, mais qu'on appelle infério-
rité de la race. La théorie des races inférieures est cer-
tainement frappée à mort avec la subite et renversante
révélation des éminentes aptitudes des Japonais ; mais les
entêtés de la doctrine de l'inégalité des races humaines ne
manqueront pas d'essayer bientôt de faire passer les Japo-
nais pour des blancs cdlophylles, sinon pour un peuple de
race blanche d'Asie, comme seraient d'après eux les an-
ciens Égyptiens! Dans tous les cas, les nègres ayant
toujours été considérés comme le type le plus abject de
notre espèce, absolument incapable d'un haut développe-
ment intellectuel et moral, tout le temps qu'on ne fera pas
toucher du doigt, pour ainsi dire, les causes de notre
stagnation nationale, il faudra inévitablement s'attendre
à la conclusion qu'elle est due à l'imperfectibilité de notre
race. Une telle conclusion autorise contre nous toutes
les prétentions et sanctionne toutes les injustices à notre
égard. C'est par elle que nous voyons tant d'hommes
connus pour leur bon sens et leur libéralisme, tel un Pierre
Leroy-Beaulieu, ne point se faire un cas de conscience
de persuader implicitement les Américains de nous ef-
facer de la carte des états indépendants, ou à l'amiable
ou par la force.
Quoi qu'on fasse, qu'on en parle tout haut ou qu'on
veuille la voiler en des subtilités sournoises, la question
de race domine fatalement le problème de la destinée
d'Haïti. Tout le temps que les noirs continueront à être
un objet de mépris par d'autres hommes, ou blancs ou
jaunes, Haïti ne sera jamais prise au sérieux; et la pire
viii Préface
des choses serait le fait abominable que ce fût parmi les
Haïtiens mêmes que l'étranger trouverait l'exemple de
ces distinctions absurdes et sacrilèges, dont il se moque
ou s*apitoie, mais qui ne sauraient lui inspirer aucun
sentiment de respect pour le nègre ni d'estime pour le
mulâtre. Et, pourtant, un pays indépendant est, dans
le cercle des nations, comme un homme dans le cercle
de la société où il vit: Tun et l'autre ne peuvent évoluer
ou grandir qu'en jouissant de la considération de ceux
qui les entourent.
Il est certain que si Haïti, se dépouillant de toutes les
tares traditionnelles qui la font se buter à mille obstacles,
toutes les fois qu'elle essaie d'aller de l'avant, progres-
sait d'une façon normale et se sentait estimée et respectée
au dehors malgré sa faiblesse, nous n'aurions point cette
inquiétude déprimante dont on est si souvent agité au
sujet de notre indépendance nationale. Nous ne serons
à l'abri de ces craintes maladives que lorsque, par notre
conduite raisonnable, nous aurons acquis la conviction
que le monde civilisé voit en nous un peuple digne de
continuer sa carrière civilisatrice. Car lorsqu'en ce cas
une puissance quelconque aura un intérêt sérieux à dé-
battre avec nous, elle y mettra la forme et la conscience
dont elle use avec tout pays en pleine possession de sa
souveraineté. Nous n'aurons à nous préoccuper que
d*être corrects, c'est-à-dire avoir le droit de notre côté,
dans nos relations internationales, pour nous sentir en
sécurité. Mais un tel degré d'assurance en soi-même ne
sera obtenu par Haïti qu'avec la pleine conscience de sa
Préface ix
destinée, c'est-à-dire de Tidéal, du but qu'elle a à attein-
dre, en tant que nation indépendante. Aucun peuple, pas
plus qu'aucun individu, ne peut vivre, progresser, monter
avec une ardeur soutenue dans les voies de la civilisa-
tion, s'il n'a point un but, un idéal qui l'attire, à travers
toutes les péripéties de son existence. Pour l'homme ce
but est d'ordinaire plus évident, plus net, dans la pré-
cision de la volonté individuelle; pour les nations, il est
parfois voilé en des formes imprécises; mais il existe
toujours et agit impérieusement, comme le magnétisme
terrestre imprimant une direction irrésistible à l'aiguille
aimantée, malgré le brouillard qui cache, à l'horizon, le
point d'orientation. Cet idéal, pour Haïti, c'est l'effort
sublime d'un petit peuple en vue de la réhabilitation de
toute une race d'hommes, effort si noble et si digne que
chacun de ceux qui y participent pourrait, à juste titre,
se considérer comme un apôtre. Edmond Paul, dont je
ne cesserai de glorifier le nom, le sentait admirablement,
lorsqu'il écrivit ces magnifiques paroles:
« Ainsi, en résumé, quand l'esclave de l'habitation
Bréda eut brandi le casque et groupé autour de lui tous
les nègres épars, qui venaient de briser leurs chaînes, il
personnifiait la première épopée militaire de la vieille
Saint-Domingue, et de ce jour notre nation datait.
« A cette nation, il fallait un but.
« Ce fut celui de prouver l'aptitude de toute la race
noire à la civilisation qui fut posé. But puissant, gigan-
tesque, capable de dévorer des générations; toutefois
digne de contenir et d'exercer notre activité I »
X Préface
Si nous n'avons pas un meilleur rang; si nous ne
sommes pas en meilleure posture, parmi les nations civi-
lisées ; si nous sommes réduits à baisser la tête et à trem-
bler pour notre lendemain, au lieu de nous montrer fiers
et calmes, c'est que nous avons tourné le dos au but puis-
sant, qui serait notre force, qui donnerait une orientation
à l'âme nationale que nous sentons confusément, en dé-
rive. Nous pouvons heureusement nous relever de cette
prostration lamentable, en nous convainquant de tout le
mal que nous a causé une politique impie et débilitante;
et ce serait un nouveau mérite pour M. Roosevelt si sa
belle et saine énergie, après nous avoir inspiré une peur
salutaire, nous faisait retrouver enfin la voie depuis long-
temps abandonnée de notre destinée nationale.
A. FIRMIN.
Saint Thomas, 19 Mars 1905.
M. ROOSEVELT,
PRÉSIDENT DES ÉTATS UNIS, ET
LA RÉPUBLIQUE D'HAÏTI
CHRISTOPHE COLOMB
La destinée des hommes et des choses est un problème
obsédant qui fera toujours le désespoir de la pensée et de
l'intelligence, dans leurs efforts et leurs tentatives de
découvrir les réalités de l'avenir. Nous sommes lancés
comme dans Tinconnu, au milieu du monde dont les di-
mensions gigantesques, l'ordonnance et la beauté harmo-
nique écrasent notre imagination et nous suggèrent mille
hypothèses, dont celles qui paraissent les plus absurdes
sont peut-être appelées à se réaliser dans les plus splen-
dides proportions.
C'est ainsi que, . vers le milieu du quinzième siècle,
aux confins du moyen âge, après les découvertes en
Occident, de la poudre à canon, de la boussole magné-
tique et surtout de l'imprimerie, si quelqu'un eût osé
émettre la supposition de voir en moins de cinq cents
ans une des plus grandes puissances de la terre — au
point de vue de la force, de la richesse, de l'intelligence
2 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
et de la civilisation — être établie et prospérer, presque
aux antipodes des grandes contrées de l'Europe, l'esprit
le plus sagace, le plus ouvert et le plus libéral, resterait
incrédule, se moquant d'une hypothèse absolument illo-
gique, étant donnée l'ignorance dans laquelle on était
des particularités géographiques les plus saillantes de
notre planète. Mais déjà existait un homme illuminé
par la foi et le génie, appelé à émerveiller son temps
par la plus glorieuse des découvertes. Je nomme Chris-
tophe Colomb!
Le grand navigateur était né à Gênes vers 1435.
Comme la plupart des hommes dont l'intelligence supé-
rieure sort de l'ordinaire et brille comme un phare, à la
lumière duquel l'humanité se guide dans la voie du pro-
grès et de la vérité, Colomb avait appris peu de choses
à l'école; mais il a été toute sa vie un étudiant assidu
et avait réussi à meubler son esprit d'un fonds considé-
rable de connaissances.
Vers l'âge de trente-cinq ans, en 1470, il vint résider
au Portugal où se trouvait alors le centre des entreprises
maritimes de l'Europe. Dans l'intervalle de ses voyages
il étudiait librement, en vrai autodidacte, toutes les bran-
ches des sciences cultivées à cette époque et dont il était
également curieux. Pour suppléer à ses moyens d'exis-
tence, il faisait ou refaisait des cartes géographiques et
des cartes marines qu'il vendait à un bon prix.
Il se jeta surtout avec ardeur dans les recherches spé-
culatives de répoque sur la voie la plus courte pour navi-
guer vers les Indes. Joignant à ses expériences maritimes
r
et la République d'Hditi 3
les études sérieuses qu'il fit des anciens géographes grecs,
des géographes arabes et de ses contemporains, il se con-
vainquit qu'il y avait des terres au delà des mers occi-
dentales de l'Europe et qu'il croyait être les côtes orien-
tales de l'Asie. Sa correspondance scientifique avec le
savant Italien, Paul del Pozzo Toscanelli, l'affermit dans
ses idées qui le dominèrent exclusivement et devinrent
sa plus profonde conviction et l'idéal à la réalisation du-
quel devait se dévouer toute sa vie. Chaque jour aug-
mentait cette conviction, par de nouvelles lumières que
lui apportaient les informations successives des marins
ou l'observation de faits significatifs tels, par exemple,
que des troncs de pins apportés à l'île de Madère par
les courants occidentaux et les cadavres de deux hom-
mes dont les traits et les vêtements indiquaient qu'ils n'ap-
partenaient à aucune des nations européennes.
Mais il lui manquait les moyens indispensables à la
réalisation de son projet d'aller à la recherche de cette
terre occidentale, qui était devenue pour lui la plus ob-
sédante, mais la plus attrayante des visions.
Il s'adressa d'abord au gouvernement de sa patrie, dans
un double sentiment de délicatesse et de patriotisme.
Il sentait que nul autre n'était mieux qualifié pour lui
venir en aide et qu'à nul pays il n'eût désiré plus ardem-
ment la gloire d'avoir pris une initiative digne d'im-
mortaliser un peuple. Mais la République de Gênes,
que Louis XI avait donnée au diable en 1464, à cause
de sa turbulence et de sa paillardise nationale, ayant
subi, en 1475, l'invasion des Turcs ottomans, qui la
4 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
dépouillèrent de ses comptoirs, ne pouvait guère offrir
les ressources que réclamait lentreprise. Il en essuya
un refus qui Tobligea à se tourner vers Venise, l'an-
cienne rivale de sa patrie, alors une des premières puis-
sances de l'Europe et qui s'appelait elle-même la Domi-
nante Venise, comme l'Autriche, un siècle plus tard,
prenait pour devise les cinq voyelles A. E. I. O. U. signi-
fiant : Atistriae est imperare orbi uniz^erso. Mais Colomb
n'obtint pas un meilleur résultat. Il s'adressa, après cela,
au roi Jean II de Portugal, qui le renvoyait, de délai en
délai, à une époque qui ne vint jamais, tandis qu'il était
soumis à toutes les vexations. Le souverain portugais
tenta même de le déshonorer, en faisant un usage déplacé
des données qui lui étaient fournies par l'immortel Génois
à l'appui de sa théorie. Il essaya alors d'obtenir le con-
cours de Henry VII d'Angleterre; niais il n'en reçut
qu'un brutal refus.
C'est alors seulement qu'il tourna son espoir vers la
cour d'Espagne où régnaient Ferdinand V et la reine
Isabelle. C'était malheureusement à un moment où l'Es-
«
pagne, engagée dans la guerre contre les Maures, la-
quelle absorbait l'esprit des souverains et de la nation,
voyait son trésor public épuisé et les forces du pays
profondément affaiblies. Malgré la meilleure volonté,
il fallait attendre que la situation se fût améliorée. Co-
lomb le comprit. Il attendit durant sept ans une ré-
ponse favorable, qui ne lui vint que sous la forme d'une
promesse que les souverains espagnols accepteraient de
patronner son entreprise, après la fin de la guerre.
et la République d'Haïti 5
Cela lui parut tellement aléatoire qu'il y vit un refus
honnête et se décida à se diriger vers la France, en
quête de Tappui dont il avait l'impérieux besoin. Voya-
geant à pied, il s'arrêta au monastère de Sainte Marie
de Rabida, près de Palos, pour visiter le Prieur, Juan
Ferez de Marchena, qui l'avait amicalement accueilli,
lors de son arrivée en Espagne. Ayant appris son in-
tention, le religieux lui persuada d'attendre qu'un nou-
vel effort pût être fait en vue de gagner le gouverne-
ment espagnol à son projet. Le prieur, qui était un
ancien confesseur de la reine, après avoir hébergé l'illus-
tre voyageur, partit pour la cour. Sa royale pénitente
lui accorda immédiatement une entrevue, dans laquelle
il plaida si éloquemment la cause du grand Découvreur,
qu'il réussit à faire rouvrir les négotiations, aidé en cela
par d'éminents personnages que Colomb avait déjà in-
téressés à son projet.
La reine était bien disposée en faveur de l'entreprise
dont elle saisit pleinement l'importance; mais le roi ne
l'envisageait qu'avec une froideur touchant à de l'in-
différence. Les négotiations, dont l'issue n'était pas
moindre que la destinée du Nouveau Monde, faillirent
échouer, sur le conseil que donna au roi l'archevêque de
Grenade, de ne pas accorder les titres et les dignités que
Colomb, qu'il traitait d'aventurier étranger, réclamait,
pour lui et ses héritiers, sur ces terres inconnues qu'il
allait révéler à l'Europe, en donnant à l'Espagne un re-
nom et une splendeur qu'elle Ae pouvait alors concevoir,
même en ses plus beaux rêves de grandeur et de richesse.
6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Mais cet aventurier de génie avait aussi de puissants et
chaleureux défenseurs dans cette même cour espagnole.
Ils enflammèrent le cœur d'Isabelle, qu'ils portèrent au
plus haut enthousiasme. « J'assumerai la responsabilité
de l'entreprise pour ma propre couronne de Castille, ex-
clama-t-elle ; et je suis prête à mettre en gage mes
joyaux, pour en défrayer les dépenses si les fonds du
trésor devaient se trouver insuffisants.»
C'est là un des plus beaux traits de cette belle et
grande reine qui reste, dans l'histoire, comme le plus
délicieux ornement parmi les fastes de l'Espagne, pays
du Cid Campéador.
L'accord entre les souverains et l'immortel Gîlomb
fut signé le 17 avril 1492; et c'est de la petite rade de
Palos, en Andalousie, que partit une flotte de trois
vaisseaux qu'il faut nommer, car l'histoire doit consacrer
le nom de tout ce qui fut mêlé à cette grande œuvre de
la découverte de l'Amérique. Le premier vaisseau était
la Santa-Maria à quatre mâts, ponté et long de quatre-
vingt-dix pieds; les deux autres, plus petits et non pon-
tés, se nommaient Pinta et Nina.
Quand les compagnons du grand navigateur eurent
quitté l'archipel des Canaries, cinglant vers l'ouest, ils
eurent un frémissement suprême, en cessant de voir dans
les brumes du soir, la silhouette de la terre qu'ils
croyaient contempler pour la dernière fois. Lancés en
plein inconnu, tout était pour eux un sujet de mystérieuse
frayeur. Le vent qui semblait donner des ailes aux vais-
seaux qu'il poussait irrésistiblement vers l'ouest, les alar-
et la République d'Haïti 7
maît, à ridée qu'ils ne pourraient jamais plus regagner
les côtes européennes; la variation de la boussole causée
par la translation d'une région terrestre à une autre où
la déclinaison de Taiguille aimantée était autrement sen-
sible, les effrayait encore davantage. Mais Colomb était
là, illuminé par la science et raffermi par la foi; car il
y a lieu de noter que cet homme à l'esprit et au cœur
si hardis, croyait fermement en Dieu et pratiquait sin-
cèrement. Le jour de son départ, il s'était confessé et
avait reçu le sacrement eucharistique, ainsi que tout l'é-
quipage qui l'accompagnait.
Les marins, impatients de découvrir cette terre que
chaque couche épaisse de nuages rasant l'horizon ne sem-
blait leur montrer que pour les désabuser amèrement,
un instant après, commencèrent à murmurer tout bas,
se plaignirent ouvertement, se mutinèrent enfin, mena-
çant même de lancer par-dessus bord le grand amiral, s'il
n'acceptait pas de virer le cap et d'orienter la flotte vers
l'est, pour les retourner à leurs foyers domestiques. Ter-
rible alternative! Il fallait que Colomb renonçât à par-
faire son entreprise, qu'il sentait à la veille du succès, ou
qu'il s'exposât au pire des traitements. Il consentit à
parlementer avec les mutins et obtint d'eux qu'ils lui con-
tinuassent leur obéissance encore quelques jours, avec la
promesse de se ranger plus tard à leur désir de s'en
retourner.
La soirée suivante, la brise de terre, chargée des
effluves parfumées des fleurs tropicales, vint convaincre
les hommes découragés et abattus que l'amiral seul avait
8 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
raison et que la terre si longtemps et si ardemment dé-
sirée n'était pas bien éloignée. Personne ne ferma Toeil
cette nuit-là. Silencieux et graves, leur regard était
tourné vers un point où avait brillé une lumière, comme
celle d'une torche portée par une main d'homme. Cette
pose des hommes de mer dans l'attente de l'aube mati-
nale, qui devait les convaincre de la réalité ou démon-
trer encore une fois leur illusion décevante, dut offrir
un imposant tableau; elle évoque à la mémoire le beau
vers de Virgile, dépeignant l'attitude des compagnons
d'Énée, au récit du chef qui rappelait des émotions tout
aussi captivantes,
Conticuere ontnes, intentique ora tenebant.
Avec les premiers rayons du jour, le vendredi 12 oc-
tobre 1492, un coup de canon parti de la caravelle de
l'amiral annonça que la terre était réellement en vue.
Le soleil levant fit déployer, aux regards charmés des
marins adoucis et attendris, une grande île couverte de
forêts luxuriantes, nonchalamment couchée dans la mer
irisée des mille couleurs que l'éclat solaire y projetait
obliquement, de toutes parts. C'était l'une des îles des
Bahamas, la Guanahani des Indiens que Colomb baptisa
du nom de San Salvador.
Le Nouveau Monde était découvert.
D'où vint à Christophe Colomb la première idée, la
grande inspiration, qui illumina son esprit et le lança
dans les recherches qui devaient aboutir à sa grande
découverte? Tout semble indiquer que ce fut de la
lecture des fragments d'Ératosthène ; car le célèbre géo-
et la République d'Haïti g
graphe grec, par une intuition géniale, avait soutenu de
son autorité scientifique les légendes que le divin Platon
avait accréditées, en décrivant, dans le Timée ou le Cri-
tias, une Atlantide fabuleuse, engloutie par les eaux
océaniques. Il avait émis l'opinion que Ton pourrait
naviguer sur l'Atlantique de Tlbérie à Tlnde, et que
Ton trouverait dans ce trajet de nouvelles terres habi-
tables, dont personne ne se doutait.
Ératosthène, ayant vécu de 276-196 avant Tère chré-
tienne, résolut le problème de la duplication du cube, in-
venta le mésolabe, propre à donner les moyennes pro-
portionnelles ; il continua les recherches de Manéthon,
fit plusieurs compositions historiques; il écrivit des trai-
tés philosophiques qui lui méritèrent le surnom de Second
Platon, fit des vers sur différents sujets scientifiques,
notamment sur l'Astronomie d'Aratus. Ayant mesuré,
le premier peut-être, un degré du méridien, il estima
que la circonférence de la terre était de 250,000^ stades,
avec 694 stades au degré, chiffre qui donnerait 111,040
mètres au degré (le stade étant alors de 160 mètres) et
égal à celui que Ton trouve pour le degré de 25 lieues de
4 kilomètres, 444, donnant 111,000 mètres. Il dé-
montra l'inclinaison de l'écliptique sur l'équateur, en éva-
lua l'angle à 23** 51' 20", chiffre qui paraît bien ap-
prochant de l'exactitude, c'est-à-dire de l'angle de
23° 28' fixé par la science moderne. Cet angle est
d'ailleurs variable, en vertu de la précession des équî-
' D'autres disent 252,000 stades, ce qui donnerait environ
^33yi stades au degré.
lo M. Roosevelt, Président des États-Unis,
noxes; mais si l'on se rappelle que la diminution n'en
est que de 48" par siècle, on trouvera considérable Técart
de 23' 20" à constater entre les deux évaluations. Cet
écart égalerait vingt-neuf siècles, tandis que les calculs
d'Ératosthène n'ont été probablement faits que vingt-et-
un siècles, avant que les travaux de Lagrange et de La-
place eussent fixé la valeur de l'angle en question. Mais
qui oserait tenir rigueur au calculateur grec?
Aussi bien, Ératosthène, mathématicien, poète, philo-
sophe, historien et géographe, est un de ces noms que
l'histoire conserve avec orgueil dans les fastes de l'esprit
humain. Pourtant son plus grand titre de gloire ne se
trouve point dans les travaux où il avait dépensé le plus
d'intelligence et de méditations. Sa solution de la dupli-
cation du cube, oubliée ou négligée, est supplantée par
le cissoîde de Dioclès ou la conchoïde de Nicomède; le
nom même du mésolabe semble avoir disparu de la no-
menclature des calculateurs mécaniques; les vers de l'é-
lève de Callimaque, pas plus que les traités rivalisant avec
la philosophie de Platon, n'ont résisté à la destruction du
temps ; les calculs astronomiques n'ont pas atteint l'exacti-
tude qui les consacrerait au respect des siècles. Le titre
impérissable qu'il gardera dans la mémoire des hommes
sera surtout d'avoir soutenu une opinion qui dut passer,
parmi ses contemporains, pour une aberration, une chi-
mère, un vrai rêve platonique ! . . .
Mais voilà. Ce rêve prit corps avec la torche dont la
lumière vacillante avait projeté ses rayons, de la terre de
Guanahani à l'œil scrutateur du Grand Amiral.
et la République d'Haïti ii
r II explora Tile et continua son voyage, en découvrant
Cuba, Haïti et d'autres îles de l'Archipel des Antilles,
qu'il croyait placées en face des côtes de l'Asie, formant
une partie des Indes. De là, le nom d'Indiens donné aux
Caraîbéens et l'appellation d'Indes occidentales conservées
encore de nos jours à toutes ces iles qui brillent comme
autant de pierres précieuses répandues à profusion dans
l'Océan Atlantique.
Il retourna en Espagne, au milieu d'indescriptibles ova-
tions, et fut reçu avec les plus grands honneurs par les
souverains enchantés. Toute la cour assista, en tenue
de gala, au Te Deum entonné en actions de grâces, pour
le succès de sa grandiose entreprise.
Dans un deuxième voyage, en 1493, il découvrit la
Jamaïque et la plupart des îles de la mer des Caraïbes.
Dans un troisième voyage, en 1498, il découvrit la terre
ferme du Continent Américain, près de l'embouchure de
rOrénoque et explora les régions de Para et de Ctmiana.
Son œuvre était complète.
Mais quelle fut la récompense de ses glorieux et nobles
efforts? Comme tous ceux qui désirent le bien de leurs
semblables et y travaillent avec ardeur et conviction, il
eut de puissants ennemis, que ses succès mêmes avaient
rendus plus acharnés que jamais.
Pour son malheur, des mines d'or étaient bientôt trou-
vées en Haïti, la Quisqueya indienne. On l'accusa de
s'enrichir, sans réserver la part des souverains espagnols.
Alors un Boadilla, à l'esprit étroit, au cœur pourri,
fut envoyé par les Majestés Catholiques pour contrôler
12 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
tes affaires de la colonie. Sans aucune sérieuse investi-
gation, il s'empressa d'arrêter Colomb, qu'il retourna en
Espagne, les fers aux pieds. On rapporte les paroles
suivantes que l'histoire doit consigner. Comme les offi-
ciers du vaisseau qui le transportait voulaient retirer ses
fers, il refusa courageusement cet acte de bienveillance,
en leur disant : « Je veux les porter comme un souvenir
de la reconnaissance des princes.»
Arrivé en Espagne, il fut immédiatement libéré, grâce
à la protection de la reine qui fut indignée de tant de
cruauté, à Tégard de Thomme qui avait immortalisé son
règne. Il se remit à travailler, et reprit ses démarches et
ses réclamations auprès de la cour.
Malgré les bontés persistantes de la grande Isabelle, ja-
mais justice ne fut fait à l'héroïque marin. Il réclama en
vain les récompenses contractuelles qui lui étaient promises.
En 1504, il fit un quatrième voyage dont l'objet était
de trouver un passage de l'Océan Atlantique à l'Océan
Pacifique, par lequel il pût toucher à l'Inde. Après mille
péripéties, son vaisseau nauf ragea sur la côte de la Ja-
maïque, où il resta toute une année. Quand il retourna
une dernière fois en Espagne, ce fut pour trouver sa
fidèle protectrice, la reine Isabelle, sur son lit de mort.
Vieux, fatigué, la santé usée, il n'eut pas la voix assez
forte ni l'influence assez grande pour obtenir de Ferdi-
nand V l'exécution du contrat passé entre lui et les sou-
verains de la péninsule ibérique. Brisé enfin par les
soucis et les désappointements, il mourut à Valladolid,
le 20 mai 1506.
et la République d'Haïti 13
Pour comble de misère, mais comme le sceau de Tim-
mortalité, les cendres même de Colomb sont devenues
l'objet de la plus étrange controverse. Différents pays
s'en réclament, comme il en fut des cendres d'Homère
et de sa naissance. On prétend qu'elles furent trans-
portées d'abord au monastère de las Cuevas à Séville, en
15 13, et plus tard, à Santo Domingo, en 1536, où elles
restèrent plus de deux siècles; mais qu'en 1795, après le
traité de Bâle, qui céda à la France la partie orientale de
nie de Santo Domingo, elles furent dirigées à Cuba et
enterrées dans la cathédrale de la Havane. Cependant
Santo Domingo et Séville soutiennent que les restes du
grand Amiral dorment dans leur sol!
L'Amérique entière se montre jalouse de posséder un
dépôt aussi précieux. Washington serait tout prêt à en
disputer l'honneur à la Havane et à Santo Domingo.
« Les cendres du Découvreur de l'Amérique n'ont pas
encore trouvé leur vrai Heu de repos, dit M. Henry
Davenport Northrop. Ce lieu est sous le Dôme du
Capitole de la République pour l'existence de laquelle il
prépara la voie.»
Ces paroles, — auxquelles on pourrait reprocher un
orgueil ou un égoîsme, qui font oublier qu'il y a, en
dehors des États-Unis, une vingtaine de républiques pour
l'existence desquelles la découverte du Nouveau Monde
avait également préparé la voie, — expliquent la pensée
que j'ai eue de présenter la haute individualité de Colomb
en tête de cette étude.
COLONISATION DE L'AMERIQUE
COLONISATION ESPAGNOLE
Avant que Colomb eût entrepris son deuxième voyage,
il fut jugé nécessaire d'obtenir une concession du pape
Alexandre VI qui, comme chef de l'Église, réclamait la
domination de tous les royaumes de la terre. En consé-
quence, Sa Sainteté avait accordé solennellement et pour
toujours à Ferdinand et Isabelle, comme à leurs héritiers,
tous les territoires habités par les Infidèles, qu'ils avaient
découverts ou pourraient découvrir, sans les limiter ni
les décrire. Une ligne idéale était tirée, cent lieues à
l'ouest des Açores, et d'un pôle à l'autre: tous les pays
inconnus se trouvant à l'est de cette lig^e étaient donnés
au Portugal, qui avait auparavant obtenu une pareille
concession, et tous ceux qui étaient situés à l'ouest re-
venaient à l'Espagne.
Le but indiqué et avoué de cette concession était la
propagation de la foi chrétienne parmi les nations païennes
des régions occidentales, que les souverains de Castille
et d'Aragon s'engageaient à réaliser. De là, dans toute
la chrétienté d'alors, un respect religieux des droits pres-
15
i6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
que exclusifs de TEspagne, pour coloniser les terres amé-
ricaines, le Portugal s'étant montré fort peu entreprenant,
en dehors de son établissement au Brésil. Toutefois, ce
n*est que onze années après que Colomb avait découvert
la grande terre, que l'Espagne fonda son premier établis-
sement sur le continent américain.
Alonzo de Ojeda qui, en 1500, avait reconnu le golfe
de Paria, sur la côte de Venezuela, après être revenu en
Espagne, en repartit, en 1509, avec trois vaisseaux bien
équipés et approvisionnés, avec une patente lui concé-
dant tous les territoires compris entre le Cap de Vêla et
le golfe du Darîen, où il aborda et dont il prit possession.
Mais sa tentative de colonisation subit un désastreux
échec et presque tous ceux qu'il avait enrégimentés pé-
rirent dans rintervalle d'une année.
En 15 12, Ponce de Léon, déjà vieux mais insatiable
de plaisirs, partit en quête de la fontaine de Jouvence,
dont il espérait tirer de nouvelles forces physiques et une
nouvelle jeunesse. Il découvrît la grande péninsule amé-
ricaine qu'il nomma Florida, en l'honneur du jour où
il aborda la terre, lequel était un dimanche des Rameaux
ou Pascua florida.
En 1513, Vasco Nunez de Balboa, après plusieurs ex-
péditions et de fréquentes incursions dans les parages de
la Colombie, devint le chef de la petite colonie de Sainte
Marie de Darien. Il apprit des aborigènes l'existence
d'un autre océan beaucoup plus au sud, région où l'or
était si commun, lui affirmèrent-ils, que les habitants
s'en servaient pour leurs ustensiles ordinaires. Avec 190
f
et la République d'Haïti 17
hommes, il eut la hardiesse de traverser de hautes mon-
tagnes, des rivières, des marécages, des tribus sauvages
et hostiles, sans avoir eu la moindre notion de ces pays.
Il découvrit enfin TOcéan Pacifique, s'y élança avec son
épée levée, dans un transport de joie indicible, et en prit
possession au nom des souverains espagnols. Comme
Colomb, Balboa fut arrêté, ayant trouvé un autre Boadilla
dans un certain Pedrarias d'Avila.
Juan de Salis, en 15 15, entreprit une expédition fa-
meuse et voyagea le long des côtes de l'Amérique du Sud.
Il découvrit, le i®' janvier 15 16, une rivière qu'il nomma
Rio de Janeiro, en l'honneur du jour de sa découverte.
Continuant vers le sud, il découvrit une vaste baie, qui
n'était autre que l'embouchure du Rio de la Plata.
Vers 15 18, Fernand ou Francisco Cordova, parti de
Cuba, découvrit ia péninsule à laquelle il donna le nom
de Yucatan. Continuant à l'ouest, voyageant toujours
en vue de la côte, il mouilla à Campêche où il subit un
désastre, en s'aventurant à terre avec ses hommes pour
faire de l'eau.
La même année 15 18, Jean de Grijalva, continuant en-
core plus à l'ouest, dans le grand golfe équatorial, dé-
couvrit le Mexique et en prit possession au nom du roi
d'Espagne. Il fut frappé d'admiration, en voyant les
villages semés tout le long du rivage, avec des maisons
en pierre que la distance faisait paraître blanches et
élevées. La ressemblance de ces parages avec son pays
natal lui parut si grande qu'il les nomma la Nouvelle
Espagne.
i8 M. Rooseveli, Président des États-Unis,
Femand de Magellan, d'origine portugaise, alors au
service de Charles Quint, voulut trouver une entrée
maritime dans le Grand Océan. Parti en 15 19, il longea
toute la côte orientale de l'Amérique du Sud et découvrit,
en 1520, le détroit existant entre la Terre de Feu et la
Patagonie, lequel porte son nom. Il traversa le Paci-
fique et aborda aux îles Philippines, en 1521, après une
navigation de trois mois et vingt jours.
En 15 19, Femand Cortez envahit le Mexique qu'il
subjugua en y déployant autant de bravoure que d'audace.
Nommé gouverneur, vice-roi du pays conquis, il fut
plus tard dépouillé de son autorité et rentra dans une
certaine obscurité. Il en sortit néanmoins pour découvrir,
en 1535, la Californie et la Mer Vermeille ou « Mer de
Cortez,» formant le plus magnifique golfe du Grand
Océan. Il se couvrit ainsi de gloire, après ses déboires
au Mexique; mais il mourut abreuvé de dégoûts. On
rapporte qu'un jour, il s'efforçait, à travers la foule, d'ar-
river à Charles Quint, qui demanda quel était cet homme.
La réponse fut d'une fierté toute castellane : « C'est, dit-
il, celui qui vous a donné plus de provinces que votre père
ne vous avait laissé de villes.»
En 1522, Pamphile de Narvaez, revenu à Cuba, après
son expédition malheureuse contre Cortez, tenta de fonder
un établissement à Cuba. Il découvrit la baie de Pen-
sacola; il y débarqua et explora le pays où il trouva la
mort, comme la plupart de ses émules.
De 1524 à 1527, François Pizarre, associé avec Diego
d'Almagro et Femand Luque, ce demier un ecclésiastique.
et la République d'Haïti 19
explora les régions qui s'étendent au sud de Panama d
il entreprit la conquête de Quito et de tout le Pérou, dont
il s'empara, de 1533 à 1534, et fonda la ville de Lima,
en 1535. Il découvrit le Chili dans cette même année.
Débarqué à Tacamez, au sud de la Rivière des Éme-
raudes, il fut enchanté par la contemplation d'un pays
attrayant et fertile, dont les richesses naturelles le rem-
plirent d'enthousiasme; mais sa tentative de subjuguer
le Chili resta sans succès.
Pedro de Valdivia continua la conquête du Chili, où
il fonda la ville de Santiago, en 1541, et celle de la Con-
cepcion, en 1550; mais il ne put avancer plus loin que
Biobio, arrêté qu'il fut par la vaillante résistance des
Araucans.
En 1539, Femand de Soto débarqua dans la baie de
Tampa. Pourvu de tous les moyens de ravitaillement
nécessaires à son entreprise, il retourna ses vaisseaux à
Cuba, afin de prévenir toute idée de retraite. Poussé
par l'amour de la gloire uni à l'espoir de découvrir les
gisements d'or dont l'existence était plus fabuleuse que
consistante, il se lança dans l'intérieur du continent. Che-
minant à travers les marécages et les forêts, il pénétra
dans le pays des Apalaches, à l'est de la rivière Flint.
Au printemps de 1540, il reprit sa marche en avant, après
avoir relevé par un prestigieux ascendant le courage de
ses hommes abattus et désespérés. Ils pénétrèrent dans
la Géorgie, jusqu'aux sources de Chatahoochee et, tour-
nant au sud-ouest, ils traversèrent l'état d'Alabama jusqu'à
la jonction du fleuve du même nom et la rivière Tombig-
20 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
bee. Ils atteignirent bientôt la ville qui porte le nom de
Mobile, où ils durent livrer bataille aux Indiens, qui y
déployèrent une bravoure de désespérés.
De Soto, ayant reçu des nouvelles de son épouse par
des navires arrivés à Pensacola, n'y répondit point, faute
de pouvoir annoncer la conquête d'un de ces riches do-
maines, à la recherche desquels il était parti.
Tournant résolument dos aux navires, il remonta vers
le nord-ouest, en se dirigeant vers le pays des Chicka-
saws, il arriva au nord-ouest de l'État de Mississipi, vers
le 15 décembre 1540, et s'y arrêta pour passer l'hiver.
Le 2 mai 1541, il atteignit les bords du Mississippi, à
une petite distance de la ville de Memphis, d'où lui et sa
troupe contemplèrent, émerveillés, le courant majestueux
du grand fleuve américain. Il y resta quarante jours,
pendant lesquels il explora les régions septentrionales de
ce beau pays. Prenant à l'ouest, il s'avança quatre-vingt
lieues dans l'intérieur du continent, dans les terres mon-
tagneuses de la Rivière Blanche ; et retournant alors vers
le sud, il alla passer l'hiver près des sources chaudes de
l'Arkansas. En 1542, il résolut de descendre jusqu'à
l'embouchure de Washita, en cherchant une issue vers
la mer; mais il se trouva, une nouvelle fois, en face du
Mississipi, sans pouvoir fixer la distance à parcourir
pour atteindre son but. Il fut bientôt dans le voisinage
de Natchez où les aborigènes se montrèrent menaçants
et farouches. C'est en vain qu'il tenta de les frapper
d'une terreur respectueuse, en se disant le fils du Soleil,
le principal de leurs divinités. « Vous dites que vous-
et la République d'Haïti 21
êtes le fils du soleil, répondit en dérision le chef des
Natchez; desséchez cette rivière (lui montrant le Mis-
sissipi) et je vous en croirai.» Il prit des tempéraments
avec eux; mais il sentit que son expédition avait échoué
et il en mourut, en 1542.
Le Paraguay était découvert, en 1526, par Sébastien
Cabot, alors au service de Charles Quint. Il fut conquis,
en 1536, par Alvaro Nunes-Cabeza de Vaca, ancien com-
pagnon de Pamphile Narvaez, qui en était le gouverneur,
lorsqu'il explora, de 1541 à 1544, les régions de la Plata,
devenues plus tard la vice-royauté de Buenos- Ayres, com-
prenant les vastes plaines d'une fertilité exubérante for-
mant les pampas de la République Argentine. La ville
de Buenos- Ayres avait été fondée par Pedro de Mendoza,
dès 1535. Toute l'Amérique du Sud se trouva ainsi sous
la domination de l'Espagne qui y implanta sa langue et
ses mœurs.
II
COLONISATION FRANÇAISE
Ce n'est que fort longtemps après l'Espagne que la
France se décida à fonder des colonies en Amérique. En
1523, François i**" expédia Jean Verazzani, d'origine flo-
rentine, en vue de chercher un passage pour aller aux
Indes par le nord-ouest. Parti le 17 janvier 1524, après
un voyage orageux, qui dura cinquante jours, il atteignit
la côte américaine, à la hauteur de Wilmington, dans la
Caroline du Nord. Cherchant une bonne rade, il fit cap
22 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
au sud, jusqu'à 150 milles, et tourna ensuite vers le nord-
ouest, examinant la côte en continuant son voyage. Il
fut surpris et charmé de ces nouveaux pays, dont les habi-
tants accueillirent amicalement les Européens. Il dé-
couvrit les rades de New-York et de Newport qu'il ex-
plora attentivement, étant resté quinze jours dans ce
dernier port. Il continua le long de la côte de la Nouvelle
Angleterre jusqu'à la Nouvelle-Ecosse dont la côte avait
été découverte, en 1497, par Sébastien Cabot au nom
d'Henri VII, mais dont l'Angleterre ne s'était point occu-
pée. Il en prit possession pour la France et lui donna
le nom de la Nouvelle-France. Dix ans plus tard, en
1534, Jacques Cartier explora le golfe de Saint-Laurent
et, en 1540, fonda le port de Ste-Croix, le premier éta-
blissement français dans cette contrée. Après un répit
d'une vingtaine d'années, la France reprit ses projets de
colonisation en Amérique. En 1562, le chef des Hugue-
nots, l'amiral de Coligny, obtint de Charles IX la per-
mission d'entreprendre la fondation d'une colonie dans
le Nouveau Monde, en vue de constituer un refuge à ses
coreligionnaires persécutés. L'expédition fut comman-
dée par Jean Ribault, naturellement un protestant. Elle
aborda la côte de la Floride, en mai 1562, et mouilla dans
la rade de Port-Royal. Un fort fut construit sur une île
située au milieu du port et le pays fut nommé Carolina,
en l'honneur de Charles IX. Mais lorsque Jean Ribault
retourna en France, pour annoncer son succès et se pro-
curer des renforts, avec les ravitaillements nécessaires
au raffermissement de la colonie, il trouva son pays en
et la République d'Haïti 23
proie à la guerre civile qui fit négliger son entreprise, à
laquelle manqua le concours indispensable à son maintien.
Coligny profita d'une armistice pour reprendre son
œuvre. En 1564, il expédia trois vaisseaux, sous le com-
mandement de René de Laudonnière. Les volontaires
s'inscrivirent avec ardeur. La flotte partie le 22 avril,
atteignit la côte de la Floride, deux mois après son dé-
part. Le débarquement se fit sur les bords de la rivière
St-Jean, appelée alors rivière de Mai, où un nouveau
fort fut bâti sous le même nom de Carolina. Mais des
hommes indisciplinés pillèrent les provisions et se muti-
nèrent contre leur chef qu'ils obligèrent à leur signer
une permission de s'embarquer pour la Nouvelle Espagne,
afin d'éviter la famine. Ils se livrèrent plutôt à la pira-
terie, en commettant les pires exactions contre les
Espagnols.
Laudonnière était au désespoir et s'apprêtait à aban-
donner son établissement, quand arriva l'escadre de Jean
Ribault qui revenait avec des renforts et tout ce qu'il
fallait pour la fondation d'une colonie permanente.
Cependant Philippe II, roi d'Espagne, qui fut irrité
d'apprendre l'établissement d'une colonie française dans
la Floride, suggéra à Melendez d'Avilez l'idée de con-
quérir toute la péninsule et les terres limitrophes. La
destruction de la colonie française ne figurait point dans
l'accord signé entre le roi et son cruel lieutenant, c'était
toutefois une conséquence forcée de son exécution. La
flotte de Melendez partit, en juin 1565, et arriva devant
les côtes de la Floride le 28 août suivant. Le 2 septem-
24 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
bre, il découvrit un bon port avec une rivière sur les
bords de laquelle il fonda une ville nommée St-Augus-
tin, où il établit une colonie. Le 4 septembre, il arriva
devant le fort Carolina où était mouillée une partie de
la flotte de Ribault. Les navires français, non préparés
au combat, coupèrent leurs amarres et gagnèrent la haute
mer. Melendez ne pouvant point les atteindre, prit pos-
session du pays, au nom de Philippe II, qui fut pro-
clamé « monarque de toute l'Amérique,» en s'appuyant
sans doute sur la concession du pape. Il se préparait
à attaquer le Fort Carolina, quand Ribault résolut d'aller
l'attaquer à St- Augustin; mais le marin français était
à peine sorti de la rade que sa flotte fut assaillie par une
violente tempête et naufragea sur la côte, à 150 milles
au sud du fort. Le chef espagnol ayant appris la catas-
trophe, résolut de frapper de suite un coup contre le fort
qu'il savait sans défense. Conduisant sa troupe à tra-
vers les bois et les marécages, il le surprit et s'en empara,
le 21 septembre 1565. Tous les gens qui y étaient en-
fermés, y compris les vieillards, les femmes et les enfants,
furent impitoyablement mis à mort.
Le massacre des Français et la destruction de la colo-
nie fondée à Fort Carolina ne causèrent pas la moindre
remontrance de la part du gouvernement français « que
la bigoterie religieuse, dit un historien, avait rendu
aveugle sur les vrais intérêts du pays dont il avait charge.»
Cependant, pour la gloire de la France, il faut dire qu'il
se trouva un héros qui entreprit individuellement l'œuvre
de venger le sang de ses frères et le prestige du dra-
et la République d'Haïti 25
peau national: ce fut Dominique de Gourgues, un gen-
tilhomme gascon. En vendant le patrimoine de ses an-
cêtres, il équipa trois vaisseaux avec cent cinquante
hommes, et partit pour la Floride, en 1567. Il surprit
le fort espagnol, dont il s'empara, en faisant prisonniers
tous les hommes de la garnison. Il y passa l'hiver ; mais
il comprit qu'il n'avait pas des forces suffisantes pour
maintenir sa position et repartit pour la France, en mai
1568. Avant de mettre à la voile, il pendit tous ses
prisonniers, en plaçant sur leur tête cette inscription:
« Je ne leur inflige point un tel châtiment comme à des
Espagnols ou des marins, mais comme à des traîtres, des
voleurs et des meurtriers.» Son expédition fut désavouée
par le gouvernement français et il fut obligé de se cacher
pour échapper à une arrestation, après son retour en
France. Les Français abandonnèrent ainsi leurs essais
de coloniser la partie méridionale de l'Amérique du Nord
et renoncèrent à leurs prétentions sur la Floride.
Ce ne sera qu'un siècle plus tard, en 1669, que la
France reparaîtra dans ces régions avec le père Mar-
quette, missionnaire de l'ordre des Jésuites. Il entre-
prit de découvrir le cours inférieur du Mississipi. Après
quatre ans employés à apprendre le dialecte des Illinois,
il partit, en 1673, de la mission de Ste-Marie, établie
dans les régions du Lac Supérieur, et parvînt aux sources
du grand fleuve, accompagné du diacre Joliet, cinq ca-
notiers français et quelques Indiens, guides et inter-
prètes, portant leurs canots sur leur dos. Ils naviguèrent
sur les rivières de Wisconsin et Missouri dont ils at-
26 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
teignirent les deux embouchures; passèrent devant Tem-
bouchure de TOhio et arrivèrent à celle de l'Arkansas,
d'où le père Marquette, ayant acquis pleine conviction
que le Mississipi se jetait dans le golfe du Mexique, s'en
retourna aux lacs, de crainte de quelques mésaventures
avec les Espagnols établis dans les régions de la Floride.
Son voyage avait été facilité par la pipe de paix dont il
était revêtu par le chef d'une tribu indienne qu'il ren-
contra, à environ soixante-quinze lieues de l'embouchure
du Wisconsin.
Sur les indications de ce Père, Robert Cavelier de
la Salle partit pour la France et soumit à Colbert le plan
d'une exploration et d'une colonisation dans la vallée du
Mississipi. Ayant obtenu la permission de l'exécuter,
il retourna au fort Frontenac, au Canada, en 1675.
Après maintes reprises, dont les difficultés renaissantes
ne lassèrent ni son courage, ni sa persévérance, il com-
pléta son exploration. En 1682, il avait descendu la
rivière Illinois jusqu'au Mississipi qu'il continua à
descendre jusqu'au golfe du Mexique. Il donna le
nom de Louisiane au pays qui s'étend sur la rive droite
du fleuve, en l'honneur de Louis XIV, et, remontant le
Mississipi jusqu'aux lacs, il retourna à Québec, dont il
partit à destination de France, dans le dessein de rallier
le gouvernement et le peuple français à son projet de
colonisation. Ses démarches furent couronnées de suc-
cès et une expédition soigneusement organisée quitta la
France en 1684, se dirigeant vers le pays à coloniser.
Mais son entreprise échoua, grâce à l'antipathie que nour-
et la République d'Haïti 27
rissait contre lui le commandant de la flotte. Après un
long voyage, ils étaient entrés dans le golfe du Mexique,
le mois de janvier 1685; ils passèrent devant l'embou-
chure du Mississipi, sans s'y reconnaître, et quand la
Salle s'aperçut de son erreur, le commandant refusa de
virer de bord, mais continua vers l'ouest. Arrivés dans
la baie de Matagorda, dans le Texas, le courageux ex-
plorateur, se voyant impuissant contre la malveillance du
haineux marin, se décida à débarquer, dans l'espoir de
trouver, en cheminant par terre, l'embouchure du grand
fleuve mississipien. Lui et ses compagnons subirent
toutes les misères imaginables. Enfin, après des épreuves
écrasantes, mais insuffisantes pour abattre son indomp-
table courage, il fut assassiné par deux de ses hommes
qui croyaient se venger ainsi de leurs souffrances, dont
ils le rendaient seul responsable. Son œuvre fut re-
prise, en 1699, par Lemoine d'Iberville, natif du Canada,
qui réussit à assurer à la France la possession de la
Louisiane. En 1714, le gouvernement français, con^
vaincu de la nécessité de coloniser sérieusement ce pays,
y accorda à Arthur Crozat le monopole du commerce,
avec l'engagement que celui-ci y expédierait, chaque an-
née, deux navires chargés d'émigrants, de provisions,
avec une cargaison d'esclaves noirs tirés de l'Afrique.
Le roi promit, de son côté, de fournir la somme annuelle
de cinquante mille livres pour favoriser le développement
de la colonie. En 1718, Bienville, représentant de la
Compagnie des Indes occidentales, fondée par Law, à
qui le privilège exclusif du commerce de la Louisiane
28 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
était transféré, fut pénétré de la convenance de transpor-
ter le siège du gouvernement de la colonie dans une
région du bas Mississipi, plus productive que celle où se
trouve Mobile. Il fonda un nouvel établissement destiné
à devenir la grande ville de la Nouvelle-Orléans.
Mais abordons la colonisation anglaise dont devait sor-
tir la grande nation si puissante et si confiante, tant dans
sa force actuelle que dans le développement continu
de sa grandeur future.
III
COLONISATION ANGLAISE
Dans Thistoire de la colonisation de l'Amérique, il
y a lieu de s'appuyer davantage sur la colonisation an-
glaise, qui est plus particulièrement intéressante, au point
de vue de mon étude. Autant que possible, je tâcherai
de mettre en relief les traits caractéristiques des diffé-
rentes colonies fondées par les Anglais sur le continent
américain et qui, après la déclaration de l'Indépendance,
sont devenues les États-Unis d'Amérique. Ainsi, le so-
ciologue perspicace n'aura qu'à bien examiner la forma-
tion originelle et la physionomie spéciale de chacun des
groupes provinciaux, pour se rendre compte de leur évo-
lution ultérieure, dans un mouvement irrésistible de cohé-
sion nationale et d'expansion économique, avec un esprit
politique dont on ne trouve ailleurs aucun parallèle his-
torique. 'Jî
et la République d'Haïti 29
Lorsque Colomb eut le glorieux succès de découvrir
le Nouveau Monde, le roi et la cour d'Angleterre regret-
tèrent vivement de n'avoir pas fait un meilleur accueil
à sa pétition. Aussi, dès le 15 mars 1496, une patente
ou commission de mer fut-elle accordée à Jean Cabot,
vénitien de naissance, mais résidant à Bristol, et ses trois
fils, les autorisant à entreprendre à leurs propres frais
un voyage de découverte dans les mers orientales, occi-
dentales et septentrionales, avec mission de prendre pos-
session des contrées à découvrir, au nom du roi d'Angle-
terre.
Jean Cabot, accompagné de son fils Sébastien, partit de
Bristol, en 1497, dans l'intention non seulement de dé-
couvrir de nouvelles terres, mais aussi de trouver un pas-
sage pour aller en Asie par le nord-ouest de l'Europe. Il
fit cap à l'ouest et, le 24 juin, il atteignit la côte du La-
brador, en devançant et Colomb et Améric Vespuce dans
la découverte du continent américain. Dans un nouveau
voyage, entrepris en mai 1498, Sébastien Cabot toucha au
Labrador, 400 milles au nord du point où avait abouti son
père. Il y éprouva un froid intense. Les arbres étaient
encore dénudés, quoiqu'on fût au commencement de l'été.
Il navigua vers le sud, en descendant vers Terre-Neuve,
dans une mer si poissonneuse qu'il la nomma Bacalaos
(Morues). Il ne s'y arrêta guère, et s'en retourna en
Europe, pour passer bientôt au service de Femand V,
roi d'Espagne, au nom de qui il fit plusieurs autres ex-
plorations maritimes.
Les Anglais ne se soucièrent guère de bénéficier des
30 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
découvertes des Cabot, se contentant d'envoyer, de temps
en temps, quelques navires appareillés pour la pêche sur
les bancs de Terre-Neuve. Notons que la France, dès
1534, avait établi une colonie à Terre-Neuve, sur le con-
seil de Philippe de Chabot, amiral français, et sous le com-
mandement de Jacques Cartier, qui débarqua dans la baie
de Gaspé et prit possession du pays, au nom de son sou-
verain.
Durant les soixante-dix-huit ans qui s'écoulèrent, de
1498 à 1576, l'Angleterre ne montra nulle ardeur à se
tailler un domaine dans les vastes régions du Nouveau
Monde; mais à cette dernière époque, il y eut un réveil
magnifique de l'esprit public, sous la poussée du pro-
• testantisme protégé par la reine Elizabeth. Quoiqu'elle
s'en servît comme d'un instrument de domination royale,
il n'est pas contestable que le pays y trouva une école
de discussion religieuse, morale et philosophique, haute-
ment profitable à son développement national. La poli-
tique en obtint une base rationnelle et toutes les insti-
tutions s'en ressentirent. La marine en reçut une im-
pulsion merveilleuse, en même temps que l'industrie et
l'agriculture firent des progrès qui augmentèrent la for-
tune publique et donnèrent au peuple anglais une force
d'expansion inconnue jusque là.
Martin Frobisher fut le premier à reprendre l'œuvre
de Sébastien Cabot, en entreprenant un voyage aux ré-
gions glacées du Labrador. Il fut surtout dominé par
la recherche de l'or, qu'il ne devait point rencontrer dans
ces latitudes. Après trois voyages infructueux, il fut
et la République d'Haïti 31
convaincu, en 1578, de l'inutilité de ses recherches et de
l'impossibilité d'une colonisation dans ces pays septen-
trionaux, où régnait un froid glacial, à peine supportable.
De 1577 à 1580, Sir Francis Drake parcourut la côte
occidentale de l'Amérique, en commettant mille exactions
sur les établissements espagnols; mais c'était plutôt,
comme l'observe Bancrof t, « une splendide piraterie
contre une nation avec laquelle son souverain et son pays
professaient d'être en paix.»
Sir Humphrey Gilbert, qui suivait avec attention le
développement de l'industrie de la pêche à Terre-Neuve,
pensa qu'il était possible de créer un commerce lucratif
avec le Nouveau Monde, en y fondant une colonie. Il
partit, en 1578, fit terre à St-John, au sud-est de Terre-
Neuve, et prit possession du pays au nom de l'Angle-
terre. Ayant perdu son plus grand navire, avec tout
ce qu'il contenait, il fut obligé de regagner les côtes bri-
tanniques. Surpris par une horrible tempête, il disparut
dans les flots à bord du Squirrel, petit bateau de dix
tonneaux, sur lequel il s'était embarqué, ne voulant pas
exposer ses hommes à des dangers qu'il n'aurait point
à partager.
La Virginie
Sir Walter Raleigh était le frère utérin de Sir Hum-
phrey. Son nom est bien connu dans l'histoire et a même
passé dans le roman. Guerrier, navigateur, diplomate,
homme d'état et écrivain distingué, Raleigh était, en effet,
un « homme à panache,» c'est-à-dire une de ces indivi-
32 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
dualités douées d'un pouvoir de fascination et d'un brio
d'esprit, qui imposent prestigieusement à ceux qui les
entourent. Favori d'Elizabeth, soupçonné même d'avoir
été l'émule du comte d'Essex et du duc de Ldcester, ainsi
qu'en témoigne le célèbre romancier et poète, Walter
Scott, dans son Kenilworth, Raleigh n'eut pas de peine
à obtenir la concession qui avait été accordée à son frère.
II arma deux vaisseaux commandés par Philippe Armidas
et Arthur Barlow, qui atteignirent bientôt la côte de la
Caroline du Nord, au petit bras de mer d'Ocracock, et
prirent formellement possession du pays. « C'était au
mois de juillet, dit Northrop, le climat était délicieux,
la mer était calme, l'atmosphère était claire et la chaleur
était tempérée par une agréable brise de mer. Les bois
abondaient en oiseaux et résonnaient de leurs trilles, au
milieu des vignes sauvages s'offrant à l'œil dans la plus
abondante profusion.»*
La reine Elizabeth n'en fut pas moins enchantée que
les explorateurs et elle considéra la découverte de Barlow
et d'Armidas comme une gloire pour son règne. En bon
courtisan, en spirituel et galant homme qu'il était, Sir
Walter Raleigh donna à ce nouveau pays le nom de Vir-
ginia, en l'honneur de la reine vierge!
De nombreux émigrants s'enrôlèrent avec émulation
pour l'établissement de cette belle colonie. En avril 1585,
sept vaisseaux partirent de Pl)miouth avec environ deux
cents personnes, non compris les équipages, sous le com-
mandement de Sir Richard Greenville et Ralph Lane,
*H. D. Northrop: Our Country, p. 6$.
et la République d'Haïti 33
nommé gouverneur de la Virginie. Un établissement fut
fondé à Roanoke Island et les pays environnants furent
explorés en divers sens. Sir Greenville, ayant constaté
le plein succès de l'expédition, retourna en Europe. Mais
Lane, par sa maladresse et ses perfidies envers les In-
diens, compromit le sort de l'entreprise. Les Anglais,
mécontents et privés de tout, songeaient à abandonner la
colonie pour regagner leur patrie, quand Sir Francis
Drake, avec une flotte de ving^-trois navires, vint jeter
l'ancre dans la rade de l'île de Roanoke et les ramena
en Angleterre.
Raleigh fut bien désappointé ; mais il ne renonça point
au succès. Il organisa une nouvelle expédition, en choi-
sissant surtout des émigrants accompagnés de leurs fa-
milles, avec des instruments agricoles nécessaires à la cul-
ture du sol et tout ce qui pouvait contribuer à la prospérité
de la colonie. Ce fut à ses propres dépens ; car la reine,
un peu avaricieuse, refusa de rien donner, malgré la
faveur dont elle entoura l'expédition, qui arriva sur la
côte de la Caroline du Nord, en juillet 1587, sous les
ordres de John White, en qualité de gouverneur. Elle
n'eut pas plus de succès que la première et fut obligée de
repartir le mois suivant.
D'une énergie et d'une persévérance peu communes,
Raleigh organisa une troisième expédition, qu'il fit partir
en avril 1588, mais qui n'eut pas même le temps d at-
teindre le rivage américain. Quand l'ancien gouverneur
John White retourna, en 1590, à Roanoke, il n'y trouva
nulle trace de la colonie. Raleigh, ruiné et assailli par
34 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
toutes sortes d'infortunes, dut enfin renoncer à la colo-
nisation de la Virginie.
La première expédition anglaise qui suivit les essais
infructueux de Sir Raleigh fut celle préparée par la
« London Company,» sous le commandement du capi-
taine Newport, laquelle partit pour l'Amérique le 19 dé-
cembre 1606, dans la direction de la Virginie. La flotte,
poussée au nord-ouest par une tempête, fut forcée de
chercher un refuge dans la baie du Chesapeake, le 26
avril 1607. Le pays fut exploré et, un mois après, une
colonie fut établie, sur la rive gauche du fleuve, par la
fondation de la ville nommée Jamestown, en l'honneur
de Jacques I*', qui lui donna pour gouverneur Edward
Wingfield. De 1608 à 1610, la colonie passa par toutes
sortes d'angoisses et de difficultés, mais elle en fut re-
levée par l'heureuse arrivée de Lord Delaware, qui y
amena de nouveaux immigrants, avec des ravitaillements
suffisants. Sir Thomas Dale en fut nommé gouver-
neur, en 161 1, et la culture des terres vint mettre les
habitants à l'abri de toute disette.
Un fait d'une certaine portée sociologique s'était ac-
compli, en 161 3: le mariage de Pachontas, fille d'un
cacique indien, avec un jeune Anglais. C'était la pre-
mière union légale d'un homme de la race blanche avec
une femme de la race rouge américaine. Ce mariage con-
cilia aux Européens les bons sentiments du puissant chef
Powhatan et de sa tribu; mais il déplut grandement à
Jacques P', qui se montra mécontent de la présomption
de l'un de ses sujets osant se marier à une princesse!
et la République d'Haïti 35
La pauvre Pachontas amenée en Angleterre, où sa gen-
tillesse et sa réelle beauté furent sincèrement admirées, ne
tarda pas à y mourir, succombant aux rigueurs du climat.
En 1619, la première assemblée représentative du
Nouveau Monde fut organisée dans la Virginie, sous le
nom de Chambre des Bourgeois (House of Burgesses).
« L'assemblée exerça le droit absolu de décider sur l'élec-
tion de ses membres et refusa de reconnaître toute lettre-
patente concédant à une juridiction seigneuriale le droit
d'interrompre l'obligation d'obéir à ses décisions.»^ Tou-
tes les lois nécessaires au développement matériel et moral
de la colonie furent votées et mises à exécution, en vertu
des principes de libre gouvernement. En 1621, sous
l'impulsion des patriotes d'Angleterre, la Virginie fut
définitivement dotée d'une constitution écrite, donnant
à la colonie une organisation gouvernementale en tout
point semblable à celle de la métropole. Aussi la Vir-
ginie cessa-t-elle bientôt d'être la chose d'une corpora-
tion commerciale et les Virginiens eurent-ils le droit de
se gouverner et de prendre telles mesures qu'ils jugeaient
les meilleures pour leur sécurité et la prospérité de la
colonie. Mais, par la plus amère ironie, quelques mois
après la réunion de la première législature coloniale, le
virus de l'esclavage fut introduit dans la Virginie par
un bateau de guerre hollandais qui mouilla dans la rivière
de Jamestown et vendit aux planteurs vingt noirs tirés
de l'Afrique. Cette institution détestable y prit une ex-
tension rapide et des plus malheureuses, pour ne dis-
*H. D. Northrop.
36 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
paraître du sol américain qu'au prix du plus atroce dé-
chirement.
Par une décision judiciaire du mois de juin 1624, la
charte garantie à la Compagnie des Indes occidentales
fut révoquée sans recours; la Virginie devint une pro-
vince royale, tout en conservant ses franchises constitu-
tionnelles. Jacques I*' mourut avant de les entamer et
Charles I*"^ fut incapable d'obtenir le monopole du tabac,
principal produit de la colonie. Il y eut pas mal de con-
tentions entre elle et la mère-patrie; cependant la Vir-
ginie continua à prospérer, malgré ces frictions d'inté-
rêts, malgré les fréquents démêlés avec les Indiens et les
victimes qu'ils causaient parmi les blancs.
Ce fut avec horreur et indignation que les colons vir-
giniens apprirent le détrônement et l'exécution de
Charles I*"*. Un grand nombre de royalistes d'Angle-
terre, ne voulant point se soumettre ni accepter aucune
compromission avec le Parlement, vinrent se réfugier
dans la Virginie, où la plupart s'établirent sans esprit de
retour.
Les Virginiens se montrèrent des loyalistes convain-
cus; regardant Charles II, exilé à Breda, comme leur
légitime souverain, ils lui proposèrent de traverser
l'Atlantique et d'accepter la royauté de leur colonie. Le
Parlement ne put tolérer indéfiniment une attitude si
provocante et, en 1652, une flotte fut dirigée vers l'Amé-
rique, avec mission de forcer les colons royalistes à se
soumettre au gouvernement de la République d'Angle-
terre. Il n'y eut point de choc. L'esprit libéral des com-
et la République d'Haïti 37
missaires républicains avait désarmé les Virginiens. Les
parties contractantes négociant d'égal à égal, un traité
fut conclu avec l'Angleterre, garantissant à la Virginie
toutes les libertés dont jouissait la métropole. La mo-
narchie fut restaurée par une proclamation de Charles H
qui entra triomphalement dans la ville de Londres, le
29 mai 1660. La colonie fit nulle difficulté à recon-
naître ses prérogatives royales et continua son existence
laborieuse quoique aisée. Mais une aristocratie, qui s'y
était formée, par le développement même des grandes
richesses coloniales, reçut une nouvelle stimulation par
l'adjonction sociale des immigrants royalistes venus d'An-
gleterre, durant la tourmente révolutionnaire. Les lois
favorisaient d'ailleurs l'accroissement des grandes pro-
priétés, dont la possession éveilla naturellement la vanité
familiale de ceux qui en étaient les maîtres.
La classe des riches terriens eut seule la jouissance de
l'instruction que la masse n'eut aucun moyen de se pro-
curer, en l'absence de toute école publique dans la colonie.
En 1671, Sir William Berkeley, gouverneur de la Virgi-
nie, a écrit les paroles suivantes : « Chacun instruit ses
enfants, suivant ses moyens ... Je remercie Dieu que
nous n'ayons ni écoles publiques ni presse, et j'espère qu'il
en sera ainsi, encore un siècle; car l'instruction a porté
au monde la désobéissance, l'hérésie et l'esprit sectaire;
et la presse les a répandus avec des libelles contre le
meilleur gouvernement. Que Dieu nous garde de l'une
et de l'autre 1 »^
*H. D. Northrop: Our Country, Chap. VIII, p. 99.
38 M. Rooseveli, Président des États-Unis,
D'autre part, le travail déclaré théoriquement libre et
honorable, tendait peu à peu à devenir le lot des humbles
et des esclaves. Un tel système politique cadrait mal
avec la liberté de penser, et c'est une remarque frappante
que les puritains furent alors persécutés dans la Virgi-
nie avec autant d'acharnement qu'ils l'avaient été en An-
gleterre. Cette contradiction dans les institutions et les
coutumes rendait fort complexe l'organisation sociale
des Virginiens : « Ils avaient d'abord montré, dit Nor-
throp, leur habileté à créer des institutions libres; mais
ces institutions ne peuvent être conservées au milieu d'un
peuple ignorant. La liberté et l'intelligence vont de pair.
L'institution de l'esclavage des noirs était un élément de
faiblesse et de dégradation. Le travail fut avili aux
yeux des blancs, étant devenue une tâche d'esclaves, tan-
dis qu'il devait être la gloire d'un homme libre.» Aussi
bien, y avait-il là un germe malsain appelé à corrompre
tous les fruits que la colonie pouvait attendre de l'avenir.
Peu à peu l'intolérance religieuse, la confiscation des
franchises constitutionnelles, la suppression de la liberté
du commerce, avec la mise en vigueur des lois sur la
nofvigation, se réunirent pour anéantir la splendeur de la
colonie affaiblie et ruinée. Même la protection contre
les Indiens fut refusée aux colons, dans un pur esprit
de lucre.
Il en sortit la protestation populaire dont Nathaniel
Bacon fut le chef, en 1676, juste un siècle avant l'indé-
pendance des États-Unis. Après la mort de ce héros du
civisme, la situation politique de la colonie devint pire
et la République d'Haïti 39
qu'auparavant. Jacques II, continuant les tendances de
son père, lui ravit jusqu'au droit d'établir une imprime-
rie, après avoir dissous l'assemblée coloniale dont les
membres même royalistes ne voyaient pas d'un bon œil
la disparition de tous les privilèges du peuple virginien.
La révolution de 1688 ne changea guère cet état de choses.
Le gouvernement de Guillaume d'Orange et de la reine
Marie permit l'établissement d'un collège dans la Vir-
ginie, mais n'abrogea point la prohibition de l'imprime-
rie. Le monopole du commerce colonial en faveur de
la métropole devint un fait consacré, devant lequel il
fallait se courber. Tous les intérêts en furent offensés;
et les grands propriétaires sentirent la nécessité de s'unir
au petit peuple, pour se plaindre et conspirer en silence.
« La Virginie resta, à la fin, une colonie aristocratique ;
mais ce n'était pas moins une terre de liberté.»
New- York et New- Jersey
Le 25 mars 1609, Henri Hudson, expédié par la Com-
pagnie hollandaise des Indes orientales, partit d'Amster-
dam, à la recherdie d'un passage au nord-est de l'Europe,
pouvant le conduire aux Indes. Il fit cap vers la Nouvel-
le-Zemble, et parvint au méridien du Spitzberg; mais la
glace, le brouillard et les tourmentes des tempêtes polaires
repoussaient son navire, qui ne put continuer sa course.
Tournant alors vers l'ouest, jusqu'à la longitude de Terre-
Neuve, il descendit au sud, en suivant une ligne loxodro-
mique, qui le conduisit tout près de la côte de Charleston.
•
Ne trouvant aucun indice capable d'affermir son espoir
40 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
de trouver le passage cherché, il remonta vers le nord et
découvrit bientôt la baie de Delaware. Il continuait dans
la même direction, quand, le 3 septembre, il arriva en
face d'une baie immense. Il y entra, y prit mouillage, à
deux encablures du rivage : c'était à Sandy Hook. Après
quelques jours de repos, il traversa le détroit de Long
Island et il entra dans la magnifique baie intérieure, dont
le pittoresque le transporta d'enthousiasme et d'admira-
tion. A l'arrière de son navire, le « Half-Moon,» il ob-
servait le rapide courant du puissant fleuve qui reçut le
nom d'Hudson, en mémoire de sa précieuse découverte.
Les eaux fluviales coulaient du nord au sud, dans l'Atlan-
tique. Il remonta le fleuve jusqu'à Albany; mais là, il
fut arrêté par un rétrécissement et remarqua que l'eau
devenait de plus en plus douce. Il perdit l'espoir de trou-
ver un passage océanique vers les Indes ; mais il se réjouit
comme d'un égal succès, en se convainquant qu'il avait
fait une des plus belles découvertes réalisées dans le Nou-
veau Monde.
Il retourna dans la baie de New- York, dont il prit pos-
session au nom de la Hollande. Il fit bientôt voile vers
l'Europe, où il rendit compte des résultats inattendus
de son expédition.
La Compagnie hollandaise des Indes orientales et tout
le Pays-Bas en furent particulièrement heureux; car le
pays découvert par Hudson était peuplé de mammifères
à fourrure, tandis qu'une clientèle en était toute trouvée
dans la Russie, qui offrait un sûr débouché à tous les
articles de pelleterie.
t
et la République d'Haïti 41
En 1614, Adrian Black construisit dans Tîle de Man-
hattan, au lieu où se trouve actuellement Beaver Street,
les premières cahutes destinées à rendre habitable le ha-
meau qui devait se transformer en la splendide ville de
New- York. Un fort fut construit, à la même époque,
sur la pointe inférieure de l'île. En peu d'années, des
forts ou factoreries furent établis tout le long du fleuve,
jusqu'au fort Orange, du côté d'Albany. Mais ce n'était
là que de simples postes de commerce et non une vraie
fondation coloniale. Ce fut seulement en 1622 que la
Compagnie hollandaise des Indes occidentales fit une
expédition régulière, comprenant plus de trente familles
de Wallons dans le dessein d'établir une colonie perma-
nente, qui reçut le nom de Nouvelle-Hollande. Une
partie de ces colons, sous la conduite de Cornelis Jacob-
sen May, remonta le Delaware et construisit le fort
Nassau, à quelques lieues de l'endroit où se trouve ac-
tuellement la ville de Camden, afin d'affirmer le droit
des Hollandais sur cette région. Enfin Peter Minuits
gouverneur envoyé par la Compagnie avec un modeste
personnel, acheta des Indiens l'île de Manhattan pour la
valeur d'environ vingt-quatre dollars, en régularisant
la possession hollandaise aux yeux des anciens proprié-
taires, qui devinrent par la suite ses meilleurs amis.
La ville d'Albany fut fondée en 1625.
En 1629, Samuel Godyn et Samuel Blommaert ache-
tèrent des Indiens la partie du pays qui s'étend de Hen-
lopen à l'embouchure du Delaware et, en 1631, une colo-
nie fut fondée à Lewes Creek, dans l'État actuel de Delà-
42 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
ware. Mais, avant qu'elle pût recevoir les renforts néces-
saires à son affermissement, les colons en furent entière-
ment massacrés par les sauvages.
D'ailleurs ce fut au prix de luttes incessantes et meur-
trières que les Hollandais maintenaient leurs positions
contre les fréquentes hostilités des aborigènes qui, vers
1645, réduisirent leurs colonies à un état voisin de la ruine.
Leur courage ne se démentit jamais et ils soutinrent
vaillamment les chocs répétés des hordes indiennes. A
ces maux extérieurs se joignirent d'autres causes de dé-
couragement. Ils ne jouissaient pas de plus de libertés
politiques ou commerciales que dans les colonies an-
glaises. « Dans le but d'obliger les colons à acheter leurs
fournitures et leurs provisions uniquement de la Hollande,
la Compagnie leur défendit de manufacturer même les
plus simples étoffes pour leurs vêtements, sous peine de
bannissement.»
Malgré toutes ces difficultés, malgré les exactions au
milieu desquelles se débattait la Nouvelle-Hollande, aux
prises avec l'arbitraire de ses gouverneurs Kieft et Stuy-
vesant, elle continua à prospérer et à s'étendre. Mais
plus la colonie prospérait, plus s'imposait la nécessité
d'institutions protectrices des personnes et des biens de
ceux qui, par leur labeur et leur attachement à l'ordre,
contribuaient à cette prospérité matérielle. Le peuple,
avide de justice et de sécurité, nomma une convention
composée de deux délégués de chaque état, laquelle pré-
senta ses doléances au gouverneur, en réclamant les
droits de leurs mandants. Fier et hautain, comme un
et la République d'Haïti 43
vieux militaire qu'il était, Stuyvesant répondit : « Nous
tenons notre autorité de Dieu, et de la Compagnie des
Indes occidentales, et non du bon plaisir de quelques su-
jets ignorants.» Il ne sortit point de cet altier « non
possumus.yy Malheureusement, la Compagnie hollandaise
approuva cette attitude et abandonna les colons au des-
potisme de Tarrogant gouverneur. Aussi bien, lorsqu'en
1664, le duc d'York fit diriger une expédition contre la
Nouvelle-Hollande, sous le commandement de Richard
Nicolls, Stuyvesant fut délaissé par le peuple et tous les
établissements hollandais se rendirent aux Anglais, sans
aucun effort pour soutenir un drapeau qui ne les abri-
tait pas contre la tyrannie et les exactions administratives.
Le nom de Nouvelle- Amsterdam donné à la ville fondée
dans rîle Manhattan fut changé en celui de New- York,
qui s'étendit à tout l'état.
L'amour indomptable de la liberté et des institutions
qui la garantissent avait dominé, chez les colons hol-
landais, le sentiment même du patriotisme. Cependant
les choses n'allèrent pas à la satisfaction du peuple, qui
ne tarda pas à reconnaître que les fonctionnaires anglais
étaient loin de tenir leurs promesses libérales. Le pays
était administré comme l'absolue propriété du duc
d'York ; le gouverneur et son conseil, également nommés
par lui, faisaient et exécutaient les lois sans aucun con-
trôle. On refusa à la colonie même un rudiment de gou-
vernement représentatif. Des taxes excessives y étaient
imposées et les titres de propriété, sans excepter ceux
acquis sous la domination hollandaise, furent déclarés
44 M. Rooseveltj Président des États-Unis,
nuls, de façon à ménager au gouverneur des gains énor-
mes, par l'obligation d'en obtenir de nouveaux actes de
vente.
Après NicoUs, New- York eut pour gouverneur un
certain Lovelace, qui poussa la tyrannie à son comble.
Il se contentait de brûler publiquement, sans daigner les
lire, les pétitions qui lui étaient adressées, pour exposer
les souffrances du peuple. « Le meilleur moyen de tenir
le peuple dans Tordre, déclarait-il, est la sévérité, en lui
imposant des taxes si lourdes qu'elles ne lui laissent
d'autre liberté que de penser comment il pourra s'en
acquitter.»
Cependant les colons new-yorkais ne se lassèrent pas
de protester. En 1683, leurs plaintes s'élevèrent à un
tel degré que le duc d'York fut obligé d'accorder aux
petits propriétaires le droit de nommer une assemblée
représentative, laquelle se réunit en octobre de la même
année. Son premier acte fut de réclamer les droits dont
jouissent tous Anglais. « Le pouvoir législatif souve-
rain, soutinrent-ils, doit résider pour toujours dans le
gouverneur, le Conseil et le peuple réunis en Assemblée
générale. Tout franc tenancier et citoyen doit librement
voter pour la représentation nationale. Aucun citoyen
ne doit être condamné à une peine, sinon que par ses
pairs et tout jugement doit être rendu par un jury de
douze membres. Aucune taxe ne doit être levée, sous
un prétexte quelconque, sans le consentement de l'As-
semblée. Aucun soldat ou marin ne doit être logé chez
les habitants contre leur volonté. Il ne doit plus exister
et la République d'Haïti 45
de loi martiale. Personne professant la foi chrétienne ne
doit, en aucun temps ni d'aucune façon, être inquiété ou
questionné pour une différence quelconque d'opinion reli-
gieuse.»
Ces privilèges furent concédés et le duc d'York promit
solennellement de n'en rien changer, sinon à l'avantage
de la colonie. Louis XII disait que le roi de France ne
devait point se souvenir des querelles du duc d'Orléans;
Jacques II pensa que le roi d'Angleterre n'avait pas à
tenir compte des engagements du duc d'York. Monté
sur le trône, il n'eut rien de plus pressé que de renverser
toutes les libertés qu'il avait concédées à la colonie de
New- York, laquelle devint une province royale dépendant
de son bon plaisir.
A l'avènement de Guillaume d'Orange, la majeure par-
tie du peuple se réunit à Jacob Liesler, pour essayer de
rétablir le régime démocratique, mais ils succombèrent.
Leur chef fut exécuté, quoique resté dévoué à la cou-
ronne, mais en criant vengeance au ciel contre les auteurs
de son assassinat juridique. Le peuple en avait été pro-
fondément ému et jura de ne point abandonner la cause
pour laquelle deux martyrs, Liesler et son gendre, s'é-
taient offerts en sacrifice. Ceux qui se distinguaient par
leur zèle, en faveur du pouvoir populaire, de la tolérance
religieuse et de l'opposition à la doctrine de la légitimité,
continuèrent la lutte avec tant de courage et de constance
qu'ils réussirent à faire prévaloir leurs principes comme
lois de la colonie.
Notons que la ville de New- York eut, dès 1732, un
46 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
journal politique fondé par John Peter Zenger, sous le
titre de IVeekly Journal Le journaliste, ayant critique
Tacte arbitraire du gouverneur et de l'assemblée encore
aristocratique, imposant des taxes ill^ales sur la colo-
nie, fut arrêté et livré à la justice. Il fut défendu par
André Hamilton, président de l'Assemblée législative de
Pensylvanie, qui démontra aux jurés que la cause plai-
dée devant eux était celle de la liberté de la presse dans
toute la colonie et non une cause personnelle à Zenger.
Le verdict d'acquittement fut unanime. Le peuple de
New- York a été ainsi, par l'organe de son jury, le pre-
mier à s'assurer cette liberté, sans laquelle toutes les
autres restent sans garantie.
Le duc d'York avait vendu à Lord Berkeley et Sir
Georges Carteret une partie de Tancien territoire de la
Nouvelle-Hollande, située entre l'Hudson et le Delaware.
Cette partie fut nommée New- Jersey, en l'honneur de
l'île anglaise de Jersey dont Sir Carteret était gouverneur.
Des immigrants y furent attirés par les conditions libé-
rales accordées par les nouveaux propriétaires, leur con-
cédant cinq années de jouissance avant de payer aucune
rente pour les terres exploitées. L'organisation politique
y consistait en un gouverneur, un conseil, et une assem-
blée de représentants du peuple, à qui était laissé le pou-
voir de faire les lois nécessaires à l'administration, les
propriétaires ne s'étant réservé que le droit de nommer le
gouverneur et les officiers judiciaires, avec le droit de
veto.
La colonie prospérait rapidement, ayant pour capitale
et la République d'Haïti 47
Elizabethtown, quand, en 1670, des difficultés surgirent
à l'occasion de la réclamation des fermages dûs par les
habitants. La plupart des colons s'y trouvaient depuis
la domination des Hollandais et avaient individuellement
acheté leurs propriétés des Indiens; les autres arguèrent
qu'ils avaient établi leurs plantations sans aucune assis-
tance des propriétaires et ne leur devaient rien. Le re-
présentant des propriétaires, mis en péril, s'enfuit en
Angleterre, afin d'obtenir la force nécessaire pour sou-
mettre les récalcitrants.
En 1683, la colonie reçut un notable accroissement de
population, par l'arrivée des Covenantaires ou presby-
tériens écossais qui contribuèrent puissamment à son dé-
veloppement économique. Divisée, depuis que John
Berkeley, dégoûté de l'arbitraire du duc d'York, avait ven-
du sa part de droit au Quaker Edouard Byllinge, la pro-
vince du New- Jersey fut pendant longtemps réclamée, en
partie, comme une dépendance militaire de New- York,
tandis que le reste était réclamé comme une dépendance
territoriale de la Pensylvanie. Enfin, en 1702, les pro-
priétaires de New- Jersey renoncèrent à leur droit en fa-
veur de la couronne; et la reine Anne réunit les deux
parties en une province qui fut placée sous l'autorité du
gouverneur de New- York, avec une législature distincte.
Cette demi-indépendance ne plut guère aux New-Jerseyais,
qui obtinrent, en 1708, un gouverneur à eux, de façon à
former un état complètement séparé de New- York, quoi-
que conservant le même esprit et les mêmes tendances
politiques que leurs voisins du bord de l'Hudson.
48 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Massachusetts
A ravènement de la reine Elizabeth, nous l'avons
déjà dit, il y eut, en Angleterre, une grande expansion
d'idées morales et politiques, se manifestant surtout dans
la diversité des sectes religieuses. Les esprits les plus
avancés, en même temps que pondérés, formèrent le puri-
tanisme. Ils réclamaient une forme plus pure et plus
spirituelle dans le culte extérieur. A leurs yeux, l'église
réformée et anglicane, en reconnaissant comme chef le
monarque régnant, était à peine moins condamnable que
celle de Rome. La reine et les grands dignitaires ecclé-
siastiques en furent froissés et déchaînèrent contre eux
une odieuse persécution. Ne voulant pas se conformer
à l'église officielle, ils furent appelés les « non-confor-
mistes.»
Jacques I", qui, en Ecosse, se montrait d'un libéralisme
outré, devint un despote intolérable en matière religieuse,
comme en tout le reste, une fois monté sur le trône
d'Angleterre. « Je les porterai à se conformer, sous
peine d'être chassés du royaume ou même pis, dit-il en
parlant des puritains. En un mot, pendez-les, voilà tout.»
Les conformistes redoublèrent les persécutions et le
fanatisme religieux les disposa même à sacrifier toutes
les libertés politiques qu'ils abandonnèrent à la merci de
la royauté, rien que pour obtenir la soumission de leurs
adversaires. Ceux-ci devinrent donc forcément les cham-
pions de la liberté contre la tyrannie. Incapables de vivre
en paix, sans violenter leurs consciences, ils se résignèrent
à fuir dans la Hollande, dont les citoyens avaient appris.
et la République d'Haïti 49
par leurs propres souffrances, à respecter les droits de la
conscience chez les autres. Mais ils ne tardèrent pas à
sentir qu'ils n'avaient point là un foyer assuré, une vraie
patrie. « Ils comprenaient qu'ils n'étaient que des Pèlerins
et, au lieu de se lamenter sur leur cas, ils levaient leurs
yeux au ciel, leur plus chère patrie, et tranquillisaient leur
esprit.»
Cependant, après douze ans de cette existence, ils se
décidèrent à quitter un pays où ils avaient trouvé la sécu-
rité, mais dont les mœurs militaires et maritimes cadraient
mal avec leur tempérament moral. C'est alors qu'ils
prirent la résolution d'émigrer en Amérique, où ils espé-
raient découvrir, dans les vastes solitudes du Nouveau
Monde, un foyer où ils pussent adorer Dieu, sans crainte
ni vexation, et élever leurs enfants à l'abri de tous exem-
ples pernicieux. Le 22 décembre 1620, les « Pilgrim
Fathers» ou Pères Pèlerins, partis de Plymouth à bord
du Mayflower, débarquèrent dans la baie du cap Cod,
sous la conduite de William Brewster, le plus âgé d'entre
eux. Pénétrés de la nécessité d'une organisation politique
de leur petite communauté, le premier acte des Pèlerins,
après avoir jeté l'ancre, fut d'esquisser un système de
gouvernement, par le pacte suivant qui fut rédigé dans
la cabine du Mayflower et signé de tous les hommes de
l'expédition, au nombre de quarante et un:
« Au nom de Dieu, amen.
« Nous soussignés, les loyaux sujets de notre redouté
souverain, le roi Jacques, ayant, — pour la gloire de Dieu
et l'avancement de la foi chrétienne et pour l'honneur
SO M. Roosevelt, Président des États-Unis,
tant de notre roi que de notre pays, — entrepris un
voyage dans le but de fonder la première colonie à éta-
blir dans la partie septentrionale de la Virginie, conve-
nons par ces présentes, solennellement et mutuellement,
en présence de Dieu et les uns en face des autres, de nous
réunir en un corps civil et politique, pour notre meilleure
organisation, notre conservation et la poursuite des fins
susdites, en vertu de quoi, nous entendons décréter, cons-
tituer et former graduellement telles lois, ordonnances,
actes, constitutions et fonctions justes et équitables qu'il
sera jugé le plus convenable pour le bien général de la
colonie et auxquels nous promettons toute la soumis-
sion et toute l'obéissance nécessaire.»
Le rocher sur lequel ils mirent le pied, en débarquant
sur le rivage, est encore conservé parmi leurs descen-
dants. La tradition a également gardé le religieux res-
pect du vieux pacte constitutionnel signé par les fonda-
teurs de l'État de Massachusetts, dont le premier établis-
sement reçut le nom de Plymouth, en mémoire de la ville
anglaise d'où ils partirent pour se rendre en Amérique.
La fondation de Plymouth encouragea d'autres entre-
prises coloniales. Bientôt Portsmouth et Dover furent
établis d'une façon permanente.
En mars 1629, la Compagnie de Massachusetts obtint
du roi d'Angleterre la confirmation de sa charte, d'après
laquelle le gouverneur était élu pour un an par les ci-
toyens, tandis que se réunirait, à des époques fixes, un
Conseil général ayant pouvoir de faire toutes les lois dont
la colonie aurait besoin, sans qu'on fût obligé d'en réfé-
rer au roi. Le 26 août de la même année, John Winthrop
et onze de ses amis riches et instruits réussirent à obtenir
et la République d'Haïti 51
que le siège du gouvernement de la colonie serait établi
dans la Nouvelle-Angleterre ou territoire des anciennes
provinces devenues les États de Maine, Vermont, Con-
necticut, Rhode-Island, Massachusets et New-Hampshire.
C'était presque Tindépendance.
Winthrop fut nommé gouverneur du Massachusetts et
partit Tannée suivante pour la colonie evec environ sept
cents émigrants montés sur onze navires. Salem était dé-
jà fondée et relativement bien habitée, dès 1628, mais
cherchant un endroit où il pût s'approvisionner plus abon-
damment d'eau pure et fraîche, il alla jeter les fonde-
ments d'une nouvelle ville sur la péninsule de Shawmut,
à laquelle il donna le nom de Boston, en mémoire de la
ville du même nom, dans le Lincolnshire, en Angleterre,
d'où était originaire le pasteur de la première église de la
future capitale du Massachusetts.
Vers la même époque, Roger Williams, fuyant la persé-
cution politique et religieuse que lui valurent ses idées
alors trop avancées, s'enfonça dans le désert et, ayant
gagné la confiance et l'amitié des aborigènes Narra-
gansett, fonda la ville de Providence, nommée en recon-
naissance du concours providentiel qui lui fit trouver un
refuge parmi les sauvages à peau rouge pour se mettre
à l'abri des dangers qu'il courait au milieu de ses
congénères civilisés. Bientôt Anne Hutchinson, la pre-
mière féministe militante, réclama pour le beau sexe le
droit de participer aux réunions où les hommes discu-
taient les textes bibliques. Ses doctrines menaçaient l'au-
torité des Ministres, qui se liguèrent contre elle et son
52 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
protecteur, le gouverneur Vane, « un homme de la plus
saine intelligence — dit Bancroft — un homme d'État
d'une intégrité immaculée, dont le nom effacé de la ru-
brique des fanatiques et des traîtres par le progrès de la
pensée et de Tesprit libéral, sera inscrit en tête de ligne,
parmi les aspirants de la vérité et les martyrs de la li-
berté.» Madame Hutchinson, quoique convaincue que
ses adversaires étaient les maîtres de la situation, après
le départ de Henri Vane pour la métropole, ne cessa
point de prêcher. Pour la réduire au silence, elle fut
exilée de la colonie, avec tous ses partisans. Après avoir
fondé la ville d'Exeter, dans le New-Hampshire, ils se
dirigeaient vers le sud, dans le but de s'établir sur Long-
Island ou dans le Delaware; mais Roger Williams les
persuada de se fixer près de son établissement et obtint
pour eux du chef des Narragansetts le don de la superbe
île située au fond de la baie du même nom et qu'ils nom-
mèrent Vtle des Roses ou « Rhode-Island.» Le Gouver-
nement qu'ils formèrent fut une pure démocratie. La
longanimité de Roger ne tarda pas à renouer les rela-
tions entre les colons qui vinrent le joindre à Providence
et ceux du Massachusetts, où les contentions religieuses
furent une cause de troubles continuels entre des hom-
mes expatriés en vue de chercher un asile assuré à la
liberté de conscience.
Mais au fond de cette lutte même, il resta toujours
un esprit de liberté et de solidarité chrétienne, qui em-
pêcha qu'on n'en vînt à cette haine sanguinaire dont l'his-
toire des religions offre de si regrettables exemples.
et la République d'Haïti 53
Le Maine, dont les premiers établissements furent
fondés par les Français, en 1625, fut annexé au Massa-
chusetts en 1652, et n'en fut détaché que plus de qua-
rante ans après la déclaration de l'indépendance amé-
ricaine.
En résumé le Massachusetts et Rhode-Island n'eurent
pas le développement précoce et merveilleux qui fut le
lot d'autres établissements coloniaux de l'Amérique du
Nord; mais l'agriculture, malgré le peu de fertilité du
sol, y prospéra régulièrement et l'industrie s'y développa
vite, sous un gouvernement aussi peu encombrant qu'il
était efficace.
« Si la colonie se développa lentement, elle se déve-
loppa constamment, dit un historien, parlant du Massa-
chusetts; et, à la longue, les Pèlerins eurent leur récom-
pense, en voyant leur petit établissement s'étendre en une
province florissante, dans laquelle les principes de la li-
berté civile étaient chéris, la religion honorée, l'industrie
et l'économie acceptées comme bases de la richesse.»
Boston devint bientôt le principal centre intellectuel de
toutes les colonies anglaises de l'Amérique et peut-être
du Nouveau Monde. Le Massachusetts eut la gloire de
voir éclater dans sa capitale la révolution qui devait af-
franchir les futurs États-Unis de la domination anglaise
et la gloire encore plus grande d'avoir été le premier de
ces États à effacer de son organisation politique et éco-
nomique l'horrible esclavage des noirs, qui y fut aboli
dès 1783.
54 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
Le Connecticut
En 1635, les Pèlerins résolurent d'établir une colonie
dans l'attrayante région du Connecticut. Cette première
expédition, n'étant pas heureuse, en fut suivie, en 1836,
par une autre, qui eut un meilleur résultat. Ils coloni-
sèrent Hartford, fondèrent Springfield et consolidèrent
l'établissement de Wetherfield.
Les colonies du Connecticut prirent un développement
rapide, grâce à l'excellence du sol et l'agrément du cli-
mat qui y attirèrent de nombreux immigrants. Elles
furent cependant harcelées par l'hostilité des Indiens, par-
ticulièrement par la tribu des Pequods, que les colons
furent obligés de détruire complètement, avant de se sen-
tir en sécurité. En 1639, ils adoptèrent une constitution
établissant un gouvernement civil dans la colonie. « Elle
était plus libérale, par conséquent plus durable, qu'au-
cune autre formée par d'autres colonies. Elle fixait,
pour l'administration de la colonie, un gouverneur, une
législature et des magistrats de même caractère que ceux
desservant les fonctions usitées dans un comté ou une
province anglaise, lesquels magistrats devaient être élus
par un scrutin annuel. Tous les habitants qui avaient
prêté le serment d'allégeance à l'État, devaient jouir du
droit de suffrage. Le nombre des membres de la légis-
lature était proportionné à celui de la population. La
colonie exerçait la puissance souveraine dans les limites
de l'État et ne reconnaissait aucune suprématie au Roi
ou au Parlement.»^ Cette charte fut positivement re-
*H. D. Northrop: Our Country, pp. 155, 156.
et la République d'Haïti 55
connue par Charles II, en 1662, lors de la réunion de la
colonie de New-Haven avec celle de Connecticut, ayant
Hartford comme ville principale. Quand le Connecticut
prit place parmi les États de l'Union américaine, sa cons-
titution n'eut besoin d'aucun changement pour s'adopter
au nouvel ordre de choses.
Le Maryland
Lord Baltimore, de religion catholique, voulut établir
une colonie dans une partie de la Virginie. Il s'y rendit,
en 1629, dans le dessein d'obtenir la concession du terri-
toire nécessaire à la réalisation de son projet. Tous ses
efforts y furent vainement prodigués. Incapable d'abou-
tir à aucun résultat, grâce aux exigences en matière de
foi auxquelles le soumirent les colons protestants, il s'en
détourna, en obtenant du roi d'Angleterre une patente
qui lui concéda tout le territoire comprenant à peu près
celui qui appartient actuellement au Maryland. Il n'y
aurait, en s'étendant sur le Maryland, qu'à répéter, le
plus souvent, l'histoire et les^ institutions d'une colonie
que nous connaissons déjà.
« Comme la Virginie, écrit Bancroft, le Maryland était
une colonie de planteurs; son principal produit était le
tabac et sa prospérité était également entravée par l'op-
pression des lois sur la Navigation. Comme la Virginie,
il ne possédait pas de villages considérables; ses habi-
tants se parsemaient au milieu des forêts et le long des
rivières; chaque plantation était un monde resserré en
56 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
lui-même et c'est vainement que Ton tenta d*y créer des
villes, par des décisions législatives. Comme la Virginie,
ses laboureurs étaient, en partie, des « engagés » dont
le terme de service était prolongé par une législation per-
sévérante, en partie, des esclaves noirs qui y étaient intro-
duits, dès la première période de la colonie, et dont l'im-
portation était favorisée par la cupidité anglaise et par
les statuts de la colonie. Comme dans la Virginie, le
pouvoir de nommer à presque toutes les fonctions, dans
les comtés aussi bien que dans TÉtat, ne revenait point
au peuple et le pouvoir judiciaire était placé au-dessus
de son contrôle. Comme dans la Virginie, le parti des
propriétaires, qui détenait le gouvernement, était jaloux
de ses prérogatives et animé des principes royalistes, qui
font dériver de la volonté divine la sanction de l'autorité
politique. Comme dans la Virginie, les taxes recouvrées
par les agents du Comté n'étaient point concédées par le
vote du peuple et, par conséquent, étaient onéreuses, tant
par leur montant excessif que par la manière dont elles
étaient recouvrées.»^
La seule différence, entre les deux colonies comparées
par le grand historien américain, c'est que l'esprit de li-
berté populaire, qui persista en dépit de tout, dans la
Virginie, fut inconnu au Maryland et remplacé par un
tempérament de conciliation et d'humanité, propre à
adoucir les injustices, mais qui ne suffira jamais pour
les abolir, au nom du droit et de la vérité.
^History of the United States, Vol. II, p. 235.
et la République d'Haïti 57
«
La Pensylvanie
Colonisée d'abord par les Suédois, la Pensylvanie
fut conquise, en 1654, par les Hollandais qui, à leur tour,
en furent dépossédés, dix ans plus tard, par les Anglais.
Elle doit son nom à William Penn, une des plus belles fi-
gures dont s'honore Thistoire. Fils et héritier d'un ami-
ral considéré comme l'un des chefs les plus distingués
de la marine britannique, il renonça à la carrière des
honneurs pour se consacrer exclusivement à la propa-
gation de la foi chrétienne, dans le rang des humbles
dont était recrutée, en grande partie, la secte des Qua-
kers, nommée la « Société des amis.» Cherchant un asile
à ses frères en religion condamnés à toute sorte de vexa-
tions et de persécutions, il profita, en 1675, des embarras
d'un certain Edward Byllinge, qui avait acheté les inté-
rêts de Lord Berkeley, à New Jersey, pour les acquérir
au bénéfice des Quakers. En 1676, un gouvernement
y fut constitué, suivant la volonté du peuple, garantis-
sant aux habitants la protection et l'égalité, dans tous
leurs droits et privilèges tant religieux que politiques.
Les Quakers anglais y vinrent, en foule. Penn qui avait
hérité d'une créance de seize mille livres que son père
avait contre le gouvernement anglais, proposa de l'échan-
ger contre une concession de territoire en Amérique ; sa
proposition fut acceptée, grâce à la sollicitude des lords
North, Halifax, Sunderland et du duc d'York, qui
étaient de ses amis. Cette concession lui fut octroyée en
1681. Elle s'étendit au territoire placé à l'ouest de la
58 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
rivière du Delaware et formant, à peu près, l'État de
Pensylvanîe, tel qu'il est actuellement circonscrit.
Il y attira tous ceux qui voulaient y fonder des éta-
blissements permanents, par une proclamation dans la-
quelle il déclarait son intention de laisser les habitants
libres de faire les lois appelées à les régir. « Je me pro-
pose, disait-il, de ne laisser aucun pouvoir, ni à moi, ni
à mes successeurs, de commettre aucun tort, afin que la
volonté d'aucun homme ne puisse contrarier le bien de
tout un pays.)) Contrairement aux autres colonies, celle
de la Pensylvanie n'eut jamais à guerroyer avec les In-
diens environnants; car les Quakers pensylvaniens met-
taient dans leur conduite autant de justice que d'at-
trayante douceur.
En 1683, Penn fonda la ville destinée à devenir la ca-
pitale de l'État et il la nomma Philadelphie (amour fra-
ternel), en témoignage des principes qu'il voulait faire
régner comme la loi constitutive de ses possessions. Mais
il ne goûta aucun plaisir à conserver les vastes pouvoirs
qu'il avait sur la colonie, en sa qualité d'unique proprié-
taire. Dès 1682, il avait convoqué le peuple et lui avait
donné une charte que Bancroft résume ainsi : « Dieu
était déclaré le seul maître de la conscience; le premier
jour de la semaine (le dimanche) était réservé comme
un jour de loisir pour le repos de tous les êtres créés.
•
La règle de l'égalité était introduite dans les familles par
l'abrogation des privilèges de la primogéniture. La pa-
role d'un homme devait faire preuve, sans y ajouter le
serment. Tout homme assujetti à des charges civiles
et la République d^Hatti 59
possédait le droit de suffrage ; et, sans égard aux sectes,
tout chrétien était éligible aux fonctions publiques. Au-
cune taxe ou droit de douane ne pouvait être recouvrée
qu'en vertu d'une loi . . . Le meurtre était le seul crime
punissable par la mort. Le mariage était considéré
comme un contrat civil et l'adultère, un crime. . .»
Cependant la Société des Amis ne préserva pas tou-
jours ses membres contre l'esprit de dispute et les con-
tentions religieuses. Sous prétexte de tirer toutes les
conséquences logiques de la doctrine du doux et magna-
nime Georges Fox, un certain George Keith causa assez
de troubles dans la colonie pour fournir à Guillaume III
un prétexte dont il se saisit avec empressement, en dé-
clarant que la Pensylvanie était transformée en province
royale.
En avril 1693, un gouverneur royal y fut en effet en-
voyé. Le peuple indigné refusa de reconnaître son auto-
rité et l'Assemblée coloniale affirma solennellement la
validité des lois faites d'après la charte accordée à Will-
iam Penn par Charles II. Cette Assemblée fut dissoute,
en 1694. Cependant Penn obtint la restauration de ses
droits sur la Pensylvanie. Incapable de voyager, faute
de moyens pécuniaires, il y députa son neveu Markham,
sous la convocation de qui une nouvelle assemblée se
réunit, en 1696. Elle fit plusieurs changements dans
l'ancienne charte constitutionnelle et plaça le contrôle du
gouvernement colonial entre les mains du peuple, en lui
confiant l'élection de tous les fonctionnaires. Ces chan-
gements furent sanctionnés par Penn, en 1699, époque
6o M. Rooscvelt, Président des États-Unis,
où la colonie du Delaware fut définitivement séparée de
la Pensylvanie.
Au commencement du i8™* siècle, de nombreux im-
migrants irlandais et écossais vinrent s'établir dans la
colonie pensylvanienne, et ce courant d'immigration
continua assez longtemps. C'étaient surtout des pres-
bytériens et ils formaient une communauté énergique,
intelligente et industrieuse. Par leurs nouvelles planta-
tions, ils étendirent constamment vers l'ouest les fron-
tières de la colonie, qui devint bientôt l'une des plus pros-
pères de l'Amérique du Nord.
Il fut question, encore une fois, de priver la Pensyl-
vanie de sa charte et de la transformer en province
royale. William Penn qui était alors dans la colonie, où
il avait résolu de finir ses jours, s'embarqua pour l'An-
gleterre, afin d'aller y défendre les immunités constitu-
tionnelles de la Pensylvanie, dont il fut le propriétaire
légalement reconnu. Malgré l'âpreté que le gouverne-
ment de la métropole mettait à s'emparer de cette riche
province, dont on espérait tirer de nouvelles ressources
pour le fisc ou une prébende pour les favoris, le grand
apôtre du Quakerisme, le bienfaiteur de tout un peuple,
en triompha heureusement. Ses hautes vertus, qui
étaient devenues l'objet de l'admiration générale, par-
lèrent pour lui ; et les prétentions de la couronne durent
encore reculer.
Après avoir consacré l'activité de sa vie entière et dé-
pensé un riche patrimoine pour « faire des hommes heu-
reux,» William Penn mourut pauvre, en 171 8, au milieu
et la République d'Haïti 6i
de l'estime et de la sympathie de toute l'Angleterre. « Il
avait fondé une démocratie et il prouva, par la plus gé-
néreuse renonciation à des pouvoirs vraiment royaux,
que le principal but de sa vie était le bien de ses sem-
blables.»^
Carolines du Nord et du Sud
La sévérité que Ton mit dans la Virginie à obliger
chacun de se conformer à l'église établie, porta un grand
nombre de colons dissidents à se retirer dans les régions
de la Caroline du Nord, afin de jouir pleinement de leur
liberté de conscience. Les premiers émigrants furent des
presbytériens qui s'établirent dans la zone septentrio-
nale de cette dernière province. Ils furent suivis par
d'autres coreligionnaires. Vers Tannée 1663, ces para-
ges furent habités par une population de langue an-
glaise, qui croissait et prospérait rapidement. Pourtant,
sans s'inquiéter des occupants, Charles II, dans la même
année, accorda au comte de Clarendon et sept autres de
ses favoris la concession du territoire s'étendant des
frontières méridionales de la Virginie à St-John's River,
et de l'Océan Atlantique au Pacifique. Le pays, dans
sa partie orientale, avait reçu le nom de « Caroline,» en
l'honneur de Charles IX, par les Français qui y avaient
fondé un établissement, un siècle auparavant; l'ancien
nom lui fut conservé par les concessionnaires anglais,
mais en l'honneur de Charles II d'Angleterre. N'ayant
en vue que de s'enrichir, ceux-ci affichaient toutefois un
*H. D. Northrop: Our Country, p. 226.
62 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
zèle pieux, ne paraissant agir que pour la propagation
de l'évangile. Une constitution fut rédigée par le comte
de Shaftesbury, l'un des concessionnaires, et John Locke,
presque inconnu à cette époque. Cette constitution ap-
pelée « Le Grand Modèle » mérite d'attirer l'attention,
à cause de son absurde illibéralisme qui semble être en
si parfaite contradiction avec la célébrité dont jouit le
nom de Locke, dans l'histoire de la philosophie. En
voici un résumé.
« Le Grand Modèle créa un ordre de noblesse auquel
seul était laissé le droit de gouverner. Des comtes, des
barons, des écuyers constituaient les chefs naturels des
diverses classes de la société ; et la masse du peuple était
attachée au sol, en qualité de fermiers.
« Un simple tenancier ne pouvait jamais s'élever au
dessus de son humble condition; il ne jouissait point du
droit de suffrage, qui n'était accordé qu'à ceux qui pos-
sédaient cinquante acres de terre.
« Les citoyens avaient le droit de former une assem-
blée, mais ce corps restait sous le contrôle absolu de la
noblesse. La liberté religieuse était promise à tous, mais
la constitution déclarait expressément que la seule église
orthodoxe était l'église d'Angleterre. . .))^
Cette constitution allait positivement à l'encontre de
l'esprit d'indépendance religieuse et politique dont les
farouches colons de la Caroline du Nord avaient fait
preuve, et en fuyant le gouvernement de la Virginie, et
par leur propre organisation.
*H. D. Northrop: Our Country, p. 228.
et la République d'Haïti 63
«
En effet, au dire des historiens américains, les Caro-
liniens jouissaient alors d'une heureuse liberté, sous un
ciel toujours clair. Ils vivaient dans des huttes, le long
des rivières et sur le rivage du détroit d'Abémarle. Le
pays n'avait pas de routes, mais des sentiers tracés à
travers la forêt. Ils se visitaient et voyageaient en canot,
et les femmes même savaient manier la rame. « Ils fai-
saient peu d'usage des lois ; car ils formaient, en général,
une race vertueuse et simple de cœur. Dans l'exercice
de leur devoir ou de leur droit, ils n'exigeaient aucune
contrainte. Jusqu'en 1722, ils n'eurent point de Palais
de Justice; leur première église n'a été construite qu'en
1705 et ils jouissaient d'une parfaite liberté de cons-
cience. Cependant c'était un peuple ayant la crainte de
Dieu, dont ils écoutaient la parole évangélique avec em-
pressement, quoique séparés du monde et insouciants des
luttes qui remuaient l'Europe dans ses fondements.»*
En 1665, Sir John Yeamans, originaire de la Barbade,
acheta des propriétaires une portion du territoire d'en-
viron treize lieues carrées et en fut nommé gouverneur.
Il fonda un établissement formé.d'émigrants venus de la
Barbade. Ne réussissant pas à établir une ville, et la
stérilité de la terre ne leur promettant guère une cul-
ture rémunératrice, les nouveaux colons se mirent à cou-
per et exporter les bois de construction et créèrent un
commerce, en planches, douves et bardeaux pour essente,
avec les diverses Antilles, commerce continué jusqu'à
nos jours par leurs descendants. Tous les efforts des
*H. D. Northrop: Our Country, p. 230.
04 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
nobles propriétaires pour mettre en vigueur la Consti-
tution rédigée par Locke et Shaftesbury restèrent im-
puissants. Le gouverneur Stevens, venu d'Angleterre
pour y tenir la main, dut continuer à administrer la co-
lonie suivant l'ancien système, en attendant qu'on pût
régler la contestation. Décédé en 1674, il fut remplacé
par Cartwright, alors président de l'assemblée coloniale.
Bientôt les difficultés prirent un caractère aigu, avec les
exigences des propriétaires qui réclamaient le paiement
d'une taxe, pour leurs revenus, et l'exécution des lois sur
la Navigation, qui menaçait la colonie d'une ruine cer-
taine. Il en résulta une insurrection. Le peuple fit sor-
tir une proclamation par laquelle il exposa au monde
les griefs qui l'avaient porté à cette action révolution-
naire. C'étaient principalement la perte de ses libertés
par les changements introduits dans le gouvernement,
l'imposition de taxes excessives et les entraves mises à
son commerce par les charges et empêchements qu'y fai-
saient peser les lois sur la Navigation.
Par pur accident, la colonie resta une huitaine d'an-
nées livrée à elle-même. En effet, Slothel, un co-pro-
priétaire choisi par le comte de Shaftesbury et les autres,
en qualité de gouverneur, au moment de la révolte, fut
capturé par des pirates algériens, en se rendant à son
poste. Durant sa longue captivité, le gouvernement co-
lonial continua à être dirigé par les insurgés. Les pro-
priétaires fermèrent les yeux sur cet état de choses et se
contentèrent de demander aux Caroliniens de « mettre
de l'ordre parmi eux-mêmes.» L'ordre fut maintenu;
et la République d'Haïti 65
une amnistie fut décrétée. Quand Slothel arriva dans
la colonie, en 1683, la paix et Tordre régnaient. Mais
son administration ne fut qu'une suite d'exactions, si bien
que le peuple, après avoir patienté durant cinque années,
se souleva de nouveau et le chassa du pays, en le condam-
nant à une année d'exil et à l'incapacité perpétuelle de
remplir les fonctions de gouverneur. C'était un acte hardi
et un défi formel lancé aux propriétaires qui n'avaient
puisé leur droit que dans le bon plaisir de Charles II.
En 1670, le comte de Shaftesbury et ses co-proprié-
taires expédièrent une compagnie d'immigrants, sous la
direction de William Sayle et Joseph West, qui, après
être descendus à Port-Royal, à l'endroit où se voyaient
les ruines du Fort Carolina bâti naguère par les Fran-
çais, se mirent en quête d'une meilleure position pour
l'établissement d'une nouvelle colonie. Ils fondèrent
Charleston en 1680.
Comme les colons de la Caroline du Nord, ils refu-
sèrent de se soumettre aux prescriptions constitutionnel-
les du Grand Modèle, dont on leur avait remis un exem-
plaire, à leur départ de l'Angleterre. Ils établirent un gou-
vernement conforme à leurs besoins; il consistait en un
gouverneur, un conseil de dix membres, dont cinq nommés
par les propriétaires et cinq nommés par une assemblée
de vingt-cinq membres, qui étaient élus par le peuple et
formaient un corps politique absolument distinct. C'était
la meilleure forme du gouvernement représentatif; aussi
fut-elle toujours considérée par les Caroliniens du Sud
comme leur plus précieuse conquête !
66 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
La colonie se développa rapidement, grâce à la douceur
du climat et à la fertilité de son sol. L'esclavage des
noirs y fut introduit, dès son origine, par une importa-
tion d'esclaves africains tirés de la Barbade et transpor-
tés par Sir John Yeamans, en 1671. La population noire
croissait avec rapidité, tant par la natalité que par de
nouvelles importations. « Les noirs se multiplièrent si
rapidement, dit Bancroft, qu'en peu d'années, ils étaient,
relativement aux blancs, dans la proportion de vingt-
deux à douze.» La colonie s'augmenta d'un contingent
notable d'immigrants hollandais et allemands, de religion
protestante. Les Huguenots furent encouragés tout
particulièrement par Charles II d'Angleterre, à aller
s'établir dans la Caroline du Sud, oti il leur offrait un
refuge contre la persécution religieuse, en désirant, au
fond, les y voir apporter la culture de la vigne et de
l'olive, ainsi que l'élevage du ver à soie, sources incon-
testables de richesse pour leur pays. « La révocation de
l'Édit de Nantes, dit Northrop, chassa de la France des
milliers de Huguenots. Une bonne partie de ceux-là
rallièrent leurs frères dans la Caroline du Sud. Ils
étaient presque toujours des personnes industrieuses et
de bonne éducation. Ils formaient en France, la partie
la plus utile et la plus intelligente de la population. Ils
avaient presque monopolisé l'habileté mécanique et les
entreprises commerciales de leur pays natal ; et leur perte
y fut durement ressentie durant plusieurs générations.»
La lutte entre les colons et les propriétaires se montra
aussi âpre, la résistance fut aussi opiniâtre que dans la
et la République d'Haïti 67
Caroline du Nord. En 1685, il leur fut envoyé un nou-
veau gouverneur, James Colleton, qui essaya d'exécu-
ter la Constitution intitulée le Grand Modèle et de re-
couvrer les revenus des propriétaires avec les taxes qu'il
avait imposées. L'Assemblée s'empara des registres de
l'État, emprisonna le secrétaire colonial et mit le gouver-
nement au défi de faire exécuter ses ordres. Ils allèrent
plus loin, en 1690, ayant proclamé le gouvernement de
Guillaume d'Orange et de la reine Marie, ils déshabili-
tèrent Colleton et le bannirent de la colonie.
Les propriétaires, malgré leurs privilèges, furent obli-
gés de céder, ne pouvant venir à bout des contentions
qui se renouvelaient indéfiniment. Dans l'espoir d'y
mettre fin, ils abandonnèrent leur idée de faire exécuter
dans la Caroline du Sud la fameuse constitution formu-
lée par Shaftesbury et Locke. Cette constitution fut
abolie par un vote formel, en avril 1693, et ils accor-
dèrent à la colonie la faculté de se gouverner, aux ter-
mes de sa propre charte. Sous l'administration de John
Archdale, « un honnête membre de la Société des Amis,»
la Caroline eut un bienfaisant répit. Sa gestion causa
une satisfaction si générale qu'à sa retraite de la colonie,
en 1697, l'Assemblée coloniale déclara que « par sa sa-
gesse, sa patience et son travail, il avait jeté une fonda-
tion solide pour une plus glorieuse construction.» Mais
ce n'était qu'un répit. Les contentions ou les difficultés
politiques, religieuses ou économiques reparurent bientôt.
Cependant, malgré tout, la colonie continua à prospé-
rer et sa population se développait dans une croissance
68 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
accélérée. Un fait insignifiant y avait particulièrement
contribué. « Durant l'administration de John Archdale,
le capitaine d'un navire venu de Madagascar lui fit pré-
sent d'une quantité de riz, qu'il distribua parmi les plan-
teurs, dans le but d'expérimenter si cette graminëe pou-
vait être cultivée dans les régions maritimes de la co-
lonie reconnues impropres à la culture du blé. L'ex-
périence fut couronnée d'un plein succès, et la colonie
se livra, dès lors, à la culture du riz qui est devenue une
de ses principales industries. Le riz de la Caroline fut
bientôt côté comme le meilleur du monde. »^ Un actif
commerce de fourrures s'y développa en même temps, la
fabrication du goudron et l'exportation des bois de cons-
truction y furent autant de sources de richesses. Les
Caroliniens du Sud pensèrent qu'ils pouvaient fabriquer
avec succès la plus grande partie des étoffes nécessaires
à leur besoins et ils s'y essayèrent. Mais ils en furent
arrêtés par le gouvernement britannique dont le plan
était de forcer les colonies à être les tributaires de l'An-
gleterre, pour tous les objets fabriqués. Les colons ne
devaient expédier leurs produits qu'à la métropole seule
et ne devaient recevoir que d'elle leurs approvisionne-
ments de toute sorte. C'est ainsi que la Caroline du
Sud dut concentrer toute son activité productrice dans les
travaux agricoles et que ses importations d'esclaves s'ac-
crurent dans une si large mesure.
La Caroline du Nord, elle aussi, avait continué à
prospérer; et son peuple vivait heureux avec son sys-
*H. D. Northrop: Our Country, p. 237.
et la République d'Haïti 69
tème de «moins de gouvernement possible.» En 171 1,
aidée matériellement ou moralement par la Caroline du
Sud ou la Virginie, elle finit par chasser de son terri-
toire les Tuscaroras, une des plus belliqueuses tribus in-
diennes. Ce fut à charge de revanche; car, en 1715, la
Caroline du Nord, dont les affaires étaient alors sur un
meilleur pied, eut à aider ses voisins à repousser les Ca-
tawbas et les Cherokees, qui avaient inopinément atta-
qué les frontières de la Caroline du Sud.
Les propriétaires n'ayant fait aucun effort pour por-
ter secours aux habitants des deux colonies, pendant
leur lutte contre les Indiens, les colons résolurent de ne
point reconnaître de pacte avec leurs anciens seigneurs.
La contestation étant portée devant le Parlement, Til-
lustre Assemblée déclara que les propriétaires étaient
déchus des droits que leur attribuait la charte de Charles
IL Toutefois, dans le but de mettre fin au litige, ces
droits furent, en 1729, rachetés par la couronne pour la
somme de cent dix mille dollars.
La Caroline, devenue une province royale, fut divisée
en deux États distincts, la Caroline du Nord et la Caro-
line du Sud, ayant chacun un gouvernement royal à la
tête de son administration. L'amour de la liberté et
l'esprit de résistance au despotisme, enracinés dans le
cœur de chacun, persistèrent à inspirer les Caroliniens,
malgré ce changement de domination officielle, qui ne
les atténua qu'apparemment.
Après un coup d'œil sur l'histoire absolument sug-
gestive du développement économique, politique et so-
yo M. Roosevelt, Président des États-Unis,
cial des dix principales colonies dont nous avons étudié
la superbe éclosion, on peut se faire une juste idée de ce
que fut la colonisation anglaise en Amérique, vers le mi-
lieu du i8™* siècle. Elle était le résultat des initiatives
individuelles. L'origine en est l'expansion morale que
produisit en Angleterre la diversité des sectes religieuses.
Ces sectes, nées de la Réforme, soulevaient des discus-
sions d'ordre supérieur. Le besoin d'affirmer leur foi,
suivant leur conscience, enfanta chez les croyants une
poussée irrésistible de la pensée, en même temps que la
volonté de tout sacrifier, même la patrie, .pour s'assurer
la liberté de travailler à son bien-être, en ce monde, et à
son bonheur, dans l'autre.
Un trait particulier de ces circonstances et que tout so-
ciologue avisé aurait pu induire avant toute constatation
historique: ce fut l'esprit localiste qui dominait dans
chacune des colonies. Quoique relevant toutes, plus ou
moins, de l'Angleterre; quoique parlant toutes la langue
anglaise, ayant en général le sang anglo-saxon dans les
veines, elles se développèrent parallèlement, mais sans ja-
mais reconnaître entre elles aucune solidarité morale ou
politique. Bien plus ; on peut même, en scrutant attenti-
vement les détails de leur existence individuelle, s'il est
permis de s'exprimer ainsi, observer un certain antago-
nisme, poussé parfois jusqu'à l'antipathie, entre les an-
ciennes provinces coloniales.
L'explication s'en trouve non seulement dans l'indivi-
dualisme qui caractérise leurs points de départ, mais en-
core dans le fait de l'oppression économique obligeant
et la République d'Hditi 71
toutes les colonies à ne s'occt^per que de la culture des
denrées agricoles ou des exploitations forestières, leurs
produits n'étant exportables que dans les ports de la
Grande-Bretagne. Au lieu de commencer entre elles et
de se sentir intéressées, les unes à la prospérité des autres,
par des échanges intercoloniaux qui feraient suppléer les
unes aux besoins distincts des autres, elles furent toutes
forcées à se faire une concurrence en champ clos, n'ayant
en général que les mêmes produits à offrir sur un marché
spécial. C'était tout privilège et tout bénéfice pour l'An-
gleterre. Mais là où il y a concurrence, c'est-à-dire oppo-
sition d'intérêt, on ne saurait s'attendre à des sentiments
de sympathie et de solidarité. Aussi les relations des co-
lonies s'en ressentirent-elles, à leur mutuel détriment.
En effet, le particularisme, qui les rendait les unes in-
différentes aux doléances des autres, en face des lois
égoïstes et arbitraires de la Grande-Bretagne, permit à
celle-ci de ne voir en elles qu'une source de jouissances
illégitimes, mais assurées. Cela devint surtout palpable,
quand la plupart des colonies furent transformées en pro-
vinces royales. « Ces lois, dit Northrop, étaient le com-
mencement d'une politique délibérément adoptée par l'An-
gleterre et dans laquelle elle persista plus d'un siècle,
dans le dessein d'enrichir ses classes mercantiles, en dé-
pouillant les colons des justes récompenses de leur travail.
Les Américains étaient considérés par la mère-patrie
comme des êtres inférieurs et assujettis qui avaient été
placés par elle dans quelques colonies établies dans des
r^ons éloignées, pour le bénéfice de son commerce. Le
y 2 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
droit naturel qui appartient à tout homme d'acquérir la
propriété et la richesse, par l'exercice de son activité éco-
nomique, leur était dénié. Ils devaient travailler afin que
les commerçants anglais pussent devenir riches à leurs
dépens I » ^
Le bon sens de Franklin lui fit saisir toute la nécessité
qu'il y avait à opérer l'unification administrative et poli-
tique des treize colonies; mais jusqu'en 1754, il ne put
faire accepter ses idées et son plan, même par les colonies
de la Nouvelle-Angleterre. Cependant une circonstance
historique vint bientôt produire le double résultat de por-
ter la Grande-Bretagne à faire plus d'attention à ses dé-
pendances américaines, et de créer entre les colonies un
lien moral qui leur communiqua désormais un meilleur
sentiment de leur commune destinée.
Nous avons vu entre la Caroline du Sud, la Caroline du
Nord et la Virginie, par exemple, que le besoin d'écarter
un péril commun, telle la continuelle menace des Indiens
inconciliables, pouvait bien amener deux ou plusieurs co-
lonies à unir leurs efforts dans une action salutaire. C'est
là un fait sociologique de la plus haute importance. A
côté du lien que crée la fréquence des échanges commer-
ciaux,— et peut-être au-dessus, — il y a encore pour
souder ensemble les conglomérats humains, le lien que
crée la nécessité d'associer ses forces pour la défense du
territoire, c'est-à-dire la défense des biens et de la vie de
tous ceux qui l'habitent. C'est ainsi que les colonies les
plus contigiies durent, à la longue, se solidariser contre
* H. D. Northrop : Our Country, Chap. XXV, p. 327.
et la République d'Haïti 73
les attaques des aborigènes. Les divers colons couraient
ensemble au-devant du danger et, même avant de se sentir
des compatriotes, ils sentaient qu'ils étaient des frères
d'armes. 1
Ce fut sans doute un pas notable dans le développement
de la nationalité. Mais cette fraternité d'armes, dont l'in-
fluence est déjà fort persistante dans la guerre défensive,
n'atteint toute sa force, comme lien politique, que dans
la guerre offensive. Là, en général, il ne s'agit pas seule-
ment de conserver, mais surtout d'acquérir. Il n'est plus
question de préserver sa vie ou ses biens, dans le senti-
ment naturel d'éviter une souffrance, mais de réaliser des
aspirations à la gloire ou de pures ambitions matérielles,
cas dans lesquels il ne s'agit point de repousser une agres-
sion redoutée. L'instinct de la conservation n'étant plus
en jeu, il n'y a que l'unité de mobile et l'unité du but dé-
siré, qui puisse expliquer la cohésion dans le péril tenté
en commun. Tout psychologue admettra que cette coo-
pération implique une adhésion plus profonde des esprits
que celle où il ne s'agit que de se défendre, en combattant,
l'un à côté de l'autre, sous l'aiguillon de la crainte, qui
est un sentiment individuel essentiellement égoïste.
Cette guerre offensive se présenta en grand pour les
Américains unis aux Anglais, dans la contestation du
Canada. Ce qui tint artificiellement lieu de l'unité de
mobile et de but, entre les colonies américaines, ce fut le
pouvoir de l'Angleterre, leur ordonnant de marcher en-
semble à la conquête d'un territoire convoité par le gou-
vernement britannique, au beau moment où la France,
74 ^« Roosevelt, Président des États-Unis,
affaiblie par la Guerre de Sept Ans et dominée par la
Pompadour, ne put offrir qu'une héroïque mais inhabile
et insuffisante résistance.
La Grande-Bretagne, pour encourager les troupes
américaines, tirées un peu de toutes les colonies, à se
battre à côté des soldats anglais contre les Français du
Canada, dut adoucir sa politique coloniale. Elle laissa,
au moins, aux colons Tillusion qu*ils combattaient, côte à
côte avec des compatriotes, pour le profit et la gloire d'une
commune patrie. Cette impression pénétra surtout l'esprit
des Américains en ce qui touchait aux relations politiques
des diverses provinces anglaises de l'Amérique, pratique-
ment unifiées par le fait de guerroyer ensemble et loin
de leurs foyers, pour une même cause qu'ils étaient forcés
de considérer comme la leur propre, La guerre dura
cinq ans, de 1755 à 1760, et la contention prit fin par le
traité de Paris, dans lequel le Gouvernement français re-
nonça à une domination de près de deux siècles.
La France perdit le Canada où elle n'avait pensé qu'à
établir une occupation militaire et non à organiser une
vraie colonisation. Celle-ci ne peut jamais se réaliser sans
une certaine coopération d'initiatives individuelles de
la nation colonisatrice. C'est tellement vrai que l'on peut
affirmer que ce sont les peuples et non les gouvernements
qui colonisent.
Toutefois, pour ravir cette occupation militaire à sa
grande rivale d'alors, l'Angleterre avait parfait la coloni-
sation et opéré l'unification de ses possessions dans l'Amé-
rique continentale, en y créant l'esprit de solidarité na-
et la République d'Haiti 75
tionale. Elle prépara ainsi les treize colonies à une
existence commune, après que la guerre leur avait incul-
qué la conviction qu'elles représentaient une force capable
de faire de grandes choses, en unissant leurs efforts dans
une action en commun. On verra les conséquences d'un
tel fait. Mais il faut noter que la colonisation de l'Amé-
rique anglaise avait atteint sa perfection par la guerre du
Canada. La Grande-Bretagne trouva dans les colons
américains un prolongement du patriotisme anglais agis-
sant avec ardeur, pour la gloire et l'agrandissement ma-
tériel de l'Angleterre. Le difficile était, avec l'esprit qui
dominait alors, de mettre les relations de la mère-patrie
avec ses provinces coloniales en parfaite harmonie avec
le nouvel état de choses. On n'y arriva jamais ; car il n'y
avait ni bonne volonté, ni esprit de justice de la part de
la métropole.
INDEPENDANCE AMERICAINE
Causes de la Révolution
On n'aurait qu'à réfléchir sur les circonstances domi-
nantes de la colonisation de l'Amérique du Nord par les
Anglais, pour se rendre compte de cette vérité : le lien qui
attachait les colonies à la mère-patrie n'avait rien de solide
et devait fatalement se briser à la première conjoncture
favorable. Cependant on s'en occupait médiocrement en
Angleterre, soit par manque de clairvoyance, soit par
dédain.
« Peu d'Anglais, dit Mr. Greene, avaient une idée
exacte de la nature, de l'étendue et même de la position
des colonies. Lorsque le duc de Newcastle s'empressa
d'informer le roi que le Cap Breton était une île, il fit
peut-être ce que la moitié de ses collègues au Parlement
auraient fait à sa place. Ils savaient que les colonies
étaient d'une vaste étendue; qu'elles se trouvaient fort
au-delà des mers; qu'elles produisaient beaucoup de
choses que les Anglais avaient besoin d'acheter et en con-
sommaient beaucoup que les Anglais désiraient vendre;
que les soldats anglais avaient rencontré, dans leurs forêts,
les Français, ennemis héréditaires de l'Angleterre; que
77
78 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
les marins anglais avaient battu les marins français sur
leurs côtes. Ils ne savaient pas cependant que les plus
florissantes de ces colonies étaient établies par des hommes
qui, prisant la liberté par-dessus tous les autres biens, les
avaient fondées dans le but d'assurer pour eux-mêmes
et pour leur postérité, un foyer où ils pourraient adorer
Dieu suivant leur propre idée du culte divin et développer
la force de leur intelligence et de leur corps, suivant leur
propre conception de ce qui leur convenait mieux, dans
cette vie et dans Tautre.» ^
Curieuse ironie de Thistoire ! Les Français qui, dans le
XVIII"* siècle, étaient combattus par la milice américaine
à côté des réguliers anglais, comme les « ennemis héré-
ditaires de l'Angleterre,» sont devenus aujourd'hui ses
meilleurs amis. Unies par Y entente cordiale, la France et
la Grande-Bretagne ne trouvent pas, à leur gré, assez
d'occasion pour montrer la sympathie qui les enchaîne
dans une harmonie d'autant plus sérieuse qu'elle est basée
sur les échanges commerciaux dont on connaît la haute
influence pour cimenter l'union entre les peuples. D'autre
part, c'est avec la France que les États-Unis ont signé, en
premier lieu, un traité d'arbitrage, répétant sur les bords
du Potomac le grand acte international célébré entre Lord
Lansdowne et M. Cambon, sur les bords de la Tamise, et
qui était destiné à lier plus tard les États-Unis à l'Angle-
terre elle-même 1 Mais la plus curieuse ironie des choses
humaines est ce fait incontestable : c'est de la lutte même
contre les Français, mettant les Américains côte à côte
* G. W. Greene : Historical View of the American Révolution, p. 15.
et la République d'Haïti 79
avec les Anglais, dans la conquête du Canada, que s'en-
gendra le premier ferment de dissolution politique, qui
devait aboutir à Tindépendance nationale des treize colo-
nies anglaises.
L'Angleterre, pour approvisionner ses armées et ses
flottes, en subvenant aux frais de toutes sortes que néces-
site la guerre, avait dépensé beaucoup d'argent en Amé-
rique. Les affaires des colonies voisines du Canada s'en
étaient accrues sur une large échelle. Durant cette pé-
riode, de grosses fortunes furent improvisées par ces
hommes entreprenants de la Nouvelle-Angleterre, vrais
précurseurs des Yankees, Les troupes américaines
avaient appris à comparer leur propre valeur à celle des
Anglais, à qui elles se sentirent supérieures. Les Améri-
cains, — d'une façon expérimentale, — se rendirent comp-
te de la puissance qu'ils pouvaient tirer de leur union.
De plus, cette guerre avait formé dans leurs rangs des
chefs d'une habileté remarquable, tels Washington,
Putnam, Montgomery et tant d'autres, capables de les
conduire à la victoire, dans toute entreprise militaire.
Mais, dans cette guerre, ils firent surtout l'expérience du
profond mépris dans lequel les hauts lieutenants du roi
tenaient les troupes coloniales. Les griefs communs cau-
sés par la partialité avec laquelle les intérêts de ces troupes
étaient sacrifiés à ceux des réguliers anglais, avaient créé
entre les colonies un lien de sympathie, dont le fondement
se trouvait dans le mécontentement général. Il en sortit
positivement l'idée d'une séparation d'avec l'Angleterre,
idée qui ne couva pas longtemps sans éclater.
8o M, Roosevelt, Président des États-Unis,
Durant tout le cours de la guerre du Canada, les gou-
verneurs royaux sentirent la convenance d'adoucir les
rigueurs qu'ils mettaient ordinairement dans l'exécution
des lois sur la Navigation et le recouvrement des taxes
arbitraires. La politique commandait, en effet, qu'on
laissât aux colons un peu plus de libertés, afin de les inté-
resser à la cause de la mère-patrie. Les Assemblées colo-
niales en avaient profité pour prendre position et habituer
le peuple à la pratique d'un gouvernement libre, en lui
enseignant ses droits de haut contrôle sur la manutention
des deniers publics. En même temps, les besoins de ravi-
tailler l'armée avaient fait naître un sérieux développe-
ment industriel dans les colonies orientales et limitrophes
au Canada. Le peuple y avait trouvé un débouché aussi
naturel que précieux à son activité économique. Plusieurs
petites industries s'organisèrent, sous les étreintes de la
nécessité ; et les colonies du Sud commencèrent à regarder
vers celles du Nord pour tout ce qu'elles pouvaient en
obtenir, sans les aléas que causait la guerre maritime, me-
née alors entre la France et la Grande-Bretagne. De là
un sentiment d'interdépendance commerciale, hautement
favorable à l'esprit de solidarité nationale.
La fin de la guerre, amenée par le triomphe de la
Grande-Bretagne, triomphe auquel les Américains avaient
contribué pour la plus grande part, vint mettre inopiné-
ment à nu une situation longtemps masquée par les
préoccupations de la lutte pour la possession du Canada.
Afin de rétablir les choses administratives dans le statu
quo ante bellum, le Gouvernement britannique pensa bon
et la République d'Haïti 8i
d'exagérer ses exigences. Des officiers de douane furent
établis en nombre considérable et armés des pouvoirs les
plus arbitraires. Le Parlement décréta que tout officier
de douane suspectant que des marchandises importées dans
une colonie où il fonctionnait, n'avaient point satisfait au
fisc, pouvait réclamer des tribunaux une ordonnance de
perquisition et pénétrer dans les magasins ou demeures
privées, pour rechercher ces marchandises. Pour des
hommes tels que les anciens colons anglais de l'Amérique
continentale, c'était une loi intolérable que celle permettant
de profaner leur domicile, leur home, sur la seule suspi-
cion d'un douanier presque toujours étranger à la commu-
nauté coloniale.
James Otis, procureur de la Couronne, préféra de dé-
missionner plutôt que de contribuer à l'exécution d'une
telle loi. Mais la Chambre des Communes accentua la
détermination de l'Angleterre par une résolution du mois
de mars 1754, affirmant le droit du Parlement d'établir
des impôts en Amérique. Cette résolution fut mise en
pratique dès le mois suivant, par une loi établissant des
droits de douane sur certains articles importés en Amé-
rique et décidant que les bois et le fer seraient ajoutés aux
articles qui ne pouvaient être exportés qu'en Angleterre.
Par la plus inconcevable maladresse, le préambule de
cette loi déclarait que son but est de créer des revenus
pour les dépenses nécessaires à la défense, à la protection
et à la sécurité des possessions américaines de Sa Majesté.
Une protestation unanime surgit de tous les points des
treize colonies. Elles déclarèrent, à leur tour, qu'elles
82 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
pouvaient se protéger elles-mêmes, sans le secours du roî,
et se réclamèrent virilement du principe de droit public
dont Hampden s'était fait l'énergique champion : « Taxa-
tion sans représentation est tyrannie.»
A la voix éloquente de Samuel Adams, le Conseil géné-
ral de Massachusetts déclara que « l'imposition des droits
de douane et des taxes par le Parlement de la Grande-Bre-
tagne sur un peuple non représenté dans la Chambre des
Communes est absolument inconciliable avec les franchises
politiques de ce peuple.» Les autres colonies, notamment
la Virginie, New- York, le Connecticut, Rhode-Island, la
Caroline du Sud et la Caroline du Nord, s'entendirent
pour soutenir par leurs remontrances la lutte pacifique
inaugurée à Boston.
Bientôt l'éloquence de Patrick Henry électrisa les Vir-
giniens, dans le fameux procès des Curés où le litige
roulait apparemment sur la valeur monétaire du tabac,
mais était au fond la thèse même de l'autonomie législa-
tive des provinces coloniales. « Il avait, dit Northrop,
touché une corde qui retentissait dans le cœur de chaque
américain ; il avait dénié au roi le droit de légiférer pour
les colonies.» Qu'était-ce autre chose sinon la réclamation
de l'Indépendance? Mais le Parlement dédaigna les re-
montrances qu'il qualifia d'absurdes et d'insolentes. Il
persista dans sa détermination d'imposer des taxes aux
Américains, qui furent avisés par lord Grenville, le pre-
mier ministre de l'époque, que toute contestation des pré-
rogatives de la Grande-Bretagne ne pouvait leur amener
qu'une malheureuse défaite.
et la République d'Haïti 83
En mars 1765, la loi sur les timbres fut votée à une
grande majorité de la Chambre des Communes et presque
à l'unanimité de la Chambre des Lords. Pour en obtenir
l'exécution, le Parlement vota, deux mois plus tard, la
loi sur le logement militaire, autorisant les ministres à
envoyer en Amérique autant de troupes qu'il leur pa-
raîtrait convenable pour obliger le peuple à se soumettre
aux lois édictées par les deux Chambres. Partout où ces
troupes se cantonneraient, les populations auraient pour
devoir de leur fournir le «logement, le combustible, le
coucher, le cidre, le rhum et autres choses nécessaires.»
La voix de Patrick Henry se fit entendre, cette fois,
dans l'Assemblée de Virginie. Il fit voter une série de
résolutions induisant à la résistance des colonies contre
les actes tyranniques de la mère-patrie. L'assemblée, ef-
frayée plus tard de sa propre audace, annula celles des
résolutions qui étaient les plus hardies, sans pourtant
échapper à une dissolution immédiate. Toutefois le coup
avait porté; car des exemplaires en étaient déjà lancés
dans la circulation et les paroles enflammées du patriote
américain avaient jeté une profonde commotion dans les
esprits. L'écho s'en répercuta immédiatement dans toutes
les colonies. Partout des associations presque révolution-
naires furent organisées sous l'appellation de « Fils de
la Liberté.» ' '
A Boston, la population attaqua la maison du Secrétaire
de la Colonie, appointé pour distribuer les timbres et le
força à démissionner. A Wethersfield, dans le Connecticut,
cinq cents fermiers saisirent un certain Jared Ingersol,
84 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
préposé au service du timbre dans la colonie ; ils l'obligè-
rent à démissionner, à retirer son chapeau et à crier trois
fois : « Vive la liberté ! Vive la propriété ! Vive le tra-
vail ! » Ces scènes se repétèrent un peu partout.
Le 7 octobre 1765, le Premier Congrès Colonial se
réunit à New- York. Il était composé des délégués de
Massachusetts, Rhode-Island, Connecticut, la Pensyl-
vanie, Maryland, la Caroline du Sud, New-York et New-
Jersey. Le New-Hampshire, quoique non représenté au
Congrès, appuya ses décisions et la Géorgie adhéra for-
mellement à tout ce qu'il fit. Il en sortit, à la suite d'une
session de trois semaines, une « Déclaration des Droits et
des Griefs des Colonies.» Ce document donna un corps
à toutes les aspirations politiques du peuple américain;
car les assemblées coloniales, sans exception, endossèrent
les actes du Congrès. Ainsi fut créée une union qui de-
vint, suivant les propres termes de la Déclaration, « un
faisceau de bâtons qu'on ne pouvait ni plier ni briser.»
Le i**" novembre, date à laquelle la loi sur les timbres
devait entrer en vigueur, fut déclaré un jour de deuil.
En effet, les cloches sonnèrent le glas, les pavillons furent
mis à demi-mât et toutes les affaires furent suspendues
ce jour-là.
New- York, Boston et Philadelphie, les trois principaux
ports de la Nouvelle-Angleterre, s'entendirent pour ne
point importer de marchandises anglaises et jurèrent de
n'en point recevoir en commission, jusqu'au rappel de
la loi. Quoique ime telle résolution exposât tout le monde
à de dures privations, on y adhéra de toutes parts. Le
et la République d^Haïti 85
peuple entier se rallia à ce plan de fermer ses ports au
commerce de la Grande-Bretagne. On savait que là
était le point sensible, par où Ton pouvait toucher sinon
le cœur, sinon la raison, mais Tintérêt égoïste de la métro-
pole. Les choses marchaient visiblement à un cataclysme.
Les amis de l'Amérique, en Angleterre, sous la direc-
tion de l'illustre William Pitt, firent de leur mieux pour
éviter l'orage que les ministres anglais semblaient ne point
apercevoir, sous l'épaisseur des nuages qui s'amoncelaient
d'une façon si menaçante. Pitt, souffrant de rhumatisme
et emmailloté de flanelle, se rendit à la Chambre des Com-
munes, où il prononça un de ses plus éloquents discours,
pour amener la Chambre à rapporter cette loi malencon-
treuse et inconstitutionnelle. Voyant la Chambre ébranlée.
Lord Grenville, avec une probité douteuse, tira sur la
corde patriotique, en accusant Pitt d'exciter la sédition en
Amérique. Le grand orateur anglais répliqua avec véhé-
mence. En s'adressant au Président de la Chambre,
comme c'est l'usage au Parlement anglais, il laissa tom-
ber de ses lèvres indignées les paroles suivantes :
« Monsieur, j'ai été accusé d'avoir donné cours à la
sédition en Amérique. Je suis attristé de voir la liberté
de la parole imputée à crime dans cette Chambre; mais
cette imputation ne m'arrêtera pas. C'est une liberté que
je prétends exercer. Le premier ministre dit que l'Amé-
rique est en rébellion! Je me réjouis de voir l'Amérique
résister . . .
« Si les Américains s'étaient soumis, ils seraient deve-
nus volontairement des esclaves. Ils ont été poussés à
86 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Texaspération par l'injustice. Mon opinion est que la
loi sur les timbres doit être rapportée, absolument, totale-
ment, immédiatement.»
Pitt fut soutenu dans ces débats par le libéral Edmond
Burke, alors tout jeune, maïs déjà remarquable par son
talent oratoire. La majorité vacillait et hésitait. " La
Chambre des Communes, avant d'émettre un vote défi-
nitif, voulut s'assurer, par quelques témoins autorisés,
des vraies dispositions de l'Amérique. Franklin fut ap-
pelé à sa barre. Ses réponses firent une vive impression
et la loi sur les timbres fut rapportée, le i8 mars 1766,
à la grande joie du peuple londonnien. La ville fut illu-
minée, des feux d'artifice éclatèrent, les cloches furent
mises en branle, dans un carillon d'allégresse, et les vais-
seaux mouillés dans la rade furent décorés de pavillons
multicolores.
Les mêmes réjouissances eurent lieu en Amérique, où
partout le grand Pitt fut salué comme le champion des
libertés américaines. New- York, la Virginie et le Mary-
land lui votèrent à l'envi une statue, en signe de patrioti-
que gratitude.
Le ministère présidé par lord Grenville dut se retirer
et fut remplacé par un cabinet dirigé par lord Rocking-
ham. Ce dernier ne garda le pouvoir que peu de temps ;
et Pitt, devenu le comte de Chatham, fut appelé à prési-
der un nouveau ministère.
et la République d'Haïti 87
La Révolution
Pourtant les espérances conçues à la suite de ces
changements, en apparence si favorables à la cause améri-
caine, ne tardèrent pas à être renversées. Pitt se vit bien-
tôt obligé de se retirer du cabinet par les intrigues sou-
terraines de Charles Townshend, chancelier de l'Échiquier.
Ce dernier était un homme sans talent et de peu de pres-
tige, mais soutenu par le roi, qui mettait l'obstination d'un
Cément à défier la colère des Colonies, à peine déguisée
par un reste de loyalisme. De nouvelles taxes furent im-
posées, particulièrement à l'Amérique, notamment la taxe
sur le thé.
Un bureau de commissaires de douanes américaines
fut établi. On plaça son quartier-général à Boston, dans
la rade duquel entra bientôt la frégate anglaise Rotnney,
comme pour imposer respect à la population surexcitée.
Les journaux américains, alors au nombre de vingt-cinq,
ne formèrent qu'une voix pour appeler le peuple à se
mettre debout, en posture de défendre ses libertés. Ce
fut l'écho mille fois répété du vers énergique que met le
poète du Paradise Lost dans la bouche de Lucifer:
nAwake, arise, or be for ever fallen!»
Le conseil général de Massachusetts lança une lettre
circulaire aux autres assemblées coloniales, les invitant
à s'unir à lui, dans les mesures à prendre pour obtenir
réparation. Il préféra d'être dissous plutôt que de
rétracter sa circulaire.
«
Le peuple de Boston, poussé au comble de l'indignation,
88 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
par la saisie d'une goélette appartenant à John Hancock,
un des chefs patriotes, envahit la maison des commis-
saires de douanes, qui ne durent leur salut qu'à une fuite
précipitée au fort du Castle Island. A cette nouvelle, le
ministère britannique résolut d'envoyer des troupes pour
intimider « l'insolente ville de Boston,» mais l'Assemblée
de Massachusetts refusa catégoriquement d'obtempérer
à la loi sur le logement des militaires. Le général Gage,
qui commandait les troupes anglaises, fut forcé de s'en
tirer comme il pouvait, pour faire camper ses hommes.
Ijdi colère des officiers s'en augmenta et Boston fut traité
en ville conquise. Un tel état de réciproque exaspération
ne put durer, sans amener une collision sanglante. Elle
eut lieu, le 2 mars 1770, entre les soldats anglais et la
populace bostonnienne : trois citoyens furent tués et cinq
furent ramassés portant des blessures plus ou moins
graves. La portée de cette rencontre peu sérieuse fut
exagérée, comme il en arrive ordinairement dans les pé-
riodes d'effervescence populaire. Toutes les colonies
tressaillirent d'indignation, à la nouvelle du « massacre de
Boston,)) comme cette bagarre fut appelée à l'époque.
Après un apaisement relatif, entrecoupé de heurts sans
importance entre les troupes anglaises et le peuple irrité,
l'affaire du Gaspé, en juin 1772, vint démontrer que le
feu couvait encore sous la cendre. C'était une goélette
armée, stationnée à Narragansett Bay, pour veiller contre
les fraudes fiscales. Après plusieurs provocations contre
les navires qui fréquentaient ces eaux, elle donnait la
chasse au paquebot de la Providence, lorsqu'il échoua sur
et la République d'Haïti 89
les écueils de Namquit. La nuit suivante, six ou sept
canots y furent dirigés, sous la conduite de John Brown,
peut-être un ancêtre du grand philanthrope tombé à
Harper's Ferry, en revendiquant la justice et la liberté
en faveur des Noirs. La goélette fut attaquée et son
commandant blessé; ils la mirent en feu après avoir dé-
barqué son équipage. Parmi tant d'acteurs, tous bien
connus de leurs concitoyens, il ne se trouva pas un dé-
lateur, et la justice royale resta incapable de réprimer
cette audacieuse agression.
C'étaient, à n'en point douter, des signes avertisseurs
d'une conspiration générale, la preuve palpable de la désaf-
fection dans laquelle était tombée la mère-patrie dans
l'esprit des colons américains. Mais lord North, qui con-
duisait alors la politique du gouvernement britannique,
n'en eut point conscience. Il entendait que la taxe fût
recouvrée en Amérique. Toute sa concession sur ce cha-
pitre était une réduction dans la quotité, et il crut faire
acte de générosité en l'abaissant à un quart du chiffre déjà
voté, sans comprendre que cette transaction ne pouvait
suffire, pour résoudre la question de principe impliquée
dans la contestation.
Le I" novembre 1773 on apprit, à Boston, que plu-
sieurs navires chargés de thé étaient partis d'Angleterre,
en route pour l'Amérique. Deux jours après, il fut résolu,
à Faneuil Hall, sur la motion de Samuel Adams, que le
thé serait renvoyé, dès son arrivée. Un homme de la
foule s'écria : « Le seul moyen de s'en débarrasser est de
le jeter par-dessus bord ! »
90 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
A partir du 25 novembre, plusieurs cargaisons de thé
arrivèrent en rade. Une nouvelle réunion de citoyens fut
tenue, le 16 décembre, le délai de vingt jours alloué pour
le débarquement du thé après son arrivage étant sur le
point d'expirer. Voyant que la longueur de temps mise
à prendre un parti cachait le plan de soustraire les car-
gaisons à un coup de main, Samuel Adams se leva et
donna le signal de l'action, qui avait été convenu, en
disant : « Cette réunion ne peut rien faire pour sauver le
pays ! »
Comme un coup d'éclair, une cinquantaine d'hommes,
déguisés en Indiens Mohawks, sortirent de l'assemblée, en
poussant de grands cris, et se précipitèrent vers le quai
où étaient mouillés les navires. Trois cent quarante-deux
caisses de thé furent brisées et leur contenu jeté à la mer.
L'oeuvre une fois accomplie, chacun se retira chez soi.
La nouvelle fut transmise à New- York et à Philadelphie,
où le peuple ne permit point que le thé fût débarqué. A
Charleston, il fut déposé dans des caves humides, au ris-
que de se détériorer ; à Annapolis, un navire fut brûlé avec
son plein chargement, de la propre main du propriétaire.
Pour en punir la ville de Boston, le Parlement britan-
nique en ferma le port à tout commerce extérieur et trans-
porta à Salem le siège du gouvernement de Massachu-
setts. Plusieurs lois furent en même temps votées dans
le but de dompter les Américains. L'une d'entre elles
ordonna aux officiers de l'armée anglaise de loger et
d'entretenir, au dépens du peuple, les troupes envoyées
dans les colonies; une autre édîcta que tout officier, qui
et la République d* Haïti 91
aurait commis un acte de violence dans l'exécution de la
loi sur le logement des troupes, serait renvoyé en Angle-
terre pour y être jugé. Cette dernière loi visait à leur
garantir l'impunité, en les soustrayant à la justice locale.
Mais les colonies y firent bonne contenance. Salem ne
permit point l'établissement du siège du gouvernement
dans sa circonscription et offrit aux commerçants de Bos-
ton l'usage gratuit de son port. Marblehead en fit au-
tant. Les diverses provinces coloniales vinrent en aide
aux gens de Boston restés sans emploi, par la fermeture
du port de cette héroïque ville.
Le 17 mai 1774, le général Gage, commandant en chef
de l'armée anglaise, débarqua à Boston, avec le titre de
gouverneur. Il fut décontenancé par la fière attitude des
patriotes bostonniens. Quoiqu'il eût des instructions for-
melles de se saisir de Samuel Adams, John Hancock,
Joseph Warren et d'autres patriotes ardents, en leur in-
fligeant la punition qu'ils méritaient aux yeux du roi,
il eut peur de tenter leur arrestation. Lord North avait
déjà fait voter par le Parlement le Régulation Act. C'é-
tait une sorte de règlement de police, qui prohibait toute
réunion publique dans les villes du Massachusetts, en con-
fisquant arbitrairement une des libertés auxquelles tient
essentiellement tout peuple d'origine anglo-saxonne. Tout
le pouvoir était concentré entre les mains du gouverneur.
Il nommait à toutes les fonctions, même aux charges de
judicature, et avait le droit de réformer les tribunaux dans
le sens de la politique irritante, à laquelle s'était buté
l'esprit malade de Georges III.
92 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
La colonie entière se détermina à résister. Un grand
nombre de citoyens se réunirent à Faneuil Hall, le 26 août
1774, et furent assistés des délégués des comtés de
Worcester, de Middlesex et d'Essex : il y fut adopté plu-
sieurs résolutions méconnaissant l'autorité du Parlement
de changer aucune loi de la colonie. Ils déclarèrent que
le gouvernement établi par le général Gage était inconsti-
tutionnel et que les nouveaux fonctionnaires, qui tente-
raient d'agir comme tels, seraient considérés comme des
ennemis de la colonie, quoique nantis d'une commission
du roi.
On s'acheminait visiblement vers la lutte ouverte. Le
gouverneur en sentit les approches. Le i*' septembre,
il fit saisir à Quarry Hill, près de Charlestown, la poudre
qui était en dépôt dans le magasin public du Massachu-
setts, pour le service de la milice. Il la fit transporter
à son quartier général, à Boston. A la nouvelle de cette
saisie, les populations des comtés environnants furent en-
flammées d'indignation. Plusieurs milliers des meilleurs
citoyens de Middlesex, « laissant leurs fusils en arrière,»
se dirigèrent à Cambridge, pour protester contre cet
outrage. Gage ayant rétabli la poudre dans le dépôt
public, en se conformant à la loi, ils ne commirent aucune
violence, et se dispersèrent tranquillement, satisfaits cette
fois du résultat de leur protestation. Mais le bruit de la
saisie faite à Quarry Hill s'était répandu avec une éton-
nante rapidité dans les colonies voisines; de jeudi matin
où elle eut lieu, au samedi suivant, vingt mille hommes
étaient sous les armes et en marche sur Boston. Ils
et la République d'Haïti 93
furent arrêtés par les exprès des patriotes bostonniens,
qui les informèrent de la bonne tournure qu'avait prise
cette affaire; mais la promptitude de leur action mon-
trait clairement l'esprit dont on était animé dans le pays.
« N'était votre contre-avis, écrivit le général Putnam aux
patriotes de Boston, nous aurions eu quarante mille hom-
mes bien équipés et prêts à lever la marche ce matin. En-
voyez un avis écrit au président de ce comité, quand
vous aurez besoin de notre assistance militaire; nous ré-
pondrons à votre appel et ce sera une gloire pour nous
d'avoir une part dans l'honneur de débarrasser notre pays
du joug de la tyrannie que nos ancêtres n'avaient point
porté et que nous ne voulons point porter non plus.^ Et
nous souhaitons que vous teniez en bonne garde la poudre
qui vous reste; car cela doit être, après Dieu, le grand
moyen de salut de notre pays.»
Le 15 septembre 1774, l'ancien Congrès Continental
se réunit à Philadelphie, dans Carpenter's Hall. Il était
composé de cinquante-cinq membres, délégués par toutes
les colonies, sauf la Géorgie dont le gouverneur avait em-
pêché l'élection des députés. Les hommes les plus émi-
nents du pays s'y rencontrèrent. Après la prière d'usage,
Patrick Henry se leva et prononça un discours d'une ma-
*Lcs Northumbriens du nord de la Grande-Bretagne tenaient
le même langage au onzième siècle, contre la tyrannie de Tosti,
fils de Godwin, qui violait leurs coutumes héréditaires, faisait
mettre à mort ses opposants et levait des tributs énormes. Ils
s'insurgèrent : « Se homincs libère natos, libère educatos, nullius
ducis ferociam pati posse, a majoribus didicisse aut libertatem aut
mortem.'^ (Guill. de Malmesbury: De Gest. Reg. Angl.)
94 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
gistrale éloquence. Après avoir énuméré tous les torts
que les colonies avaient essuyés des mains de la Grande-
Bretagne, il déclara que tout lien gouvernemental était
rompu entre l'Amérique et la métropole. Il insista sur
la nécessité qu'il y avait pour le Congrès de former un
gouvernement pour les Colonies et termina ainsi sa péro-
raison à l'applaudissement général : « L'oppression bri-
tannique a effacé les frontières des diverses colonies ; les
distinctions entre Virginiens, Pensylvaniens, New-Yorkais
et Nouveaux-Anglais n'existent plus. Je ne suis pas un
Virginien, mais un Américain.»
Durant une session de sept semaines, toutes les ques-
tions qui pouvaient être agitées, à propos des relations des
colonies avec la mère-patrie, furent mises en lumière avec
une lucidité et une sérénité d'esprit, qui n'étaient égalées
que par la ferme résolution de recourir à la force pour
faire triompher le droit, si la seule logique n'y réussissait
pas. De ces travaux résulta une Déclaration des Droits,
dans laquelle furent proclamés les droits naturels de
l'homme de jouir de la vie, de la liberté et de la propriété ;
il y fut réclamé pour les Américains les mêmes fran-
chises dont jouissaient les citoyens anglais. En protes-
tant contre les dernières mesures de la couronne britan-
nique, qu'elle considère comme autant de violations des
droits des colons, la Déclaration conclut solennellement:
« Les Américains ne peuvent se soumettre à ces lois et à
ces mesures insupportables.»
« Il fut convenu par le Congrès de former une Associa-
tion Américaine dont les membres devaient s'engager à
et la République d'Haïti 95
rompre toutes les relations commerciales avec l'Angleterre
ou les Antilles anglaises ou avec toutes personnes en-
gagées dans le commerce des esclaves; à ne point user
de thé nî d'aucun article anglais et à ne point commer-
cer avec une colonie qui refuserait de s'adjoindre à l'As-
sociation.»*
Une pétition au roi et une adresse au peuple canadien
furent rédigées par John Dickinson, de la Pensylvanie;
Richard H. Lee, de la Virginie, rédigea un mémoire au
peuple des colonies et John Jay de New- York, une adresse
au peuple de la Grande-Bretagne. Tous ces documents
furent expédiés en Angleterre pour être mis sous les
yeux du gouvernement britannique. Le Congrès s'a-
journa au 10 mai 1775.
Au mois de janvier 1775, les actes du Congrès furent
présentés, tant à la Chambre des Communes qu'à la
Chambre des Lords. Le comte de Chatham, soucieux
d'arrêter le Parlement dans la voie malheureuse adoptée
contre les Américains, fit entendre, encore une fois, sa
voix éloquente et autorisée. En désignant les documents
déposés sur le bureau de la haute Chambre, il prononça
ces magnifiques objurgations:
«Lorsque vos Seigneuries regarderont les documents
qui nous ont été transmis de l'Amérique, quand vous con-
sidérerez leur décence, leur fermeté et leur sagesse, vous
ne pourrez que respecter la cause qu'ils soutiennent et
désirer de la faire vôtre. Pour ma part, je dois avouer
que dans toutes mes lectures — et j'ai lu Thucydide, j'ai
* H. D. Northrop : Our Country, p. 353.
96 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
étudié et admiré les plus grands hommes d'état du monde
— aucune nation ou corps politique ne peut avoir le pas
sur le Congrès Général tenu à Philadelphie, pour la so-
lidité de la raison, la force du discernement et la sagesse
de la conclusion, sous une telle complication de circons-
tances difficiles. Les histoires de la Grèce et de Rome
ne nous offrent rien qui l'égale; et toutes les tentatives
d'imposer la servitude à une si puissante nation conti-
nentale seront forcément vaines. Nous serons contraints,
en dernier lieu, de nous rétracter: rétractons-nous, tan-
dis que nous le pouvons et non quand nous y serons
forcés. Ces lois violentes doivent être rapportées; vous
les rapporterez. Je m'y engage; je risque là-dessus ma
réputation, en soutenant que vous les rapporterez, à la
fin. Évitez donc cette humiliante nécessité.»
Ces belles et prophétiques paroles n'eurent pour effet
que d'exciter la colère du roi.
Pendant la session du Congrès Général, ou Ancien
Congrès Continental, l'état de choses fut très tendu dans
le Massachusetts. Le général Gage pensa à fortifier
l'isthme de Boston, unissant la ville à la terre continen-
tale, et il y établit un régiment, pour protéger les travaux
des fortifications. Dans le même temps, une compagnie
de volontaires de Portsmouth, dans le New-Hampshire,
s'empara du fort et en retira cent cinquante barils de
poudre et plusieurs canons. A Newport, quarante-quatre
canons furent saisis par le peuple et envoyés à Providence,
pour y être en sûreté.
Le Conseil Général du Massachusetts, réuni à Salem,
et la République d'Haïti 97
protestant de son loyalisme et de son désîr de la paix,
essaya de porter le général Gage à cesser la fortification
de risthme de Boston ; mais il s'y refusa arrogamment, en
faisant aux membres du Conseil l'injonction de se séparer.
Aucun cas ne fut fait d'un tel avertissement. Au con-
traire, le Conseil appela sous les armes toute la milice
coloniale, au nombre de douze mille hommes. Ils pou-
vaient rester chez eux, mais en se tenant prêts à prendre
service, après une minute d'avis, d'où leur nom de
Minute-men, « troupes à la minute.»
Dans toutes les colonies, on fit des préparatifs militai-
res. L'Amérique entière commença à s'organiser pour le
prochain orage que voyaient venir tous ceux dont l'esprit
avait la moindre dose de prévoyance. Les autres colo-
nies de la Nouvelle- Angleterre furent invitées à augmen-
ter l'effectif des Minute-men au chiffre de vingt mille
hommes ; et la somme de vingt mille livres fut votée, pour
être appropriée au service militaire. La tension était de-
venue extrême. On sentait obscurément que deux camps
étaient dressés et que les forces ne tarderaient pas à se
mesurer. Le général Gage crut se mettre en meilleure
posture, en frappant un coup décisif. Sachant que les
patriotes avaient des approvisionnements militaires à Con-
cord, située à dix-huit lieues de Boston, il résolut d'y ré-
péter le coup de Quarry Hill, en les saisissant immédiate-
ment. Avec trois mille hommes de troupes régulières,
il se sentait assez fort, non seulement pour saisir et en-
lever ces dépôts, mais aussi pour arrêter John Hancock et
Samuel Adams, qui habitaient Lexington. L'expédition
98 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
fut commandée et exécutée avec la plus grande discré-
tion ; mais les patriotes veillaient. L'alarme en fut donnée
aux intéressés par des messagers aussi prompts que dé-
voués. Quand la division du major Pitcaim arriva, le i8
avril, à Lexington, d'où s'étaient déjà sauvés Hancock
et Adams, il y avait environ quatre-vingt miliciens et d'au-
tres personnes assemblés sur la place publique, faisant
paisiblement des commentaires sur la situation. Ils n'at-
tribuaient d'autres intentions aux Anglais que l'arrestation
des deux chefs patriotes. Pitcaim ordonna à ses troupes
de faire halte et de charger les armes ; il cria ensuite aux
Américains: « Dispersez- vous, rebelles! Mettez bas les
armes ! » Les Américains, surpris mais non effrayés,
restèrent immobiles et silencieux, en face de cette insolen-
te injonction : « Ils étaient, dit un historien, trop peu nom-
breux pour résister et trop braves pour fuire.» Pitcaim,
voyant qu'on n'avait pas obéi à son ordre, déchargea son
pistolet et commanda à ses hommes de faire feu. Sept
des miliciens furent tués et neuf tombèrent dans leur sang,
couverts de blessures. Comprenant que les conséquences
d'une résistance prolongée ne seraient qu'un massacre,
dont il n'y aurait à tirer aucune gloire, le chef de la milice
fit disperser ses hommes, qui étaient prêts à se faire tuer
jusqu'au dernier. Les Anglais poussèrent alors trois for-
midables hourras, en signe de victoire !
L'alarme se propagea bientôt jusqu'à Concord, où la
nouvelle du Massacre de Lexing^on fut parvenue en peu
de temps. Les miliciens s'empressèrent de se rassembler
sur la place publique, près de l'église, pour veiller à l'ap-
et la République d'Haïti 99
proche de Tennemi. Le 19 avril, vers sept heures du
matin, les troupes britanniques parurent, marchant en
deux divisions, celle de Pitcairn et celle du colonel Smith.
S'apercevant que le nombre des réguliers anglais était
quatre fois supérieur au leur, les Américains se retirèrent
en gagnant le sommet d'une colline, au côté opposé de la
rivière de Concord et, là, ils attendirent les renforts qui
arrivaient des environs. Les Anglais occupèrent la ville
sans coup férir; mais, sous prétexte de rechercher des
armes et des munitions, ils se livrèrent impunément au
pillage.
Vers les 10 heures du matin, les miliciens d'Acton, de
Bedford, de Westford, de Carlisle, de Littleton et de
Chelmsford vinrent grossir les forces américaines, qui
comptèrent environ quatre cent cinquante hommes. Exci-
tés par la vue du pillage de leurs maisons et voyant
sourdre une fumée qui leur laissait à craindre que les An-
glais n'eussent l'intention de brûler la ville, ils se déci-
dèrent héroïquement à marcher sur Concord. Aussitôt
que leur approche fut découverte, les Anglais qui n'eurent
pas le temps de déplanchéier le pont faisant communiquer
la ville avec la campagne, déchargèrent sur eux une volée
de plomb, qui tua deux de leurs hommes. Ils ripostèrent
et atteignirent cinq soldats anglais dont deux tués et trois
blessés. Vers midi, après quelques escarmouches par-ci
par-là, le colonel Smith fit sortir ses hommes de la ville
et commença à retraiter, par le chemin d'où il était venu.
Les Anglais, marchant en des chemins étroits et tortueux,
à travers les forêts et les halliers, furent harcelés tout le
loo M. Roosevelty Président des États-Unis,
long de la route. Partout, le pays s'était soulevé, et les
hommes se déversaient de toutes les directions, ardents
à faire le coup de feu contre les troupes royales. Quand
lord Percil s'avança, avec douze cents hommes et deux
canons, à Taide du colonel Smith, il n'était que temps : les
fugitifs anglais étaient forcés, « leurs langues pendaient
de leurs bouches comme celles de chiens après une chas-
se.» Bien qu'à l'aide de son artillerie, lord Percil pût te-
nir les Américains en échec, il fut obligé de continuer la
retraite. Le combat devint alors plus énergique que ja-
mais. De toutes parts, en avant, en arrière, de flanc, les
Américains nourrissaient le feu contre les Anglais. Si
les milices de Marblehead et de Salem avaient mis un peu
plus de rapidité dans leur marche, toutes les troupes bri-
tanniques seraient capturées, avant de traverser l'isthme
de Boston.
La guerre civile était ouverte.
Toutes les colonies se mirent debout; mais la Caroline
du Nord prit une attitude plus décisive qu'aucune autre.
Une Convention du peuple du comté de Mecklenbourg fut
tenue à Charlotte, le 29 mai 1775, et adopta une série de
résolutions par lesquelles on se déclarait indépendant du
contrôle de la Grande-Bretagne et on renonçait à toute
fidélité envers elle. C'était la fameuse « Déclaration d'In-
dépendance de Mecklenbourg.»
Le Congrès Continental s'était réuni à Philadelphie, le
10 mai, pour une deuxième session. Il prit toutes les me-
sures nécessaires à la défense des colonies. Il organisa une
Union Fédérale des Colonies, en assumant la responsabi-
et la République d'Haïti loi
lité du gouvernement général, pour Texercice du pouvoir
de déclarer la guerre, de faire la paix et de négocier des
traités d'alliance et d'amitié avec les nations étrangères.
Des billets fiduciaires furent émis jusqu'à concurrence de
deux millions de dollars, pour former les fonds néces-
saires aux frais de la guerre et, pour leur rachat, le Con-
grès engagea la foi des Colonies Unies.
Washington, membre du Congrès Continental et pré-
sident du Comité des affaires militaires, fut nommé géné-
ral en chef de l'armée américaine. En se levant pour re-
mercier ses collègues du grand honneur qui lui était con-
féré, il refusa les appointements attachés à sa haute et
périlleuse fonction. « Je tiendrai, dit-il, un compte exact
de mes dépenses ; je ne doute point qu'elles ne soient rem-
boursées. C'est tout ce que je désire.» Quatre majors-
généraux, un adjudant-général et huit brigadiers-géné-
raux furent nommés pour coopérer, sous les ordres du
général en chef, à la défense des colonies.
L'armée américaine fut promptement organisée et,
quoique son état de troupes improvisées laissât quelque
chose à désirer, en face des réguliers anglais, elle put sou-
tenir la lutte avec avantage, en attendant que son courage,
l'habileté de ses chefs et le dévouement du peuple entier,
dans un commun élan de patriotisme, fissent triompher
la cause de la liberté et de l'Indépendance des colonies
devenues mûres pour l'autonomie nationale.
La Géorgie put enfin envoyer ses délégués au Congrès
Continental, qui se réunit en septembre 1775. Alors il
fut décidé que les actes seraient faits au nom des « Treize
I02 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Colonies Unies,» en consacrant Tunion fédérale déjà pro-
clamée par le Congrès, dans sa session de mai.
C'était, en réalité, un nouvel État qui venait de se for-
mer. Il ne s'agira plus, dorénavant, que de lutter pour
son acceptation et son maintien parmi les puissances in-
dépendantes.
Je me suis peut-être arrêté avec une certaine complai-
sance sur les faits qui ont occasionné ou précipité la Ré-
volution américaine. C'était nécessaire pour mettre en
relief le caractère particulier de cette révolution, laquelle
ne ressemble ni à la Révolution d'Angleterre, qui l'a pré-
cédée, ni à la Révolution française, qui l'a suivie de si
près.
Le peuple anglais n'avait fait que continuer les tra-
ditions de liberté pondérée dont les principes, remontant
au moins à la Charta Magna, se développèrent méthodi-
quement par l'impulsion des idées qui se dégageaient de
la Réforme. Le peuple français, stimulé par ses penseurs
et ses philosophes, s'était subitement transformé en apôtre
d'un nouvel évangile de liberté et de justice, visant à la
régénération de l'humanité entière. Le peuple américain
se mit debout, non dans le but d'assurer une liberté or-
donnée et pour ainsi dire conventionnelle, négligeant
l'égalité; non dans l'esprit de réclamer le respect de ses
droits, en conséquence de principes métaphysiques, ou en
vertu d'un dogme social; mais à cause que la justice et
la liberté lui étaient indispensables, pour vivre en sécuri-
té, pour prospérer suivant ses labeurs, son énergie mo-
rale ou son intelligence, et profiter des lumières de la
et la République d'Haïti 103
science, sans qu'aucune force humaine, supérieure ou ex-
térieure, pût le paralyser dans la réalisation de ce qu'il
croit utile, ou le détourner de ce qu'il croit être le vrai . . .
DÉCLARATION DE l'IndÉPENDANCE
N'écrivant pas une histoire, je n'appuierai guère sur
les faits d'armes et les péripéties militaires par lesquelles
passa la Révolution pour aboutir à l'Indépendance.
Washington, dont le nom immortel éveillera toujours
dans notre esprit des sentiments de respect et d'admira-
tion, eut à subir des revers et à surmonter des difficultés
sans nombre; le Congrès se trouva en face d'une situa-
tion qu'on dirait insoutenable ; mais ni le grand capitaine,
ni l'illustre assemblée ne faillirent à leur mission.
La prise de Boston sur les troupes anglaises, le 17
mars 1776, survint à temps pour relever le courage des
Américains et leur faire entrevoir la possibilité d'une vic-
toire finale, sous les ordres de leur habile général en
chef. Deux cent cinquante canons, quatre mortiers, une
considérable quantité de poudre, de munitions et de cos-
tumes militaires mirent Washington en mesure de bien
organiser ses troupes, de leur imprimer une meilleure
discipline et de perfectionner ses moyens de défense.
L'argent manquait, mais le Congrès, en février 1776,
avait décrété une nouvelle émission de quatre millions de
papier-monnaie. Personne ne recula devant les sacrifices
nécessaires à la défense d'une cause dont on avait re-
connu la justice.
I04 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Le 15 mai 1776, les délégués de la Virginie reçurent de
l'Assemblée Générale de cette colonie le mandat de pré-
senter au Congrès une résolution en faveur de la sépa-
ration des Colonies d'avec l'Angleterre, la déclaration
formelle de leur indépendance nationale. Le Massa-
chusetts y avait déjà agréé, quand, le 7 juin, Richard
Henry Lee, soutenu par John Adams, présenta cette ré-
solution, qui fut adoptée par sept colonies contre six.
Un comité composé de Benjamin Franklin, John Adams,
Thomas Jefferson, Roger Sherman et Robert R. Liv-
ingston, fut choisi pour rédiger la Déclaration de l'Indé-
pendance.
Le 28 juin ce document célèbre, rédigé par Jefferson,
fut soumis au comité qui n'y fit que de légères correc-
tions. Présenté au Congrès, il fut sérieusement discuté;
mais il n'en fut effacé que quelques lignes, susceptibles
de froisser les amis des colonies dans la Grande-Bre-
tagne. En voici la partie substantielle, après l'énuméra-
tion des griefs qui légitimaient la rupture du pacte co-
lonial et dont le lecteur connaît déjà l'ensemble:
« Par conséquent, nous les représentants des États-
Unis d'Amérique, assemblés en Congrès Général, en ap-
pelant au Juge Suprême du Monde pour la droiture de
nos intentions, au nom du bon peuple de ces Colonies,
publions et déclarons solennellement que ces colonies sont
et doivent être, de droit, des États libres et indépendants ;
que ces États sont absous de toute allégeance à la cou-
ronne britannique et que tout lien politique entre eux et
l'État de la Grande-Bretagne est et doit être dissous, et
et la République d'Haïti 105
que, comme des États libres et indépendants, ils ont plein
pouvoir de faire la guerre, de conclure la paix, de con-
tracter des alliances, d'établir un commerce et de faire
tous autres actes ou choses que des États indépendants
peuvent légitimement faire. Et pour le soutien de cette
Déclaration, avec une ferme confiance en la protection de
la Divine Providence, nous engageons mutuellement, les
uns aux autres, nos vies, nos fortunes et notre honneur.»
Cet honneur du citoyen, considéré comme une chose
sacrée par les signataires de la Déclaration de l'Indé-
pendance, ne se démentit jamais; car il est remarquable
que dans la longue et rude guerre de l'Indépendance
américaine, on n'eut à déplorer qu'une seule trahison,
celle de Benedict Arnold; car les intrigues de Charles
Lee s'étaient bornées à la tentative de ruiner le crédit
de Washington.
Toutes les colonies, sauf New- York, qui l'accepta quel-
ques jours après, votèrent la Déclaration de l'Indépen-
dance, qui fut formellement adoptée par le Congrès, le
4 juillet 1776.
Le 12 juillet, le Congrès nomma un Comité pour ré-
diger le projet d'un pacte de l'Union des États adhérant
à l'Indépendance. Ce pacte fut libellé en 20 articles, éta-
blissant une union perpétuelle entre les États confédérés
auxquels l'article i" fixa le titre de « États-Unis d'Amé-
rique.» La délimitation et le mode d'exercice des pou-
voirs de chaque État; les devoirs des États, les uns en-
vers les autres et envers la confédération à laquelle étaient
délégués les principaux pouvoirs de la souveraineté na-
io6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
tionale ; certains principes essentiels à une démocratie,
par exemple, la négation de tout titre de noblesse et la
défense faite à tout fonctionnaire d'accepter un présent
d'une puissance étrangère : tels furent les points réglés par
les vingt articles, qui formèrent effectivement la première
Constitution des États-Unis. L'ensemble en fut adopté
par le Congrès, votant par État, et fut ensuite soumis à
un plébiscite, dans les divers États, pour en obtenir la
ratification. Cette ratification fut accordée par tous les
États, dans les premiers jours de 1777, à l'exception du
Maryland, qui n'y donna sa pleine adhésion qu'en 1781.
Avec la formation d'une armée destinée à défendre
les colonies contre des ennemis qui ne pouvaient être
autres que les forces militaires de la Grande-Bretagne;
avec l'attaque et la prise de Boston, le vote de la Décla-
ration de l'Indépendance et d'un pacte constitutionnel
des treize colonies devenues les « États-Unis d'Amé-
rique,» tout espoir fut perdu de renouer les attaches des
anciennes provinces américaines avec leur ci-devant mé-
tropole. Il n'y avait qu'à pousser vers le triomphe de la
cause fédérale par la continuation de la guerre.
Cette guerre, qui s'était bien inaugurée pour les Amé-
ricains, par la prise de Boston, ne leur apporta pas tou-
jours des résultats heureux. Les Anglais, à un moment,
semblaient tout près de triompher. Washington fut
obligé, plus d'une fois, de retraiter devant leurs forces
menaçantes. Après la capture du général Charles Lee,
l'abandon du service par plusieurs régiments dont la pé-
riode d'engagement était expirée et qui ne voulaient
et la République d'Haïti 107
point la renouveler, le peuple était partout décontenancé,
découragé, presque abattu ; car il semblait que la cause
des patriotes était désespérée. Aussi la victoire de Tren-
ton, le 25 décembre 1776, vint-elle à temps pour rame-
ner la confiance et relever les esprits, parmi les révolu-
tionnaires américains. En vain le général Howe essaya-
t-il d'écraser les forces de Washington. Par une tac-
tique admirable, le héros américain finit par gagner la
bataille de Princeton, le 3 janvier 1777, en infligeant aux
Anglais une pénible défaite. Les deux armées furent en-
suite obligées de prendre leur quartier d'hiver qui du-
rèrent six mois. Il n'y eut donc aucune action d'impor-
tance durant ce laps de temps.
Au mois de juin 1777, le Congrès adopta pour cou-
leurs nationales, le vieux drapeau de l'Union portant
treize raies blanches et rouges, mais dans lequel treize
étoiles, représentant les treize États, remplacèrent la
croix de St-Georges, au bout supérieur fixé à la hampe.
Ce drapeau n'a subi de changement que quant au nom-
bre des étoiles qui se sont augmentées avec l'accession
de chaque nouvel État au giron de l'Union; mais les
treize raies sont restées intactes. Les étoiles montrent
le développement territorial et le progrès des États-Unis,
depuis leur fondation nationale, tandis que les raies rap-
pellent leur première organisation et leur consistance na-
tionales. Ce qui a été surtout religieusement conservé,
c'est le sceau^ de la confédération, portant la même
marque depuis cent vingt-huit ans.
* Ce sceau porte en avers un aigle aux ailes éployées, avec un
écusson portant les raies serrées et transversales, dans le tiers
io8 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
Dès le mois de février 1777, la France, étant convain-
cue de la fermeté des Américains et de leur habilité à
faire la guerre, comprit merveilleusement qu'il ne man-
querait qu'une chose pour assurer leur triomphe, les
approvisionnements d'armes et de munitions. Long-
temps déjà, le duc de Choiseul, ministre des affaires
étrangères, suivait avec un vif intérêt les signes de la
désaffection qui devait, à la longue, porter les colonies
anglaises de l'Amérique à se séparer de la Grande-Bre-
tagne. Les commissaires du Congrès, Silas Deane, Benj.
Franklin et Lee étant arrivés en France, obtinrent faci-
lement du duc de Vergennes, alors premier ministre de
Louis XVI, la promesse d'une assistance discrète mais
sincère, en attendant que la France se préparât à une
guerre contre l'Angleterre. Trois navires chargés de
provisions de toutes sortes furent expédiés aux Améri-
cains. Les Anglais en capturèrent deux; mais la car-
gaison du troisième fut encore d'un grand secours pour
supérieur élargi, et des faisceaux de quatre de raies serrées cou-
pées de larges raies blanches et longitudinales dans les deux
tiers inférieurs. Les pattes de l'aigle enserrent, l'une, un faisceau
de flèches, l'autre, une branche de laurier; au bec, l'aigle tient
un ruban tendu au vent, où est écrite la devise : « E pluribus
Unum,^ et sa tête est surmontée d'un nimbe étoile. Là restent
encore les treize étoiles primitives.
Au revers il porte une pyramide quadrangulaire et tronquée,
historiée seulement par des rectangles imbriqués figurant une
maçonnerie. Le sommet de la pyramide, dont une forte section
est détachée, paraît se maintenir dans l'espace et porte un œil ou-
vert. Au bas de la pyramide se lit le millésime MDCCLXXVI ;
comme exergue il y est écrit en haut : annuit cœptis, en bas : No-
vus ordo seculorum.
et la République d'Haïti 109
Washington, soucieux d'une amélioration de l'état mi-
sérable de ses troupes à Morristown.
Le gouvernement français y mettait toute la prudence
et toutes les sages lenteurs commandées par la diploma-
tie et le sentiment de sa haute responsabilité. On ne
peut rien trouver de blâmable dans une telle précaution;
mais l'opinion française, disons le cœur de la France,
brûlait d'impatience de voler au secours de ces braves et
intrépides patriotes, qui combattaient pour la sauvegarde
de leurs libertés politiques et de leurs droits de vivre en
peuple indépendant. La plus noble et la plus généreuse
personnification de l'opinion publique d'alors, — et il a
conservé cette prérogative durant plus d'une moitié de
siècle, — le marquis de Lafayette ne délibéra pas pour
savoir si l'heure de prouver son dévouement à la cause
américaine était propice ou non. Une fois qu'il fut mis
au courant du conteste, une fois qu'il sut quels étaient les
principes en jeu et le bc«i droit du peuple des États-Unis,
il se décida chevaleresquement à se lancer dans la lutte,
pour concourir à leur défense. Sa résolution parut em-
preindre une couleur d'extravagance dont la noblesse pou-
drée et pomponnée, composant ses pairs, riait ostensible-
ment, sans y mettre la moindre sourdine; mais rien ne
l'arrêta.
« Les nouvelles de la perte de New- York et de Jersey,
dit Northrop, arrivèrent en France vers cette époque;
mais ne diminuèrent point l'ardeur de Lafayette. Quoi-
que les commissaires nouvellement arrivés, Franklin et
Lee, lui eussent dit sincèrement qu'ils ne pouvaient l'en-
iio M. Roosevelt, Président des États-Unis,
courager à espérer un succès final de leur cause, il avoua
sa détermination de ne point s'y arrêter. Il acheta un
navire, qui fut chargé d'armes et de munitions par les
commissaires. Le gouvernement français essaya de Tem-
pêcher de partir ; mais il réussit à se sauver, accompagné
du baron Kalb et de sept autres. Il arriva à Philadel-
phie, offrit ses services au Congrès, sans aucune solde,
et fut commissionné major-général de l'armée améri-
caine, quoique n'ayant pas encore vingt ans.»*
D'autres étrangers ont pu offrir aussi leur concours
à la Révolution américaine; mais aucun ne le fit avec
l'enthousiasme, le dévouement et l'ardente générosité de
Lafayette, qui devint bientôt l'ami le plus estimé de l'il-
lustre Washington.
Jusqu'à la fin de l'année 1777, Louis XVI se montrait
opposé à un traité avec les États-Unis; mais les minis-
tres français se convainquirent de plus en plus de la né-
cessité d'une résolution en ce sens. Le 6 février 1778,
ce traité fut enfin signé. Le gouvernement l'ayant com-
muniqué le mois suivant au Foreign Office, l'Angleterre
considéra cette communication comme une déclaration
de guerre et rappela son ambassadeur à Paris.
A partir de l'alliance déclarée entre la France et les
États-Unis, il fallut prévoir le triomphe de la cause amé-
ricaine. En effet, après diverses péripéties, après plu-
sieurs combats, tant sur mer que sur terre, arriva enfin
le fameux désastre de l'armée de Lord Cornwallis, sur
laquelle reposait tout l'espoir de la Grande-Bretagne.
*H. D. Northrop: Our Country, p. 414.
et la République d'Haïti m
Yorktown, assiégée par terre et bloquée par mer par les
forces américaines et françaises, ne put résister à une
canonnade meurtrière. Par suite d'un assaut, où ses re-
doutes avancées furent enlevées par les troupes alliées,
elle resta découverte à leur artillerie, tandis que les mu-
nitions du général Cornwallis étaient presque épuisées.
Ayant tenté en vain de se faire un passage vers New-
York; trahi même par les éléments naturels, sous la
forme d'une tempête qui vint empêcher sa deuxième di-
vision de traverser la rivière York, il ne lui resta d'autre
alternative que se rendre à discrétion au général Wash-
ington, commandant en chef de l'armée alliée des Fran-
çais et des Américains. C'était le 19 octobre 1781. Le
Congrès en fut immédiatement avisé à Philadelphie.
Aussitôt que la nouvelle fut officiellement communi-
quée, le carillon de la cloche de la Maison Nationale ré-
veilla les citoyens, qui furent transportés de joie, en en-
tendant les veilleurs de nuit crier à haute voix : « Corn-
wallis est pris ! Cornwallis est pris ! »
Le lendemain, le Congrès se rendit en corps à l'église,
pour en rendre grâces à Dieu, au milieu de réjouissances
publiques. Ces fêtes et ces actions de grâces avaient
bien leur raison d'être; car le brillant fait d'armes de
Yorktown était la fin effective de la guerre. Aussi l'im-
pression qu'on en reçut en Angleterre fut-elle écrasante et
douloureuse. Lorsque lord North, alors premier ministre,
eut reçu la nouvelle de la Capitulation de Cornwallis, il
traduisit spontanément le sentiment public, en s'écriant,
affolé : « Tout est fini, ô mon Dieu ! Tout est fini ! »
TI2 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
L'opinion publique ne s'était jamais montrée trop ar-
dente à la conquête de rAmérique. Le peuple britanni-
que, qui chérit la liberté, pensait bien que dans cette lutte
de la force contre le droit, il avait un intérêt moral nette-
ment opposé à celui de la couronne, dont Tautoritarisme
deviendrait intolérable pour les Anglais d'Angleterre, si
les Anglais des colonies avaient failli dans la réclamation
des franchises, qui sont la condition même de toute exis-
tence nationale. Il se manifesta ouvertement pour la
paix. Malgré l'obstination de Georges III et de ses cour-
tisans à vouloir continuer la guerre, il n'y avait plus rien
à faire pour maintenir la suprématie de la Grande-Bre-
tagne sur ses anciennes colonies. La réalité de cet état
de choses fut enfin envisagée par le Parlement lui-même,
après qu'il se fût montré si aveugle ou si complaisant, en
résistant aux patriotiques et prévoyants avertissements de
Pitt. Le 22 février 1782, une résolution était présentée,
dans la Chambre des Communes, par les chefs du parti
whig, pour mettre une fin à la guerre ; elle fut rejetée à
la majorité d'une voix. Pour qui connaît le tempérament
du parlementarisme anglais, la partie était gagnée en fa-
veur de la paix. En effet, cinq jours après, une sembla-
ble résolution fut présentée de nouveau et votée avec une
majorité de dix-neuf voix !
Le 20 mars, lord North et ses collègues, qui avaient été
de chauds partisans de la guerre, durent résigner leurs
portefeuilles, en faisant place à un cabinet présidé par le
marquis de Rockingham. Comme résultat d'une mission
de Carleton, en Amérique, pour entamer des négociations
et la République d'Hditi 113
de paix, cinq commissaires anglais et cinq commissaires
américains se réunirent à Paris, où un traité préliminaire
fut signé le 13 novembre 1782, en attendant que la
France se mît d'accord avec la Grande-Bretagne sur les
conditions de la paix, car d'après les termes de Talliance
franco-américaine, aucune des deux alliées ne pouvait
faire un traité de paix séparé avec l'Angleterre. Enfin,
le 3 septembre 1783, le traité de paix définitif fut signé
entre toutes les hautes parties belligérantes, c'est-à-dire,
les États-Unis, la France et la Hollande, qui avait recon-
nu l'indépendance américaine avant la fin de la guerre,
d'une part, et l'Angleterre, de l'autre.
Dès la signature du traité de paix préliminaire, presque
toutes les puissances européennes s'étaient empressées de
reconnaître l'Indépendance américaine. Cette reconnais-
sance fut faite par la Suède, le 5 février 1783; par le
Danemark, le 25 février 1783; par l'Espagne, le 24 mars
1783 et par la Russie, en juillet 1783.
DEVELOPPEMENT NATIONAL DES
ÉTATS-UNIS
La guerre de Tlndépendance avait coûté aux États-Unis
d'énormes sacrifices, tant en hommes qu'en argent. Nous
avons vu qu'au mois de mai 1775, le Congrès Continental
avait émis deux millions de dollars, en billets, pour le
rachat desquels « la foi des Colonies Unies était en-
gagée » ; en février 1776, il dut recourir à une nouvelle
émission de quatre millions de papier-monnaie. Ces émis-
sions se succédèrent à ce point que la valeur monétaire de
ces billets fut absolimient dépréciée. Durant l'année
1779, il y avait en circulation la grosse somme de cent
trente et un millions de dollars en monnaie fiduciaire.
Bien que les denrées et articles de commerce fussent alors
en abondance, leurs propriétaires refusaient de les vendre,
à moins que ce ne fût contre des espèces, or ou argent.
« Un wagon chargé de papier-monnaie, écrivit Washing-
ton au président du Congrès, n'achètera pas un wagon
chargé de provisions.^) Le change atteignit une hauteur
vertigineuse: il fallait quarante et un dollars et demi en
papier-monnaie pour acheter un dollar en or. Environ
deux ans plus tard, au commencement de 1781, cent dol-
lars en papier ne valaient plus qu'un en espèces !
"S
ii6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Cette détresse financière eût peut-être compromis le
succès de la cause américaine, sans Thabileté et surtout
le dévouement patriotique de Robert Morris, qui, sur son
crédit personnel, emprunta d'immenses valeurs en espèces,
qu'il prêta au gouvernement congressionnel, durant tout
le cours de la guerre. Sans attendre le retour de la paix,
dès le 22 mai 1781, il imposa la reprise des paiements en
espèces, comme la condition de son acceptation de la char-
ge de Contrôleur des Finances. Le 31 mai, les billets émis
par le Congrès cessèrent d'avoir cours légal et les affaires
se rétablirent à la satisfaction générale. Pour assurer
l'exécution de son plan financier, il fit établir la Banque
des États-Unis^ placée à Philadelphie, ayant un capital
de deux millions de dollars, avec un engagement renou-
velable après dix ans. Cette banque eut le privilège d'é-
mettre ses propres billets qu'elle devait payer en espèces,
à vue. c( Morris usa librement de la banque dans les
opérations financières des États; mais il s'y montra si
avisé qu'il en tira tout le concours qu'elle était capable
de lui prêter, sans jamais en excéder les ressources. Le
crédit public fut relevé; l'armée put être convenablement
ravitaillée et la solde régulièrement payée.»
A la fin de la guerre, la dette publique montait à cent
soixante-dix millions de dollars dont les deux tiers avaient
été contractés par le Congrès et l'autre tiers par les États.
Cette dette pesait sur une population de 2,500,000 âmes,
constituant une charge de 68 dollars par tête. C'était d'un
poids démesurément lourd, surtout à un moment où les
dévastations de la guerre avaient amoncelé de toutes parts
et la République d^ Haïti 117
la ruine et la désolation, en portant partout la désorgani-
sation économique.
Les articles du pacte de la Confédération se trouvèrent
bientôt insuffisants pour imposer aux États une complète
obéissance au Congrès, dont l'autorité fut d'autant plus
contestée qu'il n'y avait plus le sentiment du péril com-
mun pour inspirer à chacun la nécessité d'une discipline
salutaire. Les États ne tardèrent pas à entrer en compé-
tition les uns avec les autres, pour la clientèle commer-
ciale des nations étrangères, en se servant du tarif doua-
nier, comme une arme défensive et offensive, tandis que
l'autorité locale n'était pas toujours assez forte pour ef-
fectuer régulièrement les revenus fiscaux. D'autre part,
les commerçants anglais, de tout temps experts en la ma-
tière, avaient profité de la fin de la guerre pour inonder
les marchés américains de leurs produits manufacturés.
Ils défiaient toute concurrence des fabriques nationales
par le bas prix des articles qu'ils importaient aux États-
Unis.
La situation était désespérante. Il fallait craindre que
les contentions intestines ne vinssent annuler le résultat
des nobles efforts accomplis pour délivrer le pays du
joug métropolitain. On sentît la nécessité d'accommoder
le pacte constitutionnel aux besoins de cette situation, en
organisant un gouvernement plus effectif. A cette fin,
les délégués de tous les États se réunirent à Philadelphie,
en mai 1787, et formèrent une convention composée de
toutes les célébrités américaines de l'époque. Cette assem-
blée constituante fut présidée par George Washington,
ii8 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
rillustre héros de la guerre de Tlndépendance, qui y sié-
geait comme un des délégués de la Virginie. Sa session
dura quatre mois et ses séances eurent lieu à huis clos.
Elle présenta au Congrès une constitution longuement
discutée et qui fut, par ce dernier corps, soumis à l'ap-
probation de chacun des États. Vers la fin de 1788, elle
était ratifiée par onze États. Quoique la Caroline du
Nord et Rhode-Island continuassent à participer à la vie
politique de la Confédération, ces deux États ne rati-
fièrent la Constitution qu'en novembre 1789 et en mai
1790.
Le 6 avril 1789, en vertu de la Constitution et suivant
les formes qu'elle prescrit, Washington fut élu, à l'una-
nimité, président des États-Unis et John Adams vice-pré-
sident. La nation américaine ne devait pas moins au
guerrier philosophe, dont la science militaire, le patrio-
tisme et la bravoure, dissimulés par une rare magnani-
mité, avaient tout particulièrement contribué à l'heureuse
issue de la lutte contre la Grande-Bretagne ou plutôt
contre l'esprit arbitraire de Georges III, trop complaisam-
ment soutenu par des ministres assez faibles ou assez
inconscients pour le couvrir de leur responsabilité poli-
tique. Le grand patriote accepta, cette fois, le suprême
pouvoir; car il l'avait refusé avec indignation quand, en
mai 1782, des officiers supérieurs de l'armée américaine,
s'étant concertés pour un coup d'état militaire, en vue
de proclamer la monarchie, lui avaient offert la couronne.
Trois départements ministériels ou secrétaireries d'État
furent alors créés par le Congrès : le Département d'État,
et la République d'Haïti 119
le Département du Trésor et le Département de la Guerre.
Le premier président des États-Unis nomma Jefferson
secrétaire d'État (ministre des Affaires Étrangères),
Alexander Hamilton secrétaire du Trésor (ministre des
Finances) et le général Henry Knox secrétaire ou minis-
tre de la Guerre. John Jay fut nommé Grand Juge des
États-Unis et Edmond Randolph attorney-général.
Le nouveau gouvernement eut immédiatement à faire
face à la situation difficile dont les grandes lignes ont
été esquissées; mais ce serait perdre de vue le but que
nous nous sommes proposé, en entreprenant cet ouvrage,
que de suivre pas à pas tout le développement historique
des États-Unis. Qu'il nous suffise donc de savoir que,
surmontant toutes ces difficultés, augmentées et par ses
antagonistes personnels (car il en eut, malgré ses hautes
vertus) et par les contentions existantes entre les élé-
ments mêmes dont il s'était entouré, le grand patriote
réussit à en venir à bout. De même qu'il avait remporté
la victoire sur les champs de bataille, de même il sut con-
duire son administration gouvernementale avec le tact
nécessaire pour garer la république naissante contre tous
les écueils aussi bien de l'anarchie que du despotisme. Il
offrit ainsi le plus salutaire exemple à ceux qui devaient
lui succéder au fauteuil présidentiel.
Ce fut une bénédiction nationale pour les États-Unis
d'avoir été lancés dans leur vie de peuple indépendant,
ayant à leur tête un tel homme. Cette bénédiction se tra-
duisit en un relèvement magnifique du pays. Dès le
recensement de l'année 1790, sept ans après la fin de la
I20 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
guerre de l'Indépendance, la population, qui était consi-
dérée au chiffre de 2,500,000 habitants, en 1783, montait
à 3,929,827 âmes, soit une augmentation de plus de
57 pour cent, fait dont les avantages économiques et so-
ciologiques sont de la plus haute portée.
En 1792, de nouvelles élections eurent lieu pour le
choix d'un Président et d'un Vice-Président des États-
Unis: Washington et John Adams furent de nouveau
désignés par le vote populaire; mais le schisme politique,
qui amena la division des patriotes en deux partis anta-
gonistes, s'était clairement manifesté par le fait que John
Adams n'obtint plus l'unanimité des votes, dont Washing-
ton eut seul à se féliciter. En effet, deux partis politi-
ques s'étaient formés, sous la dénomination de Fédéralistes
et Anti-Fédéralistes. Washington, John Adams, Hamil-
ton et Jay étaient des fédéralistes, tandis que Jef ferson,
Monroe et Madison représentaient les anti-fédéralistes. La
différence des programmes de ces deux partis consistait
surtout en ceci: le premier était en faveur d'un système
de gouvernement effectif et fort, tandis que le second, qui
formait alors l'opposition, défendait le système du « moin-
dre gouvernement possible,» laissant aux États plus d'au-
torité et plus d'initiative dans le cercle de leurs adminis-
trations intérieures. Mais comprenant que le titre de
anti-fédéraliste était de nature à induire, en erreur sur
ses tendances politiques, ce dernier parti adopta plutôt la
dénomination de Républicain, comme exprimant mieux
ses principes. L'esprit de parti rendit les relations si
tendues, au sein même du gouvernement, que Jefferson,
et la République d'Haïti 121
seul dissident, sentît le besoin de se retirer du cabinet
de la dernière administration de Washington. Toute-
fois, le magnanime président continua à administrer avec
fermeté les affaires de son pays, jusqu'à la fin de son
second mandat. Il ne se laissa point dominer par le dé-
goût, malgré les ennuis et les critiques enfiellées de ses
opposants, dont le patriotisme et la capacité étaient in-
contestables, mais qui ne furent guidés que par les im-
pulsions du moment. En septembre 1796, il adressa au
peuple américain une proclamation sensationnelle, le Fare-
well Address, dans lequel il annonça son intention de se
retirer de la vie publique, à la fin de sa seconde période
présidentielle. Il n'est point douteux que, s'il s'était pré-
senté une troisième fois au scrutin national, il eât aisé-
ment obtenu un nouveau mandat; mais il voulut donner
un exemple qui empêchât que, sous la forme d'un pou-
voir temporaire, la rééligibilîté indéfinie, permise par la
Constitution américaine, ne vînt établir effectivement la
présidence à vie, si contraire aux institutions sincèrement
républicaines. La preuve qu'il serait réélu, c'est que le
parti fédéraliste fut assez puissant pour faire monter à
la première magistrature John Adams, certainement
moins influent que lui.
Dans sa deuxième période présidentielle, Washington
ne fit que compléter les résultats heureux qui furent les
fruits de sa première administration. En janvier 1790,
Alexandre Hamilton avait relevé le crédit public et res-
tauré les finances entièrement délabrées, après que Robert
Morris, payé d'ingratitude, en eut abandonné la gestion.
122 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Au prix de beaucoup d'efforts, il avait obtenu la recon-
naissance de toutes les dettes contractées tant par le Con-
grès que par les États, avec l'engagement du gouverne-
ment des États-Unis de les payer intégralement. Il réta-
blit la Banque des États-Unis, pour laquelle il obtint une
concession de vingt années, avec un capital de dix
millions de dollars, dont deux millions au service du gou-
vernement et le reste accessible aux personnes privées.
Les billets de banque étaient payables à présentation,
en or ou en argent.
Ce ministre d'un patriotisme et d'une capacité remar-
quables, comprit son devoir de venir en aide à l'industrie
nationale, en faisant voter de fortes taxes sur les articles
manufacturés importés de l'étranger. Le commerce se
releva de sa stagnation. Les exportations des États-Unis
avaient passé de $19,000,000 à plus de $56,000,000, et
les importations s'accrurent dans une proportion consi-
dérable.
Durant les deux administrations de Washington, trois
nouveaux États, le Vermont, le Kentucky et le Tennessee,
furent admis dans l'Union.
Au dehors, les contestations avec l'Angleterre furent
arrangées par la diplomatie éclairée de John Jay. La
brouille avec la France, — causée par les incorrections du
ministre Charles Genêt, d'entente avec le parti républicain
d'alors, — avait disparu avec le rappel de ce diplomate,
remplacé en 1794, par M. Fauchet, sur la demande de
Washington. Le système de la main libre et de la non-
intervention dans les querelles européennes que recom-
et la République d'Haïti 123
mande Washington dans son discours d'adieu avait été
fructueusement appliqué, durant les huit années de son
administration. Aussi bien, lorsqu'il quitta le pouvoir,
les États-Unis n'avaient pas seulement les plus brillantes
perspectives d'avenir, pour le développement de leurs
ressources intérieures, mais ils entretenaient, en outre,
des relations amicales avec toutes les puissances étran-
gères, de façon à éloigner toutes les inquiétudes d'une
guerre inopportune.
♦ ♦ ♦
Le 4 mars 1797, s'inaugura la présidence de John
Adams, qui conserva le cabinet laissé par son prédécesseur,
rien n'étant changé dans la politique générale du gou-
vernement.
Un fait à noter. Les anti-fédéralistes, les républicains
de ce temps-là, avaient un faible tout particulier pour la
France. Ils ne perdirent jamais le souvenir reconnais-
.sant des services rendus à la cause américaine par la ma-
rine et l'armée françaises, par l'héroïque et généreux dé-
vouement de Lafayette, qui partage avec Washington la
gloire du siège et des assauts de Yorktown, de la capture
de lord Comwallis ! Peut-être la principale cause de dis-
sentiment entre Jefferson et le premier président des
États-Unis fut-elle la politique prévoyante, mais appa-
remment égoïste, sinon ingrate, du grand patriote de
Mount Vernon, à l'égard de cette noble France dont
l'alliance avait été si propice au sort de son pays.
L'administration de John Adams, héritant de la poU-
124 M' Roosevelt, Président des États-Unis,
tique étrangère du précédent gouvernement, se trouva en
butte à une certaine prévention du Directoire, qui gou-
vernait alors en France. De là des suspicions de part et
d'autre, d'où sortit une irritation mal contenue dans les
rapports internationaux des deux pays, devenus de moins
en moins amicaux. Comme moyens de défense contre les
intrigues vraies ou supposées que les Français ourdiraient
à rencontre de la paix des États-Unis, le gouvernement
fédéral fit voter par le Congrès la « loi sur la sédition »
et « la loi sur les étrangers.» L'esprit public en fut gé-
néralement révolté, et c'était tout bénéfice pour le parti
anti-fédéraliste ou républicain. La guerre fut sur le
point d'être déclarée entre les deux anciens alliés. Déjà
Washington avait accepté la fonction de Commandant en
chef de l'armée américaine et le Congrès avait approprié
un crédit de vingt millions pour les préparatifs militaires.
Mais cette guerre n'éclata pas. Dans l'intervalle des né-
gociations pour le règlement des difficultés entre les deux
pays, le Directoire fut renversé et dissous par le coup de
main du i8 Brumaire. Bonaparte devenu le chef du
gouvernement français, en sa qualité de premier Consul,
fit bon accueil aux commissaires américains et un traité
de paix fut signé entre la France et les États-Unis, le 13
novembre 1798.
L'opinion publique divisée, bouleversée par les contro-
verses politiques, flottait, inconsistante, sans direction,
comme un navire à la dérive. Aussi, dans la campagne
présidentielle de 1800, les électeurs furent-ils dans l'im-
possibilité de se mettre d'accord pour former une majo-
et la République d'Haïti 125
rite en faveur de Tun ou de l'autre groupe en compéti-
tion. La Chambre des Réprésentants, conformément à la
Constitution, fut appelée à faire son choix parmi les can-
didats ayant le plus grand nombre de voix. Après six
tours de scrutin, elle élut Jefferson, Président, et Aaron
Burr, Vice-Président, pour une période de quatre ans.
Le pouvoir avait passé du parti fédéraliste au parti
anti-fédéraliste, qui se réclamait plutôt de la dénomina-
tion de républicain ou démocrate. Nous avons vu que la
différence caractéristique existant entre les « fédéra-
listes » ou « whigs » et les « républicains » ou « démocra-
tes » de ce temps-là, c'est que les premiers tenaient pour le
système d'un gouvernement fort et de grande initiative,
tandis que les seconds professaient, au contraire, que l'ad-
ministration centrale devait s'ingérer le moins possible
dans les affaires susceptibles d'être réglées par les États
ou les particuliers, en se renfermant dans le cercle des
attributions reconnues par la lettre de la Constitution.
D.ans les controverses de l'époque cette dernière doctrine
prenait le nom de « strict construction.»
Toutefois Jefferson, arrivé au pouvoir, ne le céda au-
cunement, à son prédécesseur, en initiatives gouverne-
mentales. « Il était dénoncé par les fédéralistes avec une
vive amertume, dit Northrop, comme un jacobin et un
ennemi de tout gouvernement organisé. Il avait incon-
testablement foi dans la plus grande liberté possible ; mais
il était, en même temps, profondément versé dans la
126 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
science de Thomme d'État et était un patriote trop sincère
pour entretenir les idées de nivellement dont ses ennemis
l'accusaient Sous lui, le gouvernement de la République
ne souffrit aucune diminution de force; mais son admi-
nistration fut plutôt au bénéfice de son pays.»
Ainsi, dès le commencement, les hommes politiques
avaient pratiqué, aux Éats-Unis, les règles de modération
et les tempéraments qui empêchent que le remplacement
d'un parti par un autre, dans la direction des affaires pu-
blique, ne soit une sorte de révolution. Les nuances qui
paraissent distinctes dans les discussions, se fondaient
dans le maniement du pouvoir exécutif, comme il en ar-
rive, depuis deux siècles, par la succession au pouvoir des
whigs ou des tories, en Angleterre.
Les démocrates (comme le parti anti-fédéraliste finit
par se nommer exclusivement) triomphèrent encore dans
les élections présidentielles de 1808 à 1820, avec Madison
et Monroe, après la double présidence de Jefferson, qui
avait été réélu, en 1804, de sorte qu'ils avaient conservé
le pouvoir durant vingt-quatre années consécutives, sous
trois des présidents les plus éminents qu'aient eus les
États-Unis. On peut affirmer que durant ce laps de
temps, la grande République américaine avait définitive-
ment élaboré sa politique nationale et internationale, la-
quelle n'a guère changé, depuis près d'un siècle.
D'abord, c'est sous l'administration de Jefferson, le
fondateur du parti démocratique, qu'a été inaugurée la
politique de l'extension territoriale des États-Unis par
l'acquisition de la Louisiane, première étape vers la con-
et la République d'Haïti 127
quête du Far West. « Cette accession de territoire, disait
Napoléon, en signant l'acte de cession, affermit pour tou-
jours la puissance des États-Unis et je viens de donner à
l'Angleterre une rivale maritime qui, tôt ou tard, humiliera
sa fierté.»
C'est encore sous Jefferson que le pavillon américain
se fit voir, pour la première fois, dans la Méditerranée,
menaçant de la guerre le bey de Tripoli, qui fut réduit à
renoncer à ses prétentions d'imposer un tribut au gou-
vernement américain, pour la sécurité de sa marine mar-
chande.
Sous Madison eut lieu la guerre entre les États-Unis et
l'Angleterre durant laquelle Francis S. Key, prisonnier à
bord de la flotte britannique canonnant le fort McHenry,
de Baltimore, composa l'hymne national américain « The
Star-spangled Banner» ou Le Pavillon étoile, le 12-13
septembre 1814. Le pouvoir exécutif y déploya toute
l'énergie d'un gouvernement fort et solide, à la grande
satisfaction du peuple américain. La défaite des Anglais,
à la Nouvelle-Orléans, mit fin à la guerre. Toujours sous
Madison, en 181 5, une flotte américaine reparut dans les
eaux méditerranéennes. Le commodore Decatur obligea
le Dey d'Alger à monter à son bord pour signer un traité
humiliant, par lequel celui-ci s'engageait à indemniser les
Américains qu'il avait rançonnés, renonçait de réclamer
un tribut du gouvernement américain et de molester à
l'avenir les navires américains.
L'administration de James Monroe a été encore plus
active dans la politique d'extension territoriale des États-
128 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Unis. Le Mississipi, le Maine, le Missouri, TAlabama
et rillinois devinrent des Territoires ou de nouveaux
États de TUnion. Le général Jackson, pour punir les
Espagnols d'avoir excité et aidé les Indiens Séminoles
dans leur expédition contre les frontières américaines, avait
envahi la Floride, dont il s'empara militairement. Les
États-Unis, pour régulariser cette situation, en firent
l'acquisition, en 1821.
Après la question d'agrandissement territorial, un des
traits les plus saillants de la politique américaine a été
l'application du tarif douanier comme une arme supé-
rieure dans la lutte économique. C'est un genre de com-
bat qui, pour n'être ni aussi violent, ni aussi sanglant que
les contentions militaires, n'exige pas moins de décision
ou de fermeté, pour rester maître du terrain. Eh bien,
c'est encore sous les démocrates que le tarif devint systé-
matiquement un outil essentiel dans la politique commer-
ciale des États-Unis. Il est vrai que, dès la première ad-
ministration de Washington, une élévation des droits de
douanes fut trouvée utile pour écarter la concurrence
écrasante des manufactures étrangères contre l'industrie
nationale ; mais c'est sous Madison et surtout sous Monroe
que le système protecteur prit le caractère d'un dogme
américain, en matière économique. En 1817, dans son
adresse inaugurale, Monroe avait recommandé l'imposi-
tion des droits protecteurs sur les articles manufacturés
importés de l'extérieur, en vue de favoriser les manufac-
tures américaines. Le Congrès vota une loi en ce sens,
malgré l'opposition des États de la Nouvelle-Angleterre,
et la République d'Haïti 129
alors plus adonnés au commerce qu'à Tindustrie. En
1820, toujours sous Monroe, le tarif fut de nouveau re-
visé et malgré, cette fois, l'opposition des États du Sud,
il fut encore surélevé.
Également sous Monroe, dont les deux périodes prési-
dentielles ont été surnommées « l'ère du bon sentiment »
tellement l'entente paraissait parfaite entre tous les élé-
ments politiques, il s'éleva, en 1820, lors de l'admission du
Missouri et du Maine parmi les États de l'Union, une
controverse destinée à conduire au plus grave événement
de l'histoire de la nation américaine. Elle roulait sur la
question de l'esclavage. Le Congrès, tout en faisant des
concessions aux États esclavagistes, décida néanmoins que
« l'esclavage ne devrait jamais exister au nord de la ligne
tirée sur le 36® degré de la latitude septentrionale des
États-Unis.» Cette décision est connue sous la dénomina-
tion historique de « Compromis du Missouri.))
Mais l'acte qui a immortalisé le nom de Monroe et qui
chaque jour prend un sens plus net, plus étendu et plus
ferme, dans la politique américaine, c'est la célèbre dé-
claration qu'il fit dans son message au Congrès de 1823
et dont voici les principales énonciations : « Nous ne nous
sommes point mêlés des affaires des colonies ou dépen-
dances d'aucune puissance européenne, en Amérique, et
nous n'avons point à y intervenir. Mais quant aux gou-
vernements qui ont déclaré et maintenu leur indépen-
dance et que, sur des considérations élevées et des prin-
cipes de justice, nous avons reconnu indépendants, nous
ne pouvons envisager l'intervention d'une puissance euro-
130 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
péenne, dans le but de les opprimer ou de contrôler de
toute autre façon leur destinée, que comme une manifes-
tation peu amicale à l'égard des États-Unis.»
Telle est la fameuse doctrine de Monroe si souvent
discutée dans les controverses du droit international, mais
dont peu de gens connaissent le texte ou en saisissent la
haute portée, quand ils ne la traduisent que dans cette
formule triviale : « L'Amérique aux Américains.»
Nous ne faisons pas, il faut le répéter, une histoire des
États-Unis. Aussi, en nous appuyant sur certains faits
qui paraissent tout d'abord étrangers à notre sujet, ne
désirons-nous qu'armer l'esprit du lecteur de tous les élé-
ments d'induction historique, à l'aide desquels il pourra
saisir la vraie portée des événements successifs qui se
sont déroulés ou qui se déroulent sur la terre américaine.
Par ce moyen, chacun, avec quelque sagacité et une cer-
taine discipline sociologique, pourra non seulement ex-
pliquer ce qu'il voit, mais prévoir, dans une large perspec-
tive, ce qui peut arriver dans un temps plus ou moins
immédiat.
C'est ainsi qu'en étudiant attentivement les faits, on ne
tardera pas à s'apercevoir de l'erreur que l'on commet
généralement, en Europe et presque partout, en attendant
d'une administration gouvernementale des États-Unis
plus ou moins d'action, plus ou moins de concessions, sui-
vant qu'elle est représentée par les démocrates ou par le
parti contraire. En fait, il y a une politique américaine
créée par les circonstances mêmes dans lesquelles se dé-
veloppent les États-Unis. Étant données les origines du
et la République d'Haïti 131
peuple américain, le pays où il exerce son activité, les par-
ticularités historiques qui ont présidé à sa constitution, il
y aura toujours en lui un instinct national plus fort que
le programme d'aucun parti. L'homme ou le groupe po-
litique qui représentera le mieux cet instinct, au moment
psychologique, sera inéluctablement le plus influent et
le plus fort, qu'il soit du côté des démocrates ou des
républicains. Ces considérations, qui paraîtraient banales
pour toutes les autres nations, prennent une valeur spé-
ciale quand il s'agit des États-Unis. Pourquoi? C'est
que là se rencontre le peuple qui approche le plus de
l'idéal, en fait de progrès politique, ayant la possession
effective de la liberté unie à la jouissance non moins
effective de l'égalité. Sans doute, un problème reste-t-il à
résoudre, avant que le peuple américain puisse réellement
assumer le rôle d'avant-garde des nation civilisées. Je
veux parler de cette troublante question des Afro- Améri-
cains dont l'admission aux prérogatives de citoyens et à
l'égalité sociale est si ardemment contestée dans tout
le Sud des États-Unis. Mais qu'on se rassure ! Le ving-
tième siècle ne s'écoulera pas tout entier, sans que la
Negro Question soit résolue dans le sens de la justice et
de la vérité, par un de ces mouvements de subite généro-
sité dont la patrie de Lincoln a donné tant d'exemples.
Toutefois, n'anticipons pas sur l'histoire et continuons à
suivre le développement national de la grande et puis-
sante République.
132 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
Après James Monroe, la première magistrature fut
conférée par la Chambre des Représentants à John Quincy
Adams, fils de John Adams, le deuxième président des
États-Unis. Il avait naturellement adopté la politique de
son père, c'est-à-dire celle du parti fédéraliste, qui se
nommait aussi « whig.)> Il est remarquable que John
Quincy Adams, fédéraliste arrivé à la présidence par suite
de l'affaiblissement du parti démocratique, qui détenait
le pouvoir depuis vingt-cinq ans, a été élu de la même
façon que Jef ferson, le premier président des États-Unis
soutenu par les anti-fédéralistes ou républicains-démo-
crates, après douze ans de gouvernement du parti fédéra-
liste dont Washington et John Adams étaient les chefs.
Très capable, ayant été dans les affaires dès l'âge de
quatorze ans, en qualité de secrétaire de son père, dans
plusieurs ambassades en Europe, avec une instruction
peu commune, John Quincy Adams était à la présidence
the right man in the right place; mais l'esprit de parti
ne désarma guère durant sa période présidentielle. Cela
n'empêcha pas son administration de s'occuper avanta-
geusement des intérêts publics, de manière à promou-
voir la prospérité matérielle des États-Unis. C'est sous
lui que commença l'ère des grandes entreprises de chemin
de fer, lesquels ne tardèrent pas à prendre, dans le pays,
un essor considérable. Un remaniement du tarif douanier
fut de nouveau effectué en 1827 ; malgré l'opposition des
États méridionaux, les droits de douane furent encore
augmentés.
et la République d'Haïti 133
Le parti démocratique ressaisit le pouvoir en 1828, par
rélection du général Jackson, et le garda jusqu'en 1840,
Van Buren qui lui succéda n'ayant pas obtenu sa réélec-
tion. L'administration du président Jackson inaugura
une politique cassante, où l'esprit de parti fut porté à une
intransigeance inouïe avant lui, érigeant en dogme poli-
tique la maxime léonine « Aux vainqueurs les dépouilles »
(To the victors belong the spoils) ,najàmt d'après laquelle
un parti triomphant devait distribuer toutes les fonctions
publiques à ses adhérents, en remplaçant systématique-
ment tous ceux d'opinion contraire, quelles que puissent
être leur habileté et leur probité administratives.
En 1832, sous le plus décidé des démocrates, — le gé-
néral Jackson, qui avait refusé de promulguer la loi du
renouvellement du contrat de la Banque des États-Unis,
sur le motif que le « Congrès n'avait pas le pouvoir
constitutionnel d'établir une telle banque,» — le tarif fut
encore remanié par le Congrès et la plupart des droits
de douane furent augmentés. Les États agricoles protes-
tèrent, quoiqu'ils fussent en majeure partie peuplés par
les démocrates, détenteurs du pouvoir. Une Convention
se réunit, dans la Caroline du Sud, et vota même la nullité
de la loi, avec menace de se séparer de l'Union améri-
caine. Jackson demanda au Congrès une diminution du
tarif; mais loin de considérer cette diminution comme un
point essentiel du programme démocratique, il prit toutes
les mesures pour l'exécution formelle de la loi. Il fit con-
centrer à Charleston un fort contingent de troupes, sous
les ordres du général Scott, et un navire de guerre était
134 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
mouillé dans le port de cette vîUe, pour appuyer les agents
fédéraux dans le recouvrement des droits d'importation.
La guerre civile ne fut évitée que par le compromis pro-
posé au Sénat par l'illustre Henry Clay, un protection-
niste convaincu, mais un grand patriote, qui ne considéra,
pour agir, que la nécessité de conserver la paix de l'Union.
On ne peut mettre au compte de son désir de rester en
harmonie avec le Congrès l'attitude du président Jack-
son, en face de la quasi-rébellion de la Caroline du Sud
créée à l'instigation de Hayne et de Calhoun, gouverneur
et sénateur de cet État. En effet, un an plus tard, il ne
reculera pas devant une censure du Sénat américain, en
réalisant obstinément son idée de retirer à la Banque des
États-Unis le dépôt des derniers public qu'il confia à
certaines banques d'État. William J. Duane, Secrétaire
d'État des finances, ayant refusé d'obtempérer à son ordre
jugé « inutile, malavisé, arbitraire et injuste,» fut immé-
diatement révoqué et remplacé par Roger B. Taney qui
exécuta la volonté présidentielle, au plus grand trouble
des affaires financières du pays.
Dans les crises financières, les effets dépressifs qui se
répercutent sur le commerce ou sur les affaires en gé-
néral, ne suivent jamais immédiatement les causes dont
ils sont les conséquences fatales. C'est ainsi qu'on voit
souvent, au commencement d'une administration inhabile,
les affaires commerciales prendre soudain une marche
favorable, quand rien d'actuel n'explique cet heureux
phénomène ; tandis qu'une administration sage et éclairée
semble impuissante à amener de sérieuses améliorations,
et la République d'Haïti 135
avant qu'un laps de temps suffisant ait enrayé les in-
fluences nuisibles causées par les mauvaises mesures qui
l'ont précédée. Ces vérités théoriques se vérifièrent dans
la succession de l'administration de Van Buren à celle du
général Jackson.
Dès l'arrivée au pouvoir de l'ancien sénateur et gouver-
neur de New- York, les affaires commencèrent à se rétré-
cir, en conséquence des mesures prises sous son prédé-
cesseur. L'on ne peut dire, il est vrai, que les effets dé-
plorables de ces mesures s'étaient produits malgré une
nouvelle orientation administrative ; car le président Van
Buren n'en prit aucune. En 1837, il dut convoquer le
Congrès en session extraordinaire pour lui exposer les
embarras de la situation. Les banques d'État dans les-
quelles le général Jackson avait déposé les fonds du trésor
crurent qu'elles pouvaient en disposer à longue échéance,
vu que les recettes budgétaires du gouvernement excé-
daient ses dépenses et créaient de nouvelles disponibilités
plutôt que d'exiger des sorties supplémentaires. Elles
s'autorisèrent de leurs dépôts pour émettre des billets
avec lesquels elles consentirent des emprunts, sans exiger
les garanties suffisantes dans une bonne gestion de ban-
que. La facilité du crédit encouragea artificiellement l'es-
prit de spéculation, qui tourna au scandale. Bien peu de
banques existantes avaient assez d'or ou d'argent dans
leurs caveaux pour le paiement à présentation de leurs
billets, lorsque la circulation de ces billets reçut un coup
inattendu dans l'ordre du Secrétaire d'État des finances
de ne recevoir que des espèces, dans les ventes de pro-
136 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
priétés domaniales vers lesquelles se portait une grande
partie de la spéculation. De nombreuses faillites s'ensui-
virent.
(( La détresse du pays fut au comble. Des centaines
de milliers de travailleurs étaient sans emploi et toutes les
affaires s'étaient arrêtées. Le gouvernement qui, peu de
mois auparavant, n'avait point de dette et jouissait d'une
disponibilité de quarante millions de dollars, se trouvait
alors dans l'incapacité de se procurer les fonds néces-
saires à ses dépenses ordinaires.»^
Le président Van Buren ne suggéra aucune mesure
pour améliorer la situation, car il considérait qu'une telle
démarche était au-dessus de l'autorité constitutionnelle
du gouvernement central. Cependant il recommanda au
Congrès, qui s'y rallia, l'émission de dix millions de
dollars, billets ayant cours légal aux États-Unis.
Le gouvernement des États, suivant le courant géné-
ral, avait également émis des billets pour environ cent
millions de dollars et la plupart durent répudier leurs
dettes ou en suspendre le paiement des intérêts. Le ré-
sultat en fut l'anéantissement du crédit public des États-
Unis. En effet, lorsqu'ils voulurent, quelques années
plus tard, négocier un emprunt en Europe, ils ne purent
y placer même un titre, ni obtenir un dollar.
La seule abstention de l'administration de Van Buren
— employant la méthode d'expectatîon, une espèce d'ho-
méopathie politique qui était peut-être le remède le mieux
approprié à une situation qu'on ne pouvait changer avec
*H. D. Northrop: Our Country, p. 573.
et la République d'Haïti 137
trop de brusquerie — avait commencé de produire une
légère amélioration à l'état des affaires; mais on s'en
ressentait encore amèrement, quand survint la campagne
présidentielle de 1840. Comme on devait s'y attendre,
les démocrates subirent forcément la défaveur attachée
aux suites désastreuses des erreurs et de l'entêtement du
général Jackson. Le parti whig, malgré tous les efforts
de ses adversaires en possession du pouvoir, triompha
avec une écrasante majorité, par l'élection du vieux gé-
néral William Harrison comme président, John Tyler
étant vice-président.
Le général William Harrison mourut, un mois après
l'inauguration de son gouvernement. D'après la Constitu-
tion, le vice-président lui succéda à la Maison Blanche,
pour la période presque entière de sa présidence. Sous
ce dernier, le Congrès vota une loi sur la banqueroute, des-
tinée à relever les commerçants faillis de leur incapacité
de ressaisir la direction de nouvelles affaires. Leurs
créanciers ni le pays n'avaient rien à gagner dans leur
anéantissement commercial, aussi cette loi fut-elle bien
accueillie et profita-t-elle grandement à tous les intérêts
en jeu ; mais les États-Unis eurent le bon sens de la rap-
peler, dès 1843, aussitôt que la nécessité ne s'en faisait
plus sentir.
Le parti whig s'affaiblit vite dans les contentions qui
se manifestèrent malheureusement entre le président et le
Congrès, appuyé par le cabinet. Ce cabinet était formé
138 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
par le général Harrison, et John Tyler lavait conservé.
Une loi du Congrès établissant une Banque Fiscale des
États-Unis fut frappée du veto présidentiel. Le prési-
dent, quoique élu par les whigs, était de l'école de la
« strict construction,» interprétant dans un sens étroit tous
les pouvoirs accordés par la Constitution au Congrès ou
à l'administration centrale des États-Unis. Il fut donc
d'avis que le Congrès n'avait pas l'autorité constitution-
nelle qu'il fallait pour instituer un tel établissement de
crédit. Une autre loi instituant une Corporation fiscale
des États-Unis rencontra également l'objection de prési-
dent Tyler, sur les mêmes considérations. Tous les mem-
bres du Cabinet se retirèrent, à l'exception de Daniel
Webster, qui ne garda sa situation que dans le souci
patriotique de terminer heureusement les négotiations
qu'il avait commencées avec le gouvernement britannique.
On sait que c'est dans ces négotiations que fut soutenue,
pour la première fois, la règle de droit international que
« Tout navire marchand, sur la haute mer, est juridique-
ment considéré comme une partie du territoire de la na-
tion à laquelle il appartient.» Cette règle qui appartient
aujourd'hui au droit international positif, a été formulée
par Webster, contre les prétentions de l'Angleterre d'exer-
cer la presse des marins trouvés à bord de navires amé-
ricains, même en pleine mer.
Dans sa deuxième session, le vingt-septième Congrès
des États-Unis vota deux lois ayant pour but d'élever le
tarif de douane sur une base franchement protectionniste ;
elles subirent, l'une et l'autre, le veto présidentiel. Mais,
et la République d'Haïti 139
le Congrès ayant de nouveau voté un tarif comportant
des droits rigoureusement protecteurs, le pouvoir exécu-
tif fut obligé de le promulguer, le 13 août 1842. Ce fut
vers cette époque que Henry Carey, le plus remarquable
économiste américain, publia son important ouvrage sur
l'Économie sociale où il démontra que le système protec-
teur était seul appelé à placer les États-Unis sur le même
niveau industriel que l'Angleterre et la France. Comme
les aspirations nationales n'ont jamais plus constamment
tendu à un but qu'à celui-là, on peut comprendre que la
question de parti n'a sur celle de tarif aucune sérieuse in-
fluence, en dehors des intérêts particularistes ou régio-
naux. Cette divergence malheureuse entre le Congrès et
le chef du pouvoir exécutif se manifesta de nouveau dans
la question du Texas, dont l'admission à l'Union Améri-
caine était repoussée par le Sénat, malgré le vœu du pré-
sident. C'est dans ces circonstances que se présentèrent
les élections présidentielles de 1844. Les whigs furent
naturellement battus par les démocrates.
« ♦ 4c
Les administrations de Polk, de Zacharie Taylor et
Millard Fillmore ne nous arrêteront guère. L'admission
du Texas et de l'Orégon dans le giron des États-Unis,
la conquête suivie de l'acquisition de la Californie, dont
les mines d'or ont eu une si sérieuse influence sur le déve-
loppement économique de la grande République, la guerre
du Mexique dont la portée morale a été encore beau-
coup plus grande que la portée militaire, en montrant aux
pays de l'Amérique latine quels puissants et dangereux
140 M. Roosevelt et la République d'Haïti
voisins ils avaient dans les Américains du Nord, sont in-
contestablement des faits de la plus haute importance;
mais à notre point de vue, cette importance diminue et
passe absolument au second plan.
La question de Tesclavage revenait fréquemment sur le
tapis dans les discussions congressionnelles, lors de l'ac-
cession d'un nouveau territoire. Mais elle commença sur-
tout à s'agiter avec une aigreur et une amertume particu-
lières, vers 1854 sous l'administration de Franklin Pierce.
En 1820, sous Monroe, il avait été décidé que l'escla-
vage ne pourrait jamais exister au-dessus de la ligne tra-
cée à 36**, 30', de la latitude septentrionale. Le Nebraska
se trouvait au nord de cette ligne et il était naturel que
Ton y appliquât la règle connue sous le nom de « Com-
promis du Missouri.» Néanmoins les sénateurs Dixon,
du Kentucky, et Douglas, de l'Illinois, voulurent profi-
ter de la nouvelle loi pour effacer l'interdiction de l'escla-
vage dans la région indiquée. Ils y réussirent dans une
large mesure, malgré les efforts du sénateur Chase, de
rOhio. Tout le pays s'en émut et de là ne tarda pas à
surgir la plus sanglante conflagration nationale. Ce fut
une lutte sans merci entre les esclavagistes et les aboli-
tionnistes, en tête desquels il faut nommer l'illustre Charles
Sumner.
De part et d'autre, l'excitation atteignit le plus haut
degré. Les États-Unis furent divisés en deux camps
hostiles et même armés, prêts à en venir aux mains, si la
moindre occasion se présentait. C'est dans ces circons-
tances que s'ouvrit la campagne présidentielle en 1856.
FONDATION DU PARTI REPUBLICAIN
Son Rôle, son Programme
L'ancien parti fédéraliste ou whîg avait été complè-
tement disséminé par sa défaite lamentable aux élections
présidentielles de 1852. Nous avons vu que les anciens
anti-fédéralistes avaient fini par se désigner exclusive-
ment par le nom de « démocrates » qu'ils ont constam-
ment gardé et qu'ils conservent invariablement. Le ti-
tre de « républicain » absolument abandonné, avait fini
par n^être plus mentionné dans la nomenclature des par-
tis politiques des États-Unis, depuis plus de trente ans.
La lutte entre esclavagistes et anti-esclavagistes ou abo-
litionnistes prit un caractère si tranchant qu'elle finit par
provoquer la création d'un nouveau parti. Les démo-
crates étaient en général des esclavagistes; le nouveau
parti qui s'était dressé en face d'eux, avec une ferme dé-
termination de combattre l'esclavage et de l'exclure des
États-Unis, ramassa l'ancienne appellation de « républi-
cains » et se l'appropria avec bonheur. Il eut pour pro-
gramme de combattre ouvertement l'extension de l'es-
clavage et soutint que c'était à la fois le droit et le devoir
du Congrès de prohiber ces doubles restes de la barba-
rie: la polygamie et l'esclavage.
141
142 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
De formation trop récente pour emporter là majorité
de votes nécessaires à l'élection présidentielle, le parti
républicain n'obtint pas moins de 1,341,264 voix en fa-
veur de ses candidats, John C. Fremont, de la Californie,
et William L. Layton, de New- Jersey; tandis que, sur
les 288 électeurs présidentiels, 114 leur furent favorables.
Les démocrates avaient d'ailleurs nommé comme can-
didat l'homme alors le mieux placé pour leur assurer
l'adhésion de la majorité du pays. James Buchanan,
leur élu, était un homme d'une supériorité incontestable,
planant au-dessus des considérations de parti. « L'objet
de son administration, avoua-t-il, était de détruire tout
groupement par section, soit du Nord, soit du Sud, et
de rétablir, si possible, le sentiment de confraternité na-
tionale entre les divers États, tel qu'il avait existé durant
les premiers jours de la République. Sous cette admi-
nistration démocratique, en 1857, les États-Unis eurent
à traverser une nouvelle crise financière. Sans être aussi
déprimante que celle survenue en conséquence des me-
sures prises par le président Jackson, sous l'admînstra-
tion du démocrate Van Buren, elle ne causa pas moins
de détresse. Les faillites déclarées aux États-Unis, au
6 décembre 1857, auraient atteint la somme énorme de
291,750,000 dollars.
C'est durant la même administration de James
Buchanan qu'eut lieu la pénible affaire de Harper's Ferry,
où le magnanime John Brown essaya de secouer le joug
de l'esclavage des noirs et mourut courageusement, le 2
décembre 1859. Il se sacrifia pour la cause de ceux dont
et la République d'Haïti 143
la peau plus ou moins foncée ne fut jamais, à ses yeux,
motif d'exclusion de la fraternité et de la solidarité hu-
maines. Le sang de John Brown ne fut pas inutilement
versé. Il fit germer la fleur de charité, avec l'esprit de
justice, qui se réveilla dans un courant irrésistible à tra-
vers tous les États-Unis. Le peuple américain eut de
plus en plus conscience que l'esclavage était une grande
infamie, qui ternissait l'éclat de ses fières étoiles. Aussi
les élections présidentielles se firent-elles principalement
sur la question de l'esclavage. Le parti républicain tint
sa réunion conventionelle à Chicago et choisit Abraham
Lincoln pour président avec Hannibal Hamlin, comme
vice-président. Dans la plateforme, il déclara nettement
que le « maintien des principes promulgués dans la Dé-
claration de l'Indépendance et incorporés dans la Cons-
titution fédérale est essentiel à la préservation de nos
institutions républicaines; que tous les hommes sont
créés égaux, qu'ils sont doués par le Créateur de cer-
tains droits inaliénables; que la Constitution fédérale, le
droit des États et l'union des États doivent être sauve-
gardés.» C'était une protestation contre l'esclavage et,
en même temps contre toute idée de sécession.
Le peuple américain, appelé à émettre une décision sur
cet émouvant débat, se prononça en faveur du pro-
gramme républicain; et l'immortel Lincoln fut élu pré-
sident des États-Unis. Cette élection fut considérée par
les États esclavagistes, soutenant les démocrates, comme
une déclaration de guerre.
144 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
De Lincoln à McKinley
Dès le 20 décembre 1860, la Caroline du Sud se dé-
clara détachée de TUnion. Elle fut suivie dans le mou-
vement sécessionniste par le Mississippi, le 9 janvier
1861; par la Floride, le 10 janvier; par l'Alabama, le 11
janvier; par la Géorgie, le 17 janvier; par la Louisiane,
le 26 janvier; et par le Texas, le i*' février.
Le président Buchanan était dans une fausse position,
ne pouvant agir contre le parti dont il avait reçu le pou-
voir, quatre ans auparavant, ni reconnaître la légitimité
du démembrement des États-Unis. Aussi bien, sans
faire aucune concession officielle de nature à consacrer
la désagrégation de l'Union américaine, ne prit-il aucune
mesure pour refréner l'action des sept États scission-
naires. Ces États organisèrent une nouvelle République
sous la dénomination d!États Confédérés de V Amérique
et formèrent un gouvernement provisoire dont Jefferson
Davis, du Kentucky, fut nommé président et Alex H.
Stephens, de la Géorgie, vice-président.
Lors donc que, le 4 mars 1861, Lincoln entra à la
Maison Blanche, c'était pour faire face à la guerre, à
moins qu'il n'eût accepté le démembrement de l'Union
comme un fait irréparable. Dans ce dernier cas, il aurait
failli au devoir que lui imposait sa responsabilité cons-
titutionnelle, tout en trahissant la foi du parti républi-
cain dans la nécessité de combattre l'esclavage. Cette
guerre se déclara entre les États scîssionnaires auxquels
adhérèrent le Tennessee, l'Arkansas et la Caroline du
Nord, d'une part, et les vingt-trois États restés fidèles à
et la République d'Haïti 145
la Constitution, de Tautre part. Elle dura quatre années
pendant lesquelles le peuple américain montra des quali-
tés éminentes de bravoure, d'habileté militaire, de patrio-
tisme agissant et de fière résistance, qui auraient un meil-
leur cadre, si elles se déployaient dans une guerre étran-
gère, mais qui n'ont pas moins laissé des noms impéris-
sables, couronnés de gloire, intronisés dans l'histoire.
La cause du parti républicain, qui était la cause de la
Constitution, en même temps que celle de la justice,
triompha à la longue, grâce à la fermeté, à la haute va-
leur morale de Lincoln, l'apôtre convaincu dont la gé-
néreuse sympathie se pencha sur les noirs américains
comme une bénédiction. Le fruit inattendu de toute
cette guerre épouvantable et féroce fut, en effet, la li-
berté générale des esclaves que le premier président-mar-
tyr des États-Unis proclama, le i*' janvier 1863, spon- a
tanément, sans recourir à d'autre conseil que celui de sa (
conscience et de son cœur.
Le 9 avril 1865, la guerre avait pris fin par la capi-
tulation de Richmond et la reddition du général Lee au
général Ulysse Grant. Cinq jours après, tandis que la
reconnaissance nationale montait comme un encens jus-
qu'à l'âme vaillante et noble de Lincoln, un certain
John Wilkes Booth, un criminel que l'histoire a considéré
comme un fou, assassina ignominieusement le grand
homme de bien qu'il confondait avec un tyran ! . . .
Que l'on fasse sur cette lutte intestine les réflexions
les plus contradictoires, suivant le mobile qui agit sur
chaque conscience individuelle, que Ton cherche dans les
146 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
oppositions d'intérêts matériels le stimulant qui a porté
les États anti-esclavagistes, animés par le souffle du
parti républicain, à se montrer aussi ardents à combattre
la rébellion des Confédérés que s'ils étaient engagés
dans une guerre sainte, il n'est pas possible de nier que
la nation américaine doive à ce parti le service inappré-
ciable de l'avoir lavée de la honte et de l'infamie qu'im-
primait sur son front la tare odieuse de l'esclavage, en
plein dix-neuvième siècle. Les républicains n'avaient
qu'à se montrer à la hauteur de l'œuvre à entreprendre,
en vue de la réfection matérielle du pays, pour être sûrs
de conserver, durant une longue période, le pouvoir dont
ils avaient fait un si noble usage, dès leur entrée aux
affaires. C'est ce qu'ils firent dans l'intervalle de l'as-
sassinat de Lincoln à celui de McKinley, en passant par
celui de Garfield.
Le président André Johnson était un fils de ses œu-
vres, comme l'illustre Lincoln, auquel il succéda, dans
la première magistrature, en sa qualité de vice-président
des États-Unis, au moment de l'assassinat. Remettre le
pays sur les bases solides de l'harmonie et de la justice,
tout en restaurant les finances et l'activité économique,
après la crise terrible qu'il venait de traverser, c'était
une affaire pour la conduite de laquelle il n'aurait fallu
pas moins que l'ascendant moral, le bon sens et l'inté-
grité de caractère de Lincoln. Malheureusement, son
successeur n'était pas suffisamment qualifié pour y sup-
pléer. Une des plus sérieuses difficultés et la plus pres-
sante était alors la charge excessive du Trésor. La
et la République d'Haïti 147
dette publique fédérale montait au chiffre excessif de
$2,700,000,000, sans compter les dettes du gouverne-
ment confédéré. Venaient ensuite la grosse question du
licenciement de l'armée et celle encore plus grosse de la
« reconstruction,» c'est-à-dire la reprise des relations
gouvernementales avec les États naguère en rébellion.
Tout cela créa des frictions, des heurts, qui semblèrent
menacer d'une nouvelle tempête la barque de l'État, à
peine tirée des écueils où elle avait manqué de naufra-
ger. Mais le peuple américain put en sortir plus sain
et plus fort que jamais. Il en donnera bientôt la preuve
dans l'affaire du Mexique.
Napoléon III, croyant que le moment était propice
pour repousser par les faits la doctrine de Monroe, s'était
décidé, — on ne sait dans quel sérieux intérêt, — à imposer
à la république du Mexique un empereur d'origine autri-
chienne. Les troupes de l'empereur français avaient
conquis la ville de Mexico, dès la fin de mai 1863 ; le 10
juillet suivant, Maximilien fut proclamé empereur par
une soi-disante Assemblée de notables, réunie en cette
capitale, et il y fit son entrée triomphale, le 12 juin 1864.
Les Américains, en pleine guerre civile, se contentèrent
de surveiller les événements, sans trop s'y appuyer. La
guerre de sécession terminée, ils tournèrent immédiate-
ment leur attention sur l'infraction faite à la fameuse
doctrine de Monroe ; ils dévoilèrent leur mécontentement
et réclamèrent le rappel des troupes françaises. Le gou-
vernement français ne déféra pas immédiatement à cette
demande; mais Juarez et les patriotes mexicains, puis-
148 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
sament aidés par les États-Unis, rendirent intenable la
permanence de ces troupes au Mexique. Elles furent
obligées de se retirer, en abandonnant à ses seules res-
sources le malheureux Maximilien qui fut bientôt pris,
jugé et fusillé par les révolutionnaires mexicains, en juin
1867.
Les huit années de la double présidence du général
Grant, quoique pleines de faits remarquables pour l'his-
toire américaine, n'auraient rien de particulièrement in-
téressant, pour nous, n était sa démarche faite en 1870,
en vue de l'annexion aux États-Unis de la République
Dominicaine. Le président Baez, qui gouvernait ce der-
nier pays, ayant proposé au gouvernement américain
l'annexion de sa patrie, le général Grant s'empressa d'ac-
cepter sa proposition, en excédant peut-être les limites
de ses pouvoirs constitutionnels. Malgré l'opposition du
Congrès, il envoya à Santo-Domingo une commission
dont fit partie Frederick Douglass, le plus remarquable
spécimen des Afro-Américains. Cette commission de-
vait visiter l'île, en étudier les ressources et les particu-
larités politiques, surtout l'esprit des populations, pour lui
présenter sur l'ensemble un rapport précis et détaillé.
Le rapport de la commission fut favorable à l'annexion ;^
* F. Douglass, de la sympathie de qui je fus hautement honoré,
m*a confié qu'il se sentit fort heureux, dans la suite, de l'échec
de l'annexion de la République Dominicaine. Ce qui le guidait
en 1870-71, c'était l'objectif d'augmenter les États républicains de
l'Union ; mais il se convainquit, plus tard, que l'existence indépen-
dante des Républiques Dominicaine et Haïtienne était morale-
ment beaucoup plus nécessaire à la cause des Noirs américains
que leur adjonction à la force du parti républicain.
et la République d'Haïti 149
mais le Congrès en rejeta le principe, à une forte et dé-
cisive majorité, et la question fut enterrée.
Aucun président des États-Unis ne sera plus popu-
laire que ne Ta été le général Grant, surtout durant sa
première période présidentielle. Cependant le Congrès
américain ne céda pas à ses intentions bien accentuées,
et n'en fut nullement dépopularisé. Au fait, malgré
quelques opinions excentriques qui éclatent, de temps à
autre, dans le grand concert de la liberté de la presse ou
de la tribune, le peuple américain n'a jamais adopté la
politique de l'extension territoriale, en dehors du conti-
nent, où il a toujours considéré comme une chose dési-
rable de reculer autant que possible les frontières na-
turelles des États-Unis.
L'administration républicaine du président Hayes de
1877 à 1881, commença l'œuvre d'apaisement qui devait
effacer presque complètement les haines intestines dont
la guerre civile avait créé le détestable levain. Son pa-
triotisme et ses lumières furent efficacement entployés
à cette nouvelle unification des divers éléments qui
forment la force et la puissance des États-Unis. Le
pays comprit, peu à peu, que les Sudistes ou anciens
scissionnaires n'étaient pas moins des citoyens de
l'Union américaine et avaient autant de droit et de réel
intérêt que les fédéraux dans la direction des affaires
publiques.
Les élections présidentielles pour la période de 1881
à 1885 conservèrent le parti républicain au pouvoir,
par le choix du général Garfield, pour la présidence, et
150 Af. Roosevelt, Président des États-Unis,
de Qiester A. Arthur, pour la vice-présidence. Le pré-
sident Garfield étant tombé sous la balle assassine de
Guiteau, dès le commencement de sa période présiden-
tielle, les rênes du pouvoir passèrent constitutionnelle-
ment aux mains du vice-président, appartenant à la
branche avancée du parti républicain. Cette circons-
tance ne contribua pas pour peu de chose à l'affaiblis-
sement de ce parti, qui perdit la force qu'il avait trouvée,
jusqu'à là, dans sa parfaite cohésion. Après vingt-trois
ans de gouvernement, il vit le pouvoir passer entre les
mains des démocrates, disciplinés par la situation même
qui leur avait été faite dans la politique américaine,
après l'échec de leur entreprise sectionnaire.
M. Grover Cleveland fut élu à la présidence par le
vote du parti démocratique. Il était en compétition avec
M. James G. Blaine, surnommé le « plumed knight,» le
chevalier empanaché, ou plutôt « l'homme à panache,»
de la diplomatie américaine. Ne faudrait-il point en
conclure que, malgré les grandes qualités généralement
reconnues en M. Blaine, ses idées impérialistes n'ont ja-
mais été partagées par la majorité de ses concitoyens?
Dans tous les cas, il faut avouer que, tout en étant pa-
tronné par les démocrates dont il a toujours porté la
bannière, M. Cleveland est le plus républicain de son
groupe politique, quant aux grandes idées de justice so-
ciale, de dignité nationale et même de saine économie
financière. Pour la justice sociale qui, aux États-Unis,
se renferme principalement dans la question de race, on
peut citer en sa faveur le témoignage de Booker T.
et la République d'Haïti 151
Washington ;^ pour la dignité nationale, on peut rappeler
la belle attitude qu'il prit, en soutenant la réalité de la
doctrine de Monroe, dans la contestation survenue, entre
la Grande-Bretagne et le Venezuela, sur la propriété du
territoire compris entre le fleuve Orénoque et la rivière
Esequibo, dans la Guyane anglo-vénézuélienne; pour la
saine économie financière, on ne peut oublier qu'il a
nettement pris position en faveur de l'étalon d'or contre
les partisans de l'adoption de l'argent comme étalon mo-
nétaire des États-Unis.
En 1888, le parti républicain qui, pour avoir perdu, un
moment, sa cohésion, n'avait pas moins gardé son in-
fluence politique, se prépara à ressaisir le pouvoir.
Après avoir été divisé sur les candidatures de M. M.
Sherman, Gresham, et Blaine, il put se ramasser et re-
trouver son unité d'action, en concentrant ses votes en
faveur de M. Benjamin Harrison, qui fut élu président.
Monsieur Harrison, dont le républicanisme est une
tradition familiale, se montra, comme aucun de ses pré-
décesseurs, attaché à restaurer le prestige du parti ré-
publicain, tant dans ses discours, dans ses messages,
que dans son administration. Dès son discours d'inau-
* « Mr. Cleveland a écrit le Directeur de l'Institut de Tuskc-
gee, a non seulement montré son amitié pour moi, mais a tou-
jours consenti à faire tout ce que je lui ai demandé pour notre
école. Il en a agi ainsi, soit dans le cas d'une donation person-
nelle, soit dans le cas où il eut à user de son influence dans la
donation d'autres personnes. Jugeant d'après la connaissance
que j'ai de Mr. Cleveland, je ne crois pas qu'il ait consciemment
aucun préjugé de couleur. Il est trop grand pour cela.» (Up
from Slavery, p. 228.)
152 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
guration, il démontra clairement ses tendances: «Je
veille avec espoir, dit-il, à la continuation de notre sys-
tème protecteur et au développement consécutif des en-
treprises manufacturières et minières dans les États du
Sud, jusqu'ici entièrement adonnés à l'agriculture; car
j'y vois une puissante influence de l'unification de notre
peuple. Les hommes qui ont placé leurs capitaux dans
ces entreprises, les fermiers qui ont joui du bénéfice de
leur voisinage, et les ouvriers qui ont travaillé dans les
ateliers ou dans les champs, ne manqueront pas d'y trou-
ver une communauté d'intérêt et de la défendre.» Re-
marquables paroles qui présentaient le système protec-
teur, si reprouvé par les États du Sud, comme le princi-
pal moyen de les élever, de les égaliser avec les États
de la Nouvelle-Angleterre, en unifiant les aspirations du
même coup que les intérêts du peuple américain. C'était
mettre très habilement les enseignements de la science
sociale au service de la politique douanière du parti ré-
publicain. Mais personne de ceux qui connaissaient la
haute culture intellectuelle et la finesse d'esprit de Mr.
Harrison n'avait à s'étonner de la maîtrise dont il fit
preuve, en avançant les affaires du pays, en même temps
que celles de son parti, sans jamais choquer directement
les opinions intransigeantes du groupe politique opposé.
Cette finesse d'esprit n'annulait point la fermeté de sa
parole autorisée. Dans son message présenté à la pre-
mière session du 51"* Congrès, il dit encore: «Les
inégalités de la loi doivent être corrigées; mais le prin-
cipe protecteur doit être maintenu et loyalement appli-
et la République d^HcAti 153
que aux produits de nos fermes aussi bien que de nos
ateliers.» Ce programme se traduisit bientôt en fait par
le vote du tarif McKinley.
Pourtant, malgré l'adhésion catégorique de Mr. Har-
rison au système protecteur, dans le but de promouvoir
la puissance économique des États-Unis et d'y attirer la
plus grande masse possible de capitaux, il n'entendit ja-
mais faire de son pays la terre élue de la ploutocratie.
La domination de l'argent par la coalition égoïste de
grands capitalistes serait un abîme où devrait s'englou-
tir, tôt ou tard, la vraie démocratie américaine. Une
telle visée serait l'antipode du programme républicain;
il n'a rien de commun avec le protectionisme tendant à
fortifier l'industrie nationale et, par conséquent, assurer
l'emploi des citoyens en quête de travail. Aussi bien,
c'est sous l'administration de M. Benjamin Harrison, le
protectionniste convaincu et dogmatique, que fut votée
la première loi contre les trusts, « Cette loi passa dans
les deux Chambres du Congrès, sans aucune division.
Son but était d'arrêter les maux des trusts et de toutes
les combinaisons du capital, par lesquelles une restric-
tion est mise sur la manufacture et la vente des mar-
chandises qui constituent les nécessités de la vie.»^ J'ai
cité la définition que donne des trusts le sagace historien,
afin de g^rer certains esprits de la confusion que l'on
tend trop souvent à faire entre ces coalitions malsaines
et les syndicats de capitalistes, dont l'union peut, à cer-
tains moments, être de la plus grande utilité dans la réali-
*H. D. Northrop: Our Country, p. 885.
154 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
sation des grandes entreprises, toujours favorables à la
masse.^
Toutefois, le caractère le plus saillant de Tadministra-
tion de M. Benjamin Harison, relativement à notre point
de vue, c'est la politique de l'extension territoriale des
États-Unis, en dehors même du continent américain. Ce
fut une idée toujours caressée par M. James G. Blaine,
alors Secrétaire d'État, ou ministre des Affaires Étran-
gères, l'un des hommes d'État dont les Américains se
sont montrés le plus fiers, bien qu'ils ne lui aient jamais
confié les rênes du pouvoir. En effet, la popularité de
James G. Blaine, parmi ses concitoyens, ne le cédait à
aucune autre ; et il faudrait aller en Angleterre, dans les
beaux jours de lord Palmerston, « le grand Palm,» pour
retrouver un tel engouement, à l'égard d'un homme
d'État ayant passé aux affaires.
La première manifestation des tendances du Plumed
Knight fut un projet, — non dépourvu de grandeur ni
»
d'utilité, — de réunir toutes les républiques américaines
dans une espèce d'Assemblée amphictyonnique, sous le
nom de Congrès panaméricain. Ce projet, qui fut un
trait de génie et dont, pour ma part, j'ai été un sincère
adhérent, aurait pu aboutir au plus beau résultat pour
tous les pays américains, sous l'égide des États-Unis.
Malheureusement, les visées ambitieuses qu'on prêtait
à son auteur furent un sujet d'insurmontable prévention
contre toutes les institutions utiles qui devaient en sortir.
*J'en ai fait l'observation, sans appuyer, au cours d'une dis-
cussion à la Société de Sociologie de Paris, en juin 1901.
et la République d^ Haïti 155
C'est certainement une œuvre à reprendre, lorsqu'une
plus grande confiance sera établie dans le désintéresse-
ment politique de l'Union américaine.
Le Congrès panaméricain n'avait pas plus tôt clos sa
session que M. Blaine entama des démarches auprès du
gouvernement haïtien, pour avoir une station de charbon
dans la baie du Môle St-Nicolas, à titre de bail tempo-
raire et renouvelable. La demande en elle-même n'avait
rien d'extraordinaire; mais certaines clauses du contrat
proposé ne pouvaient être consenties, sans aliéner, en
une certaine mesure, notre souveraineté nationale. Le
bail fut courtoisement refusé. Comme Ta dit éloquem-
ment Frederick Douglass, dans une brillante conférence
à Chicago : « La tentative de créer un sentiment de co-
lère, aux États-Unis, contre Haïti, parce qu'elle jugea
bon de nous refuser le Môle St-Nicolas, n'est ni raison-
nable, ni honorable. Il n'y a pas eu d'insulte ou de man-
que de foi dans ce cas. Haïti avait le droit de refuser
ce que nous avions le droit de demander ; et il n'y avait
pas plus d'insulte dans le refus que dans la demande.*
En 1892, le parti républicain se trouva de nouveau di-
visé. En effet, M. Blaine, au mois de février, avait dé-
claré par une lettre rendue publique, qu'il ne consentirait
* « The attempt to create an angry feeling in the United States
against Ha3rti, because she thought proper to refuse us the Môle
St. Nicholas is neither reasonable nor creditable. There was
no insuit or broken faith in the case. Haïti had the same right
to refuse that we had to ask, and there was no insuit in the ask-
ing nor in the refusai." (Applause). (Lecture on Haïti, at the
World's Fair of Chicago, 2d of January 1893 by F. Douglass,
late minister of U. S. to Haïti.
156 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
sur aucune considération à accepter une candidature à la
présidence; mais son esprit affaibli ne sut pas résister
contre les suggestions des adversaires de M. Harrison
qui lui conseillaient de se présenter sur la plateforme pré-
sidentielle. Cette volte-face accomplie au dernier moment
jeta la plus grande confusion dans les rangs du parti ré-
publicain. A la Convention nationale tenue à Minneapo-
lis, le 7 juin 1892, le scrutin montra 535 votes en faveur
de M. Harrison, 182 en faveur de M. Blaine, 182 en
faveur de M. McKinley, etc. M. McKinley proposa de
rendre le vote unanime en faveur de M. Harrison, mais
la dislocation du parti n'était pas moins évidente. Comme
il fallait s'y attendre, le pays s'orienta vers les démo-
crates, qui eurent Thabileté de se grouper, en un vote
compact, sous le nom le plus honorable et le plus accré-
dité de leur parti, M. Grover Cleveland. Il fut élu prési-
dent pour une seconde fois. C'était le premier exemple
montrant un ancien hôte de la Maison Blanche, qui, après
l'avoir quittée, dans un intervalle quelconque, y rentrait
une nouvelle fois.
Tout à la fin de l'administration de M. Benjamin
Harrison, survint l'affaire de l'annexion du Hawaii, pré-
parée par Blaine, avant sa retentissante démission, en
1892, mais qui ne se présenta devant le Congrès que quel-
ques jours après sa mort. Les Iles Hawaii sont un archi-
pel de l'Océanîe, dans la Polynésie septentrionale, composé
d'une quinzaine d'îlots dont les principaux sont:
Oahu, ayant une population de 40,205 habitants.
Keani, ayant une population de 151362 habitants.
et la République d'Haïti 157
Molokai, ayant une population de 1,200 habitants.
Mani, ayant une population de 17,726 habitants.
Hawaii) ayant une population de 32,285 habitants.
La population totale des 15 petites îles, qui ont ensem-
ble une superficie d'environ 17,756 kilomètres carrés, le
quart de Tile d'Haïti, est de 110,000 âmes, en chiffres
ronds.
Depuis longtemps, les Américains formaient la princi-
pale partie de la population blanche de la plus importante
de ces îles, Oahu, où se trouve la capitale, Honolulu. Ils
y possédaient presque toutes les grandes exploitations et
tenaient en main le commerce tant intérieur qu'exté-
rieur. Leur influence n'avait aucun contre-poids. Des
Allemands réclamaient la propriété de l'île de Kéani, mais
étant en petit nombre et n'ayant jamais été soutenus con-
tre les prétentions américaines, ils n'y pouvaient point ré-
sister. L'influence des Américains devint telle, qu'ils
furent admis non seulement à la jouissance des droits
civils, mais aussi de tous les droits politiques et occu-
pèrent les plus hautes fonctions de la pseudo-monarchie
hawaiienne.
Les indigènes s'apercevant, malheureusement trop
tard, qu'ils étaient systématiquement éliminés des af-
faires et que les principaux ministres de la reine Liliuo-
kalani étaient des étrangers, des Américains, murmu-
rèrent bruyamment et exigèrent de la reine, qui était de
sang malayo-caucasien, l'expulsion de l'élément exotique
de la direction des affaires nationales. La reine accepta
leurs doléances et, le 15 janvier 1893, demanda au cabinet
iS8 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
d'adhérer à un projet de Constitution qui déshabilitait
tout étranger de la capacité politique et remettait le gou-
vernement aux mains des nationaux. Les ministres s'y
refusèrent et se mirent à couvert, sous prétexte d'être
menacés dans leur vie; mais ils avaient réussi à obtenir
de la reine qu'elle différât l'exécution de son projet. Une
assemblée populaire fut réunie devant le palais de Lili-
uokalani et elle annonça que son plan avait échoué.
Alors, les indigènes furieux poussèrent des cris de
mort contre les ministres étrangers. La ville entra dans
une grande agitation. La majorité des citoyens de Hono-
lulu, qui étaient de race et de nationalité américaines, se
réunirent, vers le soir, et formèrent un comité de salut
public. Le lendemain, 6 janvier, le Boston, vaisseau de
guerre américain mouillé dans la rade, débarqua trois
cents hommes armés, avec deux mitrailleuses: une par-
tie en fut dirigée au Consulat ou à la Légation des États-
Unis, et les autres campèrent dans les propriétés privées.
Les citoyens américano-hazvàiens purent ainsi, en toute
sécurité, compléter leur organisation et former un gou-
vernement provisoire, en proclamant la déchéance de la
reine !
Le gouvernement provisoire, au nom du peuple ha-
waïen, envoya des commissaires à Washington pour
ouvrir des négociations, en vue d'un protectorat (le
Boston ne l'avait que trop effectué contre les protesta-
taires indigènes), ou d'une annexion aux États-Unis.
Un traité fut conclu, en ce dernier sens, par M. Poster,
qui avait remplacé M. Blaine comme Secrétaire d'État,
et la République d'Haïti 159
et fut transmis au Sénat, le 21 janvier; mais le Congrès
se sépara sans prendre aucune décision à cet égard.
L'administration du président Cleveland, par l'organe
de son Secrétaire d'État, M. Gresham, ne se montra
guère favorable à l'annexion des îles Hawaii. M. Gres-
ham reconnut et déclara officiellement que le renverse-
ment de la reine Liliuokalani n'avait pu avoir lieu que
par le débarquement des Américains à Honolulu; mais
le comité des Relations Extérieures du Sénat, après en-
quête, présenta un rapport dont la conclusion justifiait
tout ce qui avait été fait, tant par les commissaires que
par le gouverment provisoire siégeant à Honolulu. Sans
statuer positivement sur l'annexion, le Sénat régla la
question par une espèce de compromis, en adoptant la
résolution de couvrir toutes les parties en cause et en af-
firmant l'application de la doctrine de Monroe, à l'égard
des îles Hawaii situées à 2,500 milles marins des côtes
de San Francisco! L'annexion était virtuellement faite;
et le vote que le Congrès émit, en 1898, pour l'admission
des îles Hawaii comme un territoire des États-Unis ne
fit que régulariser une situation existante.
Ces îles constituent le seul pays, indépendant et extra-
continental, qui ait été annexé par les États-Unis; car
Puerto-Rico et les Philippines ont été plutôt cédés aux
Américains par l'Espagne, pour la somme de vingt
millions de dollars, ainsi qu'il a été stipulé au traité signé,
à Paris, le 10 décembre 1898. Aussi est-il particulière-
ment intéressant, pour les petites républiques améri-
caines, de bien connaître les circonstances qui ont aç-
t6o M. Roosevelt, Président des États-Unis,
compagne et amené cette annexion des îles Hawaii.
Qu'elles y réfléchissent et elles y trouveront le seul en-
seignement capable de les prémunir contre une pareille
perte de leur nationalité!
Durant la seconde administration de M. Cleveland,
les États-Unis endurèrent une nouvelle débâcle finan-
cière. Elle était due, en grande partie, à la crise moné-
taire causée par la dépréciation du métal argent, com-
parativement à Tor et les autres marchandises. Le pré-
sident convoqua le Congrès, à l'extraordinaire, en vue
de recommander l'abrogation immédiate de la loi Sher-
man, faisant au Trésor des États-Unis l'obligation
d'acheter une certaine quantité du métal déprécié pour
des frappes de monnaie légale. Après maintes manceu-
vres du congressionalisme américain, la loi Sherman fut
rappelée, à la fin d'octobre 1893, de façon à faire cesser la
dépression des affaires financières et commerciales, les-
quelles reprirent lentement leur mouvement ascensionnel.
Malgré le dissentiment personnel de M. Cleveland, le
tarif Wilson fut, de guerre lasse, voté par la Chambre
des Représentants, avec les amendement^ du Sénat pro-
voqués par M. Gorman et qui n'avaient fait que confir-
mer l'empire du système protecteur. Quoique le pré-
sident se fût abstenu de promulguer la loi, en y apposant
sa signature, il n'y opposa pas non plus son veto. La
loi n'ayant été frappée d'aucune objection, devint effecti-
ve, le 28 aoiit 1894. M. Cleveland, tout en satisfaisant
ostensiblement au programme des démocrates, dont un
grand nombre était d'ailleurs des protectionnistes, mena-
et la République d'Haïti i6i
gea habilement les tendances du pays, avec lesquelles tout
chef d'État avisé aura toujours à compter.^
La campagne présidentielle s'ouvrit, en 1896, avec une
animation inaccoutumée. Les Républicains avaient choi-
si MM. McKinley et Hobart, comme président et vice-
président des États-Unis. Ils soutenaient dans leur pla-
teforme la continuation du système protecteur ou un
système de réciprocité, et le maintien de l'étalon d'or ; ils
réaffirmaient la doctrine de Monroe et exprimaient leur
sympathie pour l'île de Cuba souffrante; ils insistaient
sur le droit de jugement par le jury, en opposition contre
les lynchages, etc.
La plateforme des Démocrates dénonçait l'étalon d'or
comme contraire aux intérêts du pays; s'opposait aux
émissions d'obligations en temps de paix ; se déclarait en
faveur d'une taxe sur le revenu et d'un tarif purement
fiscal ; elle recommandait la cessation du contrôle du gou-
vernement fédéral sur les chemins de fer, dénonçait l'in-
tervention arbitraire des autorités fédérales dans les af-
' Durant la session du Congrès, si le président ne promulgue
pas un projet de loi, passé dans les deux Chambres et n'exerce pas
pourtant son droit d'objection, le projet devient loi (après le dé-
lai constitutionnel). L'effet en est le même que s'il l'avait pro-
mulgué. Les présidents qui désapprouvaient certains détails
dans un projet de loi, mais sentaient que, dans l'ensemble, il était
convenable que le projet eût force de loi, ont parfois usé de
cette méthode pour bien montrer qu'ils n'étaient pas satisfaits de
la mesure contre laquelle ils ne voulaient pas cependant faire ob-
jection. Un remarquable exemple en a été donné dans la 2™*
administration du Président Cleveland, oti il en agit ainsi, à propos
du projet de loi Wilson-Gorman sur le tarif douanier. (The
Presidency in The Youth's Companion.)
102 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
faires locales et exprimait Topposition du parti à une
troisième administration présidentielle. Cette dernière
déclaration ne pouvait viser à autre chose que d'écarter
une nouvelle candidature de M. Cleveland. Les Démo-
crates se montraient là aussi respectueux de la tradition
créée par Washington que les plus purs fédéralistes. M.
M. Wm. J. Bryan et Arthur Sewall étaient leurs candi-
dats, pour la présidence et la vice-présidence.
Le parti républicain l'emporta, malgré tout le talent et
toute l'activité que mit M. Bryan à s'assurer la victoire,
dans cette partie où la première magistrature des États-
Unis était Tenjeu. Le 4 mars 1897, McKinley avait rem-
placé l'honorable M. Cleveland à la Maison Blanche. Il
y fut installé au moment où la révolution cubaine, com-
battue avec une féroce vigueur par l'Espagne, résistait
avec une virilité et un héroïsme qui la montraient in-
domptable. Cette résistance ne faisait qu'irriter l'orgueil
de la métropole ibérique. Le général Weyler fut envoyé
à Cuba avec des instructions d'user de tous les moyens
de coercition imaginables, afin d'aboutir à une complète
répression des insurgés. Il n'est pas nécessaire d'énumé-
rer les actes excessifs, on pourrait même dire odieux, du
général espagnol, qui ne manquait pourtant pas de mérite
personnel. Ils causèrent partout une impression doulou-
reuse et créèrent contre la patrie de Martinez Campos un
courant irrésistible d'antipathie morale. Aux États-Unis,
cette antipathie fut encore accentuée par le fait que les
intérêts américains, considérables dans l'île de Cuba, se
trouvèrent exposés à une ruine complète.
et la République d'Haïti 163
En vain, M. Cleveland avait-il essayé d'offrir sa média-
tion, pour arriver à un arrangement raisonnable entre
l'Espagne et sa belle colonie. Sa démarche trouva à
Madrid un accueil, dans lequel la courtoisie ne dissimula
point un certain froissement. Le résultat en fut absolu-
ment nul. L'opinion américaine se montra alors nette-
ment favorable à une intervention armée en faveur des
révolutionnaires cubains.
McKinley, encore qu'il eût donné des preuves de son
héroïsme dans la guerre de Sécession, n'avait nulle pro-
pension belliqueuse. Il était plus préoccupé des réformes
économiques et sociales, destinées à compléter l'œuvre du
développement national dont le parti républicain avait fait
sa tâche et son levier politique. Mais cette propension
se manifestait de plus en plus dans l'opinion publique des
États-Unis ; l'écho s'en fit bientôt entendre au sein même
du Congrès. La tension de l'esprit populaire était telle
que chacun pouvait facilement prévoir que la moindre
étincelle suffirait pour en faire sortir une explosion, se
traduisant en une guerre avec l'Espagne. L'événement
surgit malheureusement, le 15 février 1898, par la des-
truction du superbe bateau de guerre américain. Le
m
Maine, qui sauta d'une façon mystérieuse, en pleine rade
de la Havane, où il se tenait en observation. Le gouver-
nement de Madrid soutint que les causes de la catastrophe
étaient intérieures, c'est-à-dire provenaient d'une impru-
dence de l'équipage, commandé par le capitaine Sigsbee,
tandis que les experts américains affirmèrent que l'explo-
sion provenait d'une cause extérieure, telle une mine pla-
104 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
cée sous la quille du navire, du côté qui donnait face au
port.
Il n'en fallait pas davantage. Le sentiment national
était au paroxysme et l'impression s'en traduisait par tou-
tes les manifestations de la pensée, depuis la prose jour-
nalistique jusqu'à la poésie. Le poète américain Walter
Malone écrivit surtout des vers d'une magnifique envolée,
dont je détache ceux-ci:
We sigh for sufferings of the ancient years,
While men to-day are tortured, hanged and shot,
While starving babes and women shed their tears,
And while this island Eden seems a blot.
O Cuba, as in stories of the past
Transcendent beauty brought transcendent woe,
Thou, in thy peerless loveliness, at last
Hast seen thy queenly glories sinking low.
When Eisa, slandered, breathed her fervent prayer,
There came her true knight of the holy Grail ;
But no true knight will heed thy deep despair,
And hasten with a swan wing for a saîl.
Ah, yes, at last it cornes — the swan, the swan!
O fairest lady, see thy true knight hère !
With white wings fluttering in the roseate dawn,
His bark shall blanch thy tyrant's cheek with fear;
Before the fast feet of the northem gale
He cornes to face thy false accuser, Spain!
O fairest lady, dream no more of fail;
Those heroes, Cuba, hâve not died in vain." '
^Nous gémissons sur les souffrances des anciens temps,
Tandis que sous nos yeux, on torture, on pend, on fusille des
hommes ;
Tandis que des femmes et leurs bébés, mourant de faim, ver-
sent des pleurs
Et que cette ile-Eden est couverte de flétrissure...
et la République d'Haiti 165
Cette évocation mystérieuse, animée d'un si beau souf-
fle poétique, ne pouvait laisser indifférente Tâme impres-
sionnable du président McKinley. Il dut sentir que c'é-
tait bien lui| le loyal chevalier, le Lohengrin, protecteur
des faibles, que le poète appelait au secours de Cuba
désespérée. Aussi, après des péripéties qu'il est inutile de
rappeler ici, adressa-t-il au Congrès son message du 11
avril 1898, dans lequel ont été exposés tous les faits qui
ont conduit à la guerre, avec autant de détails que de sin-
cérité. Mais sur quel fondement les États-Unis allaient-
ils s'appuyer pour justifier leur intervention armée?
Pouvait-on, là, invoquer judicieusement la doctrine de
Monroe? Nullement. Le message présidentiel dont on
tire cette doctrine disait expressément : « Nous ne nous
sommes point mêlés des affaires des colonies ou dépen-
dances d'une puissance européenne, existant en Améri-
que, et nous n'avons point à y intervenir.» C'est donc
O, Cuba! de même que dans les légendes du passé
La beauté souveraine attirait la suprême infortune ;
Dans tes incomparables attraits, tu as vu enfin s'abimer tes
gloires de reine.
Quand Eisa calomniée exhala sa fervente prière
Il lui vint un loyal chevalier du Saint-Graal;
Mais nul chevalier ne sera touché de ton désespoir
Et ne volera à ton aide ayant pour voile Taile d'un cygne.
Ah... il vient enfin, le cygne, le cygne!
O la plus belle des dames, voici ton loyal chevalier!
Avec des ailes blanches voltigeant dans l'aurore vermeille,
Sa barque fera blêmir de peur la face de ton tyran ;
Poussé par l'aquilon aux pieds légers,
Il vient pour défier ta fausse accusatrice, l'Espagne.
O la plus belle des dames ne rêve plus de faillir,
Tes héros, ô Cuba, ne sont point morts en vain.
i66 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
sur une nouvelle base, — assez contestable au point de
vue du droit international, mais absolument soutenable
au point de vue du droit des gens et de la solidarité
humaine, — que le successeur de M. Cleveland se plaça
pour expliquer l'intervention américaine.
« Au nom de l'humanité, au nom de la civilisation, en
vue de la défense des intérêts américains mis en danger,
lesquels nous donnent, dit-il, le droit de parler et d'agir,
la guerre doit cesser à Cuba.
« En vue de ces faits et de ces considérations, je de-
mande au Congrès d'autoriser et de charger le Président
de prendre des mesures pour assurer la fin des hostilités
entre le gouvernement de l'Espagne et le peuple de Cuba,
et d'assurer dans l'île l'établissement d'un gouvernement
stable, capable de maintenir l'ordre et d'observer ses obli-
gations internationales, assurant la paix, la tranquillité,
la sécurité de ses citoyens aussi bien que des nôtres et,
à cette fin, d'user des forces militaires et navales des
États-Unis, comme cela peut devenir nécessaire.»
Sans aucune hésitation, le Congrès accorda au Prési-
dent les pouvoirs demandés et vota la somme de cin-
quante millions de dollars appropriés aux besoins du
gouvernement.
La guerre éclata. L'amiral Dewey, aux Philippines,
frappa un coup étourdissant à la flotte espagnole réunie
dans les eaux de Manille. Par l'action périlleuse et
hardie du lieutenant Hobson, la flotte de l'amiral Cervera
fut bloquée dans la rade de Santiago et ne tenta d'en
sortir que pour trouver une complète destruction sous les
et la République d'Haïti 167
canons des escadres réunies du contre-amiral Sampson
et du Commodore Schley. Dans les fameuses batailles
d'El Caney, de Guantanamo, de la Quasina, de Santiago,
des hauteurs de St-Jean de Porto-Rîco, les Espagnols
firent preuve d'une incontestable bravoure; mais la vic-
toire resta constamment à la fermeté et à Tardeur des
troupes américaines. Après la prise ou la reddition des
principales villes de Porto-Rico, le sort de la guerre était
nettement décidé.
La paix fut acceptée par TEspagne, aux conditions
proposées par le président McKinley et dont voici la
principale clause : « Le Président ne produit aucuile ré-
clamation d'indemnité pécuniaire, mais requiert l'aban-
don (par l'Espagne) de tout droit de souveraineté
sur l'île de Cuba, aussi bien que l'évacuation de cette île ;
la cession aux États-Unis de Porto-Rico et autres îles
des Antilles sous la souveraineté de l'Espagne et pareille
cession d'une île dans les Ladrones (les Philippines?).»
La nouvelle en fut officiellement annoncée aux États-
Unis par une proclamation du 12 août 1898.
L'Espagne se déclarait vaincue. Lohengrin avait sauvé
Eisa! Cependant, à ce moment où, dans tous les États
de l'Union, le peuple s'abandonnait à une exultation par-
faitement compréhensible, on se demande si, le doigt cou-
rant sur son luth d'or, un barde que les lettrés américains
proclament le premier des poètes actuels des États-Unis,
ne répétait pas tout bas ces vers, modulés sur la note
grave dans l'élégie qui gémit:
i68 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
LAnd of unconquered Pelayo! land of the Cid Campeador!
Sea-girdled mother of men! Spain, name of glory and power,
Cradlc of world-grasping Emperors, grave of thc reckless in-
vader,
How art thou fallen, my Spain! how art thou sunk at this
hour. . .*
Et si ce poète était Thomme appelé à diriger les Af-
faires Étrangères des États-Unis et à ressaisir les bonnes
relations avec la noble vaincue, comment ne trouverait-il
pas des réminiscences heureuses, pour adoucir l'aigreur
d'un choc récent et aplanir la voie à une réconciliation
loyale pour l'avenir?
La France, dans la personne de son ambassadeur à
Washington, l'honorable M. Jules Cambon, a joué le
principal rôle dans les négotiations qui ont amené la fin
de la guerre hispano-américaine. Le protocole prélimi-
naire de la paix avait été signé, le 12 août, à 4 heures
28 minutes de l'après-midi. « Le Président, dit M.
Northrop, prit la main de l'ambassadeur et, par son in-
termédiaire, remercia la France, la République sœur,
pour ses bons offices dans l'arrangement de la paix. Il
fit aussi des remerciements personnels à l'ambassadeur,
pour le rôle important qu'il avait joué dans cette circons-
* Terre de Pelage invaincu et du Cid Campeador!
Mère des marins inlassables! Espagne, nom de gloire et de
puissance.
Berceau des Empereurs conquérants, tombeau de Tenvahisseur
aventureux,
Comment es-tu tombée, mon Espagne! Comment t'es-tu af-
faissée à cette heure!
— John Hay's Poems (Houghton, Mifflin & Co., N. Y. 1879.)
et la République d'Haïti 169
tance et celuî-ci lui répondit en termes convenables. Com-
me une dernière marque de sa sympathie, le président
McKinley demanda la proclamation qu'il avait fait rédi-
ger pour la suspension des hostilités et la signa en pré-
sence de M. Cambon, qui exprima combien il appréciait
ce témoignage d'attention.»^
Si McKinley n'avait montré aucun enthousiasme pour
la guerre, il déploya, pour la conduire, une résolution,
une sûreté de vue et un tact au-dessus de tout éloge. Il
s'occupait de tout, mettant à contribution tant son ex-
périence des choses militaires que ses hautes qualités
d'homme d'état.
La victoire des armes américaines, remportée avec une
impétuosité et une rapidité qui ne pouvaient être prévues
ni même imaginées, fut pour lui un grand triomphe.
C'était pour la première fois qu'un traité de paix dicté
par les États-Unis fût signé à Washington; et toute la
saine fierté et le réel prestige, qui en résultaient pour le
peuple américain, rejaillirent comme une auréole autour
du front du Président. Il y puisait une nouvelle consé-
cration. La popularité, dont on l'a toujours accusé d'a-
voir eu un culte maladif, s'accentua de plus en plus sur
sa personne et sur son nom. Il n'en fut point incom-
modé; au contraire. Il s'en montra si flatté, si heureux
que des voix ne manquèrent pas pour crier : « Gare à un
Napoléon américain I » Mais on se trompait sur son
compte.
Ce qui caractérisait essentiellement le troisième pré-
*H. D. Northrop: Our Country, p. 952.
I70 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
sident-martyr des États-Unis, c'était non seulement sa
fidélité au programme et aux traditions de son parti,
mais surtout une réelle sollicitude pour les classes labo-
rieuses placées tout au bas de Téchelle sociale et formant
rétoffe de ce que Gambetta appelait « les nouvelles
couches.» Cette préoccupation incessante de McKinley
était légèrement attribuée à son amour exagéré de Ten-
cens populaire ; mais c'était en réalité une nouvelle orien-
tation, à tout le moins, un élargissement du programme
du parti républicain. Il ne se contenta pas de bien ad-
ministrer. Il voulut, en plus, jouer le rôle de haut édu-
cateur politique et social de ce peuple dont il sentait
vibrer le cœur, dans un continuel élan de sympathie vers
lui, le plus pur représentant d'une démocratie progres-
siste, aspirant à monter, monter toujours, monter plus
haut! Excelsior!
Aussi, en cueillant dans ses discours les passages les
plus frappants, on n'arriverait pas seulement à composer
une simple chrestomathie, mais un vrai manuel civique
et démocratique.
Le lo octobre 1899, il adressa les paroles suivantes
aux maçons de Chicago:
« Donnez à vos enfants la meilleure éducation qu'il est
possible d'obtenir et qui est le meilleur outillage qui puisse
être donné à un Américain. L'intégrité fait son chemin
partout; et ce que je ne désire point que fassent les tra-
vailleurs de ce pays, c'est l'établissement de camps op-
posés et la division du peuple des États-Unis en classes.
Je désire qu'aucun mur ne s'élève contre l'ambition de
et la République d'Haïti 171
vos enfants et qu'aucune barrière ne soit mise dans la
voie de leur ascension aux plus hautes places qui sont à
la disposition du peuple . . .
« Rien ne les empêche d'aspirer aux plus hautes situa-
tions par cela qu'ils sont pauvres. Nous n'avons point
de classes. N'importe leur croyance ou leur parti, n'im-
porte leur condition, n'importe leur race ou leur natio-
nalité d'origine, ils ont tous une chance égale de s'assu-
rer des positions privées ou publiques, donnant honneur
et profit.»
Dans cette propagande saine et forte, le président Mc-
Kinley, toujours fidèle au programme républicain scellé
par le sang de Lincoln, ne faisait aucune distinction pré-
férentielle entre les blancs et les noirs de la démocratie
américaine. C'est ainsi qu'il prononça ces paroles élo-
quentes, en s'adressant aux noirs et jaunes de TAlabama :
« Rappelez-vous qu'en acquérant la science, il y a une
chose dont l'acquisition est également importante: c'est
le caractère. Rien ne vaut autant, dans le monde entier ;
rien ne durera autant et ne servira celui qui le possède,
aussi bien qu'un excellent caractère. C'est quelque chose
que personne ne peut vous ravir, que personne ne peut
vous donner. Vous devez l'acquérir vous-mêmes.
« Il y a encore une autre chose : N'oubliez pas le foyer
familial. C'est le fondement d'une existence individuelle
respectable comme le fondement d'un bon gouvernement.
Cultivez les vertus familiales. Rendez vos foyers purs
et agréables, digni fiez-les, et les autres biens s'ensuivront.
« Il vaut mieux être un mécanicien habile qu'un piètre
Ï22 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
orateur ou un médiocre prédicateur. En un mot, chacun
de vous doit vouloir exceller dans tout ce qu'il entre-
prend. Rien dans le monde ne commande plus de respect
que rhabileté et le travail persévérant. Toutes les ave-
nues leur sont ouvertes.
« Sur la colline de St-Jean et à El Caney . . . mais
le général Wheeler est ici; je sais qu'il peut vous parler
mieux que je ne puis le faire de Thérolsme des régiments
noirs, qui ont combattu côte à côte avec les troupes
blanches sur ces champs de bataille historiques. M. Lin-
coln avait raison quand, parlant des noirs, il dit que le
moment pourrait venir où ils aideraient à conserver et
à étendre la liberté. Dans un tiers de siècle après ces
paroles, vous avez été, dans Tile de Cuba, parmi ceux qui
ont donné la liberté à un peuple opprimé.»
M. McKinley n'avait épargné aucune énergie pour
abattre la résistance des Philippins qui, impatients de la
domination espagnole, n'acceptaient pas plus allègrement
le gouvernement des Américains. Mais il semblait se
défendre de cette conduite et, comme pour se mettre en
règle, il ne manquait jamais l'occasion de l'expliquer.
Dans un discours au Home Market Club, de Boston, il
s'exprima ainsi:
« Que les habitants des Philippines tireront un bénéfice
de leur annexion aux États-Unis, c'est chez moi une con-
viction inébranlable. Qu'ils auront un meilleur gou-
vernement sous notre direction et qu'ils seront aidés dans
toutes les voies possibles à devenir un peuple capable de
se respecter et de se gouverner, c'est aussi vrai que
et la République d'Haïti 173
l'amour du peuple américain pour la liberté et sa foi
constante dans son propre gouvernement et dans ses
propres institutions. Aucunes arrière-pensées impéria-
listes ne restent cachées dans l'esprit américain. Elles
sont étrangères au sentiment, à la pensée et aux institu-
tions américaines. Nos principes inestimables ne su-
bissent pas de changement sous un soleil tropical. Ils
marchent avec notre drapeau.»
M. McKinley insista, encore une fois, sur la profonde
répugnance du peuple américain pour l'impérialisme.
Dans un discours prononcé au Banquet de la « Société de
rOhio,» à New- York, le 3 mars 1900, peu de temps avant
la réunion de la Convention républicaine pour la nomina-
tion d'un candidat à la présidence, il fit entendre ces pa-
roles :
« Il ne saurait y avoir d'impérialisme. Ceux qui ont
peur de cette politique sont contre elle. Ceux qui ont
foi dans la république sont contre elle, de sorte qu'on
en éprouve une horreur universelle et qu'on est unanime
à s'y opposer. Notre seule différence avec ceux qui ne
sont pas d'accord avec nous, c'est qu'ils n'ont point con-
fiance dans la vertu ou la capacité, dans les hauts desseins
ou la bonne foi de ce peuple libre, comme une agence de
civilisation ; tandis que nous croyons que le siècle de libre
gouvernement dont a joui le peuple américain ne l'a point
rendu irrésolu et sans foi, mais l'a adapté à la grande
tâche d'élever et de soutenir à de meilleures conditions et
à une plus grande liberté ces peuples éloignés qui, par
Ir'issue de la guerre, sont devenus nos pupilles.»
174 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
En répondant à la délégation, qui était venue lui an-
noncer sa nomination comme candidat du parti républi-
cain pour une deuxième période présidentielle, en juin
1900, M. McKinley dit, entre autres choses :
« Il y a quarante-quatre ans que le parti républicain
s'est consacré à la liberté. Il a été, dès Torigine, le parti
de la liberté et de l'émancipation, non seulement de pro-
fession, mais encore de fait. Il a brisé les chaînes de
4,000,000 d'esclaves et en a fait des hommes libres, et
au parti de Lincoln est encore échu une suprême con-
joncture qu'il a bravement affrontée, dans la libération
de 10,000,000 d'hommes du joug de l'impérialisme.»
Sans nul doute, McKinley était autorisé comme pas un,
à parler au nom du parti républicain. Pour preuve, on
n'a qu'à citer ce qu'a dit de lui le sénateur Foraker, dans
la Convention Nationale Républicaine de 1900: «Aucun
homme, dans toute la nation, n'est aussi bien qualifié
pour cette charge de confiance (la présidence) que le
grand chef sous la direction de qui l'œuvre a été con-
duite si loin. Il a la tête, il a le cœur, il a les connaissances
spéciales et l'expérience spéciale qui le mettent au-dessus
de tous autres candidats. Il a aussi le caractère et la ré-
putation immaculée ; il a sa vie irréprochable, qui le rend
cher à tous ses concitoyens et lui assure la confiance,
le respect, l'admiration, l'amour et l'affection de tout le
peuple américain.»
Tel était l'homme que l'intelligence et l'honnêteté poli-
tique de ses concitoyens avaient désigné, en deux fois,
pour diriger les hautes destinées de son pays. Pour con-
et la République d'Haïti 175
sacrer son nom d'une façon suréminente dans les pages
de rhistoire, il lui vint, comme à Lincoln dont il se récla-
mait héroïquement, la couronne du martyre, qui nimbe,
à travers le» siècles, les fronts illuminés par le sentiment
intense de la justice et de la vérité. Mais quand il tomba
sous la balle assassine de Czolgosz, le peuple des États-
Unis, éploré mais réconforté par la sympathie de toutes
les nations civilisées, n'eut pas à chercher longtemps pour
combler le vide lugubrement fait à la Maison Blanche:
Dans le successeur constitutionnel de McKinley, les Amé-
ricains avaient un homme. C'était M. Roosevelt.
M. THEODORE ROOSEVELT
NÉ le 27 octobre 1858, M. Roosevelt n'avait que
quarante-trois ans, lorsqu'il prit les rênes du pouvoir, dans
la plus grande république qui ait jamais existé. Jamais
on ne vit, avant lui, un aussi jeune président s'installer
à la Maison Blanche. Néanmoins, nul ne fut mieux pré-
paré à occuper la première magistrature des États-Unis.
« Il avait été Commissaire Principal du Service civil de
cette grande nation, le chef de la police administrative de
notre principale métropole (New- York), le fonctionnaire
actif (sous-secrétaire d'état) du Département de la Ma-
rine, le plus énergique officier volontaire de la guerre
hispano-américaine, le gouverneur de New- York et le
vice-président des États-Unis. L'homme qui avait bril-
lamment réussi dans toutes ces positions et qui s'en était
acquitté, les unes après les autres, comme si chacune
d'elles lui fournissait la seule grande occasion de remplir
un service public, ne pouvait porter à la présidence qu'une
science et une expérience accumulées, propres à faire sen-
tir son action dans toutes les branches de cette suprême
fonction.»*
"Dr. Albert Shaw: Introduction ta the Published Speeches
of Président Roosevelt,
^77
178 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
M. Roosevelt est un républicain convaincu. « Je suis
un républicain, par héritage et par éducation, a-t-il écrit;
quelque bonne chose que j'aie pu accomplir dans la vie
publique, a été accomplie par l'intermédiaire du parti ré-
publicain. J'ai agi avec lui, dans le passé, et je désire
agir avec lui dans l'avenir.» Aussi bien, personne n'a été
plus que lui un sincère admirateur du président disparu.
Durant la campagne présidentielle de 1900, il éleva la
voix, dans la Convention tenue à Philadelphie, pour re-
commander la candidature de McKinley, en faisant sentir
l'importance et la nécessité d'avoir, à la direction des
affaires, un homme compétent et honnête.
« Des lois sages, dit-il, sont inestimables ; mais, après
tout, elles ne sont pas aussi nécessaires qu'une administra-
tion éclairée et honnête. La meilleure loi du monde ne
peut être entièrement efficace et elle peut être entièrement
inefficace, si elle est appliquée par ceux qui y sont hostiles
et qui veulent la renverser.»
Deux ans après la mort de son digne prédécesseur, M.
Roosevelt trouva encore des paroles émues pour glori-
fier son nom. Dans un discours prononcé à Canton
(Ohio) le 2y janvier 1903, il a rappelé ainsi le deuil na-
tional causé par le crime de Czolgosz : « La nation était
abasourdie et le peuple prit le deuil, dans le sentiment
d'une amère privation, parce qu'il avait perdu un homme
dont le cœur battait pour lui, comme avait battu autre-
fois le coeur de Lincoln. Nous fîmes bien de nous lamen-
ter ; car la perte était pour nous, non pour lui. Il mourut
dans la plénitude d'or de son triomphe. Il mourut vie-
et la République d'Haïti 179
torieux, dans cette lutte qui est la plus élevée de toutes,
celle entreprise pour une plus large, plus juste et plus
généreuse existence nationale.»
Ce n'était pas là de l'éloquence conventionnelle. Les
convictions de l'orateur étaient à la hauteur de ses ex-
pressions. En effet, lorsque M. Roosevelt assuma la
charge de Président des États-Unis, il était résolu à ne
point se détourner de la voie consciencieusement suivie
par le chef qu'il remplaçait. Il s'y engagea formellement
et ouvertement, comme c'est son habitude dans toutes
les grandes occasions. Le 14 septembre 1901, il se trou-
vait à Buffalo, dans une bibliothèque obscurément éclai-
rée. C'est là qu'il prêta le serment constitutionnel exigé
avant l'entrée en fonctions d'un chef d'État américain.
Il aurait pu se contenter d'une formule protocolaire plus
ou moins banale; mais il y ajouta l'allocution suivante,
dont la brièveté ne rend que plus saisissante le caractère
solennel :
« A cette heure de profonde et terrible affliction natio-
nale, je désire affirmer que mon intention et mes efforts
devront être de continuer, dans son absolue intégrité, la
politique du président McKinley, pour la paix, la pros-
périté et l'honneur de notre bien-aimée patrie.»
M. Roosevelt, tout en y mettant le cachet de sa per-
sonnalité si proéminente, a religieusement tenu parole. En
conduisant, cependant, la politique du président McKin-
ley, à laquelle il a donné un cadre si éclatant, par sa façon
d'en exécuter le programme, il n'a fait que mettre en
pratique des principes qu'il avait adoptés et même for-
i8o M, Roosevelt, Président des États-Unis,
mules avec une maîtrise d'expression, une hardiesse de
pensée dont l'impression ne peut s'effacer de l'esprit de
ceux qui en ont fait une étude attentive.
Formuler des principes ou des opinions philosophiques
ou politiques, dont l'ensemble cohérent et l'enchaînement
logique tendent à établir une direction de l'esprit ou de
la volonté, c'est, à proprement parler, créer une doctrine.
Probablement, c'est en ce sens que M. Garrison, en réu-
nissant les pensées de M. Roosevelt, répandues çà et là
dans ses messages présidentiels ou ses discours publics,
de 1901 à 1903, a donné à son utile compilation le titre
sensationnel de « La doctrine de Roosevelt.» Mais la doc-
trine politique de M. Roosevelt, même en se renfermant
dans ce qu'il a écrit ou dit comme homme public, se trou-
vait déjà tout entière dans son magistral discours pro-
noncé à Minneapolis, le 2 septembre 1901, quelques jours
avant l'attentat de Czolgosz. Il n'y a pas une seule opi-
nion, pas une seule grande idée exprimée, depuis quatre
ans, par le président actuel des États-Unis, qui ne fût
en germe ou explicitement avancée par le vice-président
de 1901.
Tout d'abord, on y trouve le même souci de McKinley
de désavouer tout esprit d'impérialisme. « D'un bout à
l'autre de notre carrière nationale, y disait l'ancien colonel
des Rough Riders, notre histoire en a été une d'expan-
sion, l'expansion étant de différentes sortes et de diffé-
rentes époques. Cette expansion n'est pas un sujet de
regret, mais plutôt de fierté. C'est en vain qu'on dirait
à un peuple aussi impérieux que le nôtre que l'esprit d'en-
et la République d'Haïti i8i
treprise n'est pas une chose saine. Le vrai Américain n'a
jamais eu peur de courir des risques, quand le prix à
gagner était d'une suffisante valeur.
« Aucune nation capable de se gouverner et de déve-
lopper par ses propres efforts une civilisation saine et
régulière, quelque petite soit-elle, n'a rien à craindre de
nous. Notre conduite avec Cuba met cela en pleine lu-
mière et elle doit être pour toujours, un sujet de juste
fierté nationale . . .
« De même qu'il est du devoir d'une puissance civili-
sée de respecter scrupuleusement les droits d'une puis-
sance civilisée plus faible et d'aider volontiers celles qui
luttent pour la civilisation, de même c'est exactement son
devoir de supprimer la sauvagerie et la barbarie.»
N'est-ce pas, là, le même thème développé dans le mes-
sage présidentiel présenté à la seconde session du 57"*
Congrès et dans la lettre à M. Elihu Root, à l'occasion du
Banquet Cubain, en mai 1904?
A propos des Philippines, le discours de Minneapolis ex-
pose encore les mêmes idées de McKînley, dans les termes
suivants : « Aux Philippines, il y a cent fois plus de liberté
sous nous qu'il n'y en aurait eu, si nous avions abandonné
ces îles. Nous n'essayons pas de subjuguer un peuple;
nous essayons de le développer et d'en faire un peuple
respectueux des lois, industrieux et instruit ; et nous espé-
rons, en dernière analyse, d'en faire un peuple autonome.»
Quand, plus tard, le président Roosevelt, obsédé comme
son prédécesseur, par cette troublante question des Phi-
lippines, eut à la reprendre, ce ne fut que pour dévelop-
i82 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
per la subtile distinction entre Tindépendance et la liberté,
en y adaptant sa théorie du « plus grand bien,» the larger
good. « Rappelez-vous toujours, dit-il, que l'indépen-
dance d'une tribu ou d'une communauté peut n'avoir et
souvent n'a rien quelconque à faire avec la liberté indi-
viduelle, dans cette tribu ou cette communauté. Il y a,
en ce moment, en Asie et en Afrique, des vingtaines de
monarchies despotiques, chacune desquelles est indépen-
dante, et dans aucune d'elles n'existe le plus léger vestige
de la liberté pour les individus. C est, en fait, un gain
insignifiant pour Thumanité que celui de l'indépendance
d'un tyran teint de sang, qui règne sur des esclaves ab-
. jects et abrutis. Mais grand est le gain de l'humanité
qui suit la voie lente mais ferme d'une liberté régulière,
la liberté de l'individu respectueux de la loi, la seule fon-
dation solide sur laquelle une indépendance nationale
puisse être édifiée. Partout où, dans les Philippines, l'in-
surrection a été définitivement et finalement comprimée,
le Philippin jouit déjà, sous notre gouvernement, de
franchises politiques, d'une liberté personnelle, telles qu'il
n aurait pu jamais même rêver, sous le gouvernement
d'une oligarchie aguinaldienne.»
Qui pourrait disconvenir que « le plus grand bien »
pour le citoyen des Philippines soit la liberté, avec les
V franchises politiques, et qu'on doive la préférer, pour lui,
à une indépendance perpétuant la malfaisance d'une oli-
garchie nationale? Personne. Et la thèse ainsi sou-
tenue par M. Roosevelt projette des aperçus qui donnent
à méditer.
et la République d'Haïti 183
Mais le côté le plus saisissant du discours de Minnea-
polis, c'est Texposition de cette philosophie politique, pres-
tigieuse comme un évangile moderne et que Ton pourrait
appeler l'Américanisme. Sans doute on trouvera dans
divers écrivains américains ou même européens, les mêmes
idées de M. Roosevelt, jetées par bribes ou par saccades,
dans une composition littéraire quelconque; mais per-
sonne ne s'y est appuyé avec la même fermeté, la même
consistance et la même unité de direction mentale. Il y
a là, évidemment, la collaboration de celui qui a écrit The
Strenuous Life et American Ideals avec celui qui a égale-
ment écrit The Winning of the West, The Wilderness
Hunier et The Rough Riders, et qui a, de plus, vécu
presque tout ce qu'il a écrit. C'est le résumé d'un en-
semble d'initiation intellectuelle, de discipline sportive et
d'imprégnation morale, des plus difficiles à rencontrer
dans un seul individu.
« Nous sommes une nation de pionniers, dit-il ; les pre-
miers colons débarqués sur nos rivages étaient des pion-
niers ... Ils furent des hommes d'espérance et d'at-
tente, d!entreprise et d'énergie ; car les hommes d'un con-
tentement émoussé ou d'un désespoir stupide n'eurent
point de part dans ce grand mouvement de pénétration
et d'excursion dans le Nouveau Monde. Notre pays a
été peuplé par des pionniers et, par conséquent, il a en
lui plus d'énergie, plus d'entreprise, plus de puissance ex-
pansive qu'aucun autre dans le moade entier.
« Les hommes qui, avec la hache dans la forêt, le pic
dans les montagnes et la charrue sur les prairies, pous-
184 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
sèrent au complet établissement de notre domination sur
les déserts américains, ont donné une forme définie à
notre nation. Ils ont montré les qualités d'audace, d'en-
durance, de largeur de vue, d'ardent désir de la victoire
et de refus obstiné d'accepter la défaite, lesquelles tendent
à former Tessentielle virilité du caractère américain. Au-
dessus de tout, ils ont reconnu, dans une forme pratique,
la loi fondamentale du succès dans la vie américaine, — la
loi du travail dignifié, la loi de l'effort hautement ré-
solu . . .
« Les nations faibles et stationnaires ont disparu aussi
sûrement et plus rapidement que celles dont les citoyens
sentirent en eux la force ascensionnelle qui pousse les
âmes généreuses à l'effort grand et noble.»
« Aucune prospérité ni aucune gloire ne peuvent sauver
une nation dont le cœur est pourri.»
(( A la longue, la frugalité, l'industrie, l'énergie et la
capacité de l'individu doivent toujours rester les princi-
paux facteurs du succès.»
<( C'est parce que nous croyons de tout notre cœur et de
toute notre âme dans la grandeur de ce pays, parce que
nous avons dans nos veines le frémissement d'une vie
robuste et que nous sommes assurés qu'il nous a été donné
le privilège de jouer un rôle supérieur dans le siècle qui
vient de s'ouvrir, que nous saluons avec un vif plaisir
l'occasion d'accomplir la tâche quelconque que la Provi-
dence pourra nous assigner ...»
(( S'ils sont sages, tous les pères et mères, dans ce pays,
inciteront leurs enfants à ne point reculer devant les dif-
et la République d'Haïti 185
ficultés, mais à les affronter et à les vaincre ; non à s'éver-
tuer pour une vie d'ignoble aisance, mais à s'efforcer de
faire leur devoir, d'abord envers eux-mêmes et leurs fa-
milles, et puis envers toute la République. Et il faut que
ce devoir prenne inévitablement le cachet du travail, dans
une forme ou dans une autre.»
Ces citations, entrecoupées dans le texte, sont présen-
tées, ici, dans un ordre qui n'est pas exactement celui du
discours dont elles sont pourtant textuellement tirées et
dont elles constituent les pensées maîtresses, la « substan-
tifique moelle.» Je les ai groupées suivant mes notes
prises, en plusieurs lectures.
L'orateur avait déjà exprimé, avec plus de relief, les
mêmes idées du dernier paragraphe, dans son beau livre
La Vie Intense (The Strenuous Life) : « Envisageons
fièrement la vie, écrit-il, résolus à faire bien et virilement
notre devoir, résolus à soutenir la justice en parole et en
action, résolus à être à la fois honnêtes et braves, à servir
de hauts idéals, en usant cependant des méthodes prati-
ques. Surtout ne tremblons devant aucune lutte morale
ou matérielle, pourvu que nous soyons certains que cette
lutte est justifiée; car c'est seulement par la lutte, par
l'effort difficile et dangereux que nous atteindrons enfin
le terme de notre grandeur nationale.»*
* En Europe, on est incapable de saisir cette conception de la
vie, qui fait des Américains ce peuple extraordinaire, dont les
rapides progrès, la virilité et « Tef fort hautement résolu » éton-
nent le Vieux Monde. Ne regardant que la superficie de cette
vie intense, on n'y voit que les qualités opposées, qui la ren-
dent tellement dissemblable à la vie européenne. M. Charles
Roux, écrivain français, a fait une heureuse trouvaille, en dé-
i86 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
Après avoir lu toutes ces pensées, toutes ces maximes
dont l'élévation morale et philosophique, de même que le
bonheur d'expression, dénote une si puissante organisa-
tion intellectuelle, il s'en dégage, sur la personnalité de
M. Roosevelt, une impression générale, qui ne laisserait
voir en lui que l'homme de méditation, toujours en face
de ridée, tels un Kant, un Fichte, un Stuart-Mill ou un
Auguste Comte, abandonnant aux autres mortels la be-
sogne d'agir et de réaliser les faits, les concepts dont ils
couvrant que Mr. Roosevelt « est un grand homme à qui il ne
manque que quelques siècles de civilisation.» Mr. Francesco
Bianchi, écrivain italien, en y applaudissant, déclare dans Italiana
Moderna, que «ce jugement subtile et juste s'applique à tout le
peuple de l'Amérique du Nord.»
Ce dernier se pique vraisemblablement de connaître parfaite-
ment les choses américaines. « Le jeune américain, écrit-il,
forme sa personalité dans la lutte même de la vie, où il s'élance
dès qu'il atteint l'âge convenable. Il reçoit la virile éducation
que Tacite met sous les yeux des jeunes Romains des dernières
années de la république, qui pugnare in prœlio discebant. Ainsi
le yankee entre dans la vie politique sans les scrupules d'aucun
préjugé, sans préconceptions scolastiques ni liens académiques.
Et ainsi, Mr. Roosevelt commença sa carrière comme combat-
tant et parvint à la Présidence, non en suivant la hiérarchie
officielle, mais par l'activité variée d'une vie intensément vécue.»
Traduttore, traditore, « traduire c'est trahir,» assure un dicton
italien. Comme la prose de M. Bianchi a été traduite en an-
glais par The American Review of Reviews, dont j'ai traduit
le texte en français, il est fort possible que l'écrivain italien
ait été la victime d'une double trahison. Mais, en vérité, que
peut-on trouver de commun entre ce qu'a écrit Tacite (je sup-
pose qu'il s'agit de son célèbre ouvrage de Morihus Germano-
rum) avec l'éducation d'un citoyen des États-Unis? Que dire
de la façon dont M. Bianchi considère l'arrivée de M. Roosevelt
à la Présidence? Pour son esprit raffiné, le chef Américain ne
serait qu'une espèce de Marius parvenu au consulat sans par-
et la République d'Haïti 187
indiquent la haute portée politique et morale, ou l'ordon-
nancement inéluctable. Mais comme on s'y tromperait!
Ce philosophe dogmatique est un homme d'action. Il
pratique la virilité encore mieux qu'il ne l'enseigne. Pour
s'en convaincre, voyez plutôt le vivant portrait qu'en
a fait le sénateur Depew, dans un discours prononcé à
la Convention nationale Républicaine de Philadelphie, en
juin 1900, en recommandant M. Roosevelt comme vice-
président des États-Unis.
«A Santiago, dit l'éloquent sénateur, on entendit une
courir le Curriculutn réglementaire, ayant passé par le préture
avant d'avoir été questeur ! . . .
Même l'esprit éclairé et sagace de M. E. Melchior de Vogiié
reste invinciblement enchaîné à ses préoccupations ultra-classi-
ques» quand il parle des États-Unis. Dans les Annales littéraires
et politiques du 20 novembre 1904, le délicat académicien dit de
M. Roosevelt : « Hanté visiblement par des souvenirs de la Répu-
blique romaine, ce yankee lettré moule sa pensée et sa phrase sur
les modèles que nous a légués l'orgueil romain.» La phrase de
M. Vogué est certainement fort belle, académique au possible;
mais en s'extériorisant, comme il soupçonne les Américains de
vouloir faire, ne se croirait-il pas, plume en main, dans la peau
de M. Roosevelt?...
Dans ma jeunesse, j'ai passablement feuilleté Tite-Live et
Salluste, dont le genre est de mettre de superbes discours dans
la bouche des personnages romains; j'ai lu Tacite, plus sobre
d'allocutions politiques, et les Commentaires de César dont le
style approche tant de la modernité; j'ai enfin passé des heures
et des heures à parcourir les Conciones. Peut-être n'en ai-je
rien compris; mais il me faut avouer que, pas plus là que dans
les discours ou les écrits philosophiques de Cicéron, ou de Se-
nèque, ou dans l'amplification oratoire de Pline le Jeune qu'est
le Panégyrique de Trajan, je n'ai trouvé quelque chose qui
ressemble sérieusement à la pensée et à la phrase du gradué de
Harvard... Aussi bien, on est toujours si loin d'un Melchior
de Vogiié!
i88 M. Roosez'clt, Président des États-Unis,
voix modeste, excessivement polie, s'adressant au régi-
ment des miliciens se trouvant sur le terrain, au moment
où les boulets espagnols fendaient l'air sur leurs têtes.
Cette voix disait : « Tenez-vous d*un côté, s'il vous plaît,
messieurs, d'un côté, s'il vous plaît, afin que mes hommes
puissent se déployer.» Et quand cet homme poli fit sortir
ses hommes à ciel ouvert, où ils pouvaient voir en face
les bayonnettes et les boulets de l'ennemi, il y eut en lui
f une transformation. Cette transformation était celle du
dandy devenu vacher, du vacher devenu soldat et du
soldat devenu un héros ; et, s'élançant sur la colline, le pis-
tolet à la main, il cria aux miliciens derrière lui : « Donnez-
les au diable, mes garçons ! Donnez-les au diable ! ... »
Cet homme poli, transformé en héros par l'odeur de la
poudre et la sensation du danger, proférant un juron su-
perbe, en face de la mort que lançaient les boulets et que
pointaient les bayonnettes, ce n'était pas un autre que M.
Roosevelt, à la tête de ses casse-cous ! . . . »
Obtenir par l'effort, par le travail incessant, une « Amé-
rique » de plus en plus forte, de plus en plus grande, telles
-J sont les aspirations du président des États-Unis. Il y
met un tempérament complexe d'homme d'état, de soldat
et de philosophe, où la diplomatie, la brusquerie et la
raison s'entremêlent étonnamment dans le même élan
patriotique. Avec cette façon de comprendre et de trai-
ter les questions américaines, la doctrine de Monroe, dont
la tradition est vieille de plus de trois quarts de siècle,
prend naturellement, sous sa plume ou sur ses lèvres,
un caractère plus saillant et plus énergique, sans devenir
et ta République d'Haïti 189
le moins du monde agressif ou menaçant. Dans son mes-
sage présenté dans la première session du 57"* Congrès ^
des États-Unis, il s'est ainsi exprimé :
« Il y a juste soixante dix-huit ans, depuis que le prési-
dent Monroe, dans son message annuel annonça que Les
continents américains ne doivent plus être dorénavant
considérés comme susceptibles de nouvelle colonisation
par aucune puissance européenne. En d'autres mots, la
doctrine de Monroe est une déclaration qu'il ne doit plus
y avoir d'agrandissement territorial par une puissance
non-américaine quelconque, aux dépens d'une puissance
américaine, sur le sol américain.
« Cette doctrine n'a rien à faire avec les relations com-
merciales des nations américaines, laissant, en réalité, à
chacune d'elles le droit de former telles relations qu'elle
désire. En d'autres termes, elle est réellement une ga-
rantie de l'indépendance commerciale des pays américains.
Nous ne demandons pas, à l'abri de cette doctrine, de re-
lations exclusives avec aucun autre État de l'Amérique.
Nous ne garantissons aucun État contre le redressement,
s'il se conduit mal, pourvu que ce redressement ne prenne
point la forme de l'acquisition d'un territoire par une puis-
sance non-américaine.
« Notre attitude à Cuba est une suffisante garantie de
notre propre bonne foi. Nous n'avons pas le plus léger
désir de nous assurer aucun territoire aux dépens de nos
voisins. Nous voulons travailler avec eux, la main dans
la main, de façon que nous tous puissions nous élever
ensemble. Nous nous réjouissons de la bonne fortune de
J
190 Af. Roosevelt, Président des États-Unis,
chacun d'eux; nous saluons avec plaisir leur prospérité
matérielle et leur stabilité politique.»
Dans la seconde session du même Congrès (en 1902),
il dit encore, à propos du Canal de Panama : « Aucune
nation indépendante, en Amérique, n'a besoin d'avoir la
y moindre crainte d'agression de la part des États-Unis. Il
appartient à chacune de maintenir l'ordre dans ses pro-
pres limites et de remplir ses justes obligations envers
les étrangers. Lorsque cela est fait, elles peuvent rester
assurées que, fortes ou faibles, elles n'ont rien à craindre
d'une intervention extérieure.»
Dans sa lettre du 20 mai 1904, à M. Elihu Root, lue
au banquet offert à New- York, à l'occasion du 2"* an-
niversaire de la République cubaine, il répéta encore :
« Ce n'est pas vrai que les États-Unis aient le désir
d'acquérir de nouveaux territoires ni qu'ils nourrissent
aucun projet, à l'égard d'autre action, sinon pour leur
propre bien-être. Tout ce que nous voulons, c'est de voir
les pays voisins du nôtre stables, ordonnés et prospères.
Tout pays dont le peuple se conduit bien peut compter
sur notre sincère amitié. Si une nation démontre qu'elle
sait comment se conduire avec décence dans les questions
politiques et industrielles, si elle maintient l'ordre et sa-
tisfait à ses obligations, elle n a point à craindre l'inter-
vention des États-Unis. Des faits brutaux ou l'impuis-
sance ayant pour résultat le relâchement des liens d'une
société civilisée peuvent, à la fin, exiger l'intervention de
quelque nation civilisée et, dans l'hémisphère occidental,
les États-Unis ne peuvent se montrer indifférents à ce
et la République d'Haïti 191
devoir ; mais il ne reste pas moins vrai que nos intérêts et
ceux de nos voisins du Sud sont, en réalité, identiques.
Tout ce que nous leur demandons, c'est qu'ils se gou-
vernent bien et qu'ils soient prospères et ordonnés. Tant
qu'ils procéderont ainsi, ils ne trouveront en nous que
le désir de les aider.»*
M. Roosevelt saisît merveilleusement la haute respon-
sabilité internationale et la charge, pouvant devenir bien
lourde, que doivent assumer les États-Unis, pour donner
à la fameuse doctrine une portée réelle et effective. Aussi
en a-t-il avisé le peuple américain, avec sa franchise bien
connue. Le 2 avril 1903, il prononça à Chicago les pa-
roles suivantes:
« La doctrine de Monroe n'est pas une loi internatio-
nale et quoique je pense qu'elle deviendra telle, un jour,
cela n'est pas nécessaire, aussi longtemps qu'elle reste un
trait caractéristique de notre politique étrangère et aussi
longtemps que nous possédions à la fois la volonté et la
force de la rendre effective. Ce dernier point, mes chers
concitoyens, est de toute importance et c'en est un que,
comme peuple, nous ne pouvons jamais nous permettre
d'oublier. Je crois de tout mon cœur et de toute mon
âme dans la doctrine de Monroe; je suis convaincu que
l'immense majorité de mes compatriotes croient également
en elle; mais je préférerais infiniment nous voir l'aban-
donner que de nous voir la mettre en avant, faire du bruit
autour d'elle et, cependant, manquer d'édifier une force
de combat suffisante, laquelle, en dernière analyse, peut
* Traduction du journal Le Soir.
192 M. Rooscvelt, Président des États-Unis,
seule la faire respecter par toute puissance étrangère dont,
à l'occasion, l'intérêt pourrait être de la violer.»
En fait, nul ne peut nier que la doctrine de Monroe,
ainsi interprétée, ainsi accentuée par M. Roosevelt, ne
tende à prendre un caractère de droit international posi-
tif. On n'a qu'à bien observer Tadhésion tacite, mais de
plus en plus manifeste, qu'y donnent toutes les grandes
puissances européennes. Que doit-il en sortir, dans l'ave-
nir ? Cette question trouble bien des monarques ou même
de simples particuliers, dont le bonheur serait de pouvoir
continuer à faire leur bon plaisir avec les pays jeunes et
encore mal organisés, auxquels la peur de la force pri-
mant le droit fait subir une si nuisible dépression dans
leur développement national. Mais je n'y peux voir, pour
ces pays faibles et mal outillés, dont la plupart des répu-
bliques centrales ou méridionales de l'Amérique sont des
spécimens, qu'une garantie tutélaire, qu'un contrefort né-
cessaire. N'ayant plus cette crainte abrutissante de per-
dre leur autonomie, crainte dont les jouisseurs classés
et patentés d'une indépendance mal utilisée font un épou-
vantail spécifique contre toutes les revendications de la
justice et de la liberté, ces jeunes peuples qui ne man-
quent ni d'intelligence ni d'énergie morale, pourront
s'évertuer, pour acclimater chez eux la civilisation, but
rationnel de toute organisation nationale digne de respect
et de sympathie. Aussi bien, je répéterai volontiers les
paroles du président des États-Unis : « Je crois de toute
mon âme, à la doctrine de Monroe.»
Après cette fameuse doctrine, ce qui intéresse le plus
et la République (f Haïti 193
les Haïtiens, dans leurs relations avec les États-Unis, c'est ^
la question de race ou de préjugé de couleur. Là encore,
M. Roosevelt s'est constamment montré conséquent avec
le programme républicain, dont l'un des principes le mieux
fixés est la rédemption du nègre américain de l'esclavage
à la liberté et de l'infériorité sociale à une ascension mo-
rale et intellectuelle vers l'égalité, par l'éducation et le
travail.
« C'est une excellente chose, a dit M. Roosevelt, que
la garde qui veille autour de la tombe de Lincoln soit com-
posée de soldats de couleur. Ce fut personnellement une
bonne fortune pour moi, à Santiago, de servir à côté des
troupes de couleur. Un homme qui est assez bon pour
verser son sang pour le pays, est assez bon pour être .
gratifié d'une part équitable dans les jouissances natio-
nales. Personne n'a droit à plus que cela, personne ne
doit avoir moins que cela.»
Ce qu'il réclame du noir, désireux de monter, ce sont .^
les qualités morales et intellectuelles qui constituent la -
seule vraie distinction parmi les hommes de toutes les
races, a Le type du caractère personnel et de la vertu
civique que le Président veut établir pour l'émulation du
noir est mieux personnifié dans Booker T. Washington
que dans aucun homme de couleur connu du public, écrit
M. Leupp. Tout noir qui aspire aux emplois doit faire
preuve de cette capacité. Suivant le degré qu'il s'en ap-
proche ou s'en écarte, il sera jugé capable ou incapable.»^
Je ne sais si l'exigence ne serait pas poussée trop loin,
^Francis E. Leupp: The M an Roosevelt, p. 217.
194 M' Roosevelt, Président des États-Unis,
en demandant à tous les noirs américains de ressembler à
M. Booker T. Washington, avant d'aspirer légitime-
ment aux fonctions publiques. Demandons-le. La plu-
part des fonctionnaires blancs ont-ils la capacité du grand
éducateur de Tuskegee ? La négative n'est pas douteuse.
Toutefois, M. Roosevelt n'a jamais adopté une telle for-
mule, pour exprimer ses sentiments. En s'adressant aux
chefs du parti républicain, dans le Sud des États-Unis, il
dit simplement : « Désormais le Sud doit être gouverné
dans ses relations fédérales par les meilleurs hommes que
je peux obtenir, sans aucune considération de race ou de
parti.» Mais s'arrêterait-il à imposer aux noirs aspirant
aux fonctions publiques, la capacité d'un Booker Wash-
ington, que ce serait encore énorme.
En effet, le préjugé de couleur ne fait point de distinc-
tion entre le nègre capable et le nègre incapable. Ce qu'il
refuse d'accepter à la participation des prérogatives po-
litiques et sociales, ce n'est pas l'ignorant ou le mal élevé,
c'est le noir, du pur sang au dernier deg^é du sang mêlé,
pourvu qu'on puisse découvrir dans ce blanc apparent un
indice quelconque de métissage.^ Pour en faire foi on
* Il y avait un homme, dit Booker Washington, qui était bien
connu dans son milieu comme un Nègre, mais qui était si blanc
que même un expert aurait une rude tâche pour le classer comme
un noir. Cet homme lisait, dans la partie du train mise à part
pour les voyageurs de couleur. Lorsque le conducteur du train
fut à sa portée, il laissa voir immédiatement sa perplexité. Si
Thomme était un nègre, le conducteur n'avait nul besoin de
l'envoyer dans la voiture des blancs; en même temps s'il était
un blanc, le conducteur ne voulait pas lui faire l'insulte de lui
demander s'il était un nègre. L'agent le regarda attentivement,
examinant sa chevelure, ses yeux, son nez et ses mains, mais
et la République d^ Haïti 195
n'a qu'à rappeler la curieuse émotion qui, partie du Sud,
gagna tous les États-Unis, d'un bout à l'autre, lorsque M.
Roosevelt, en octobre 1901, eut ouvertement reçu, à la
table de la Maison Blanche, le même Booker T. Wash-
ington. L'écho en parcourut les deux mondes. Là où
l'indignation ne fut pas formellement exprimée, il y eut
au moins des observations sévères ou apitoyées sur l'im-
prudence d'un tel défi jeté aux mœurs américaines. Le
président resta impassible et domina toutes ces clameurs
par la fermeté même de son attitude.^ La nomination du
^ Dr. William D. Crum, comme percepteur de douane, à
Charleston, ne causa pas moins de scandale parmi les
blancs du Sud. Les remontrances devinrent même plus
effectives. Un des protestataires alla jusqu'à avancer que
M. Roosevelt, durant sa visite à l'Exposition de Charles-
ton, au printemps de 1902, avait donné sa parole, à trois
éminents citoyens blancs, qu'il ne nommerait jamais un
semblait encore embarrassé. Finalement, pour résoudre la dif-
ficulté, il se courba et jeta un regard investigateur sur le pied
de rhomme. Quand je vis le conducteur examiner les pieds de
l'homme en question, je me ris en moi-même: «Cela réglera
l'affaire.» Et il en fut ainsi; car l'employé du train en conclut
promptement que le passager était un nègre et il le laissa où il
était. Je me félicitai que ma race eût la bonne fortune de con-
server un de ses membres. (Up front Slavery, pp. loo-ioi.)
*A cette époque, étant ministre d'Haïti à Paris, j'eus l'hon-
neur d'écrire à M. Roosevelt une lettre de félicitations et de
remerciements, au nom de la race noire, en lui adressant un
exemplaire de mon ouvrage De V Égalité des Races Humaines,
Lettre et volume furent cordialement accueillis par le grand Amé-
ricain, qui m'honora d'une réponse quasi-officielle, ayant été faite
par l'honorable M. John Hay, Secrétaire d'État, au nom du Pré-
sident
196 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
nègrt aux fonctions publiques, dans cette ville. Le Prési-
dent concentra son indignation contre cette fausse impu-
tation, mais il écrivit à Tune des trois personnes en ques-
tion:
« Comment quelqu'un aurait-il pu avoir Tidée que j'ai
dit que je ne nommerais point aux emplois des hommes
de couleur* honorables et intègres, lorsqu'il n'y aurait
d'autres objections contre eux que leur couleur? J'avoue
que je suis entièrement incapable de le comprendre. Au
temps de ma visite à Charleston, le printemps dernier,
j'ai fait et, depuis ce temps, j'ai continué à faire nombre
de pareilles nominations dans divers États où il y a une
population de couleur considérable . . . Ces nominations
d'homme de couleur n'ont constitué dans aucun État plus
qu'une mince proportion du nombre total de nominations.
Je suis incapable de voir comment on pourrait légitime-
ment me demander de faire une exception pour la Caro-
line du Sud. Aussi loin que je le peux légitimement, je
tâcherai toujours de faire attention aux désirs et aux sen-
timents du peuple de chaque localité; mais je ne puis con-
sentir à prendre position, en fermant la porte de l'espé-
rance,— la porte de l'opportunité, — à un homme quel-
conque, n'importe son mérite, sur les simples fondements
de la race ou de la couleur.»
On remarquera le soin constant que j'ai mis à faire
connaître M. Roosevelt par sa propre parole et surtout
/Le terme colored men, «hommes de couleur,» s'emploie aux
États-Unis pour tous les noirs, jaunes et sang-mêlés, comme les
anciens colons de St-Domingue l'employaient pour désigner les
affranchis noirs, jaunes ou sang-mêlés.
et la République d'Haïti 197
par des paroles ayant les plus souvent un caractère offi-
ciel. Cependant jusqu'ici, on ne doit voir en lui que le
successeur de McKinley, dont il avait juré de « continuer
la politique dans son absolue intégrité.» En effet, pour
celui qui a bien étudié cet homme extraordinaire, sa pa-
role a un prix que ne revêtent guère celles de beaucoup
d'hommes d'États. Certes, ce n'est pas lui qui signerait
\ cette maxime élégamment immorale du prince de Talley-
J rand : « La parole a été donnée à l'homme pour dissimu-
ler sa pensée.» Aussi est-ce le continuateur attentif de
McKinley que nous avons déjà vu à l'œuvre. Mais, pour
adapter ses actes et sa propagande politique, d'une façon
si brillante et si aisée, à la pensée de son éminent prédé-
cesseur, il faut bien qu'il y ait eu entre eux un lien intel-
lectuel et moral, servant de commune direction à leur con-
duite d'hommes publics. Ce lien n'est autre que le pro-
gramme même du parti républicain, dont l'application
présente divers aspects, suivant la personnalité dominante,
mais qui ne dévie point des grandes lignes qui en for-
ment le cadre et la charpente.
C'est ainsi qu'en maintenant sa parole de continuer
la politique de McKinley, M. Roosevelt avait montré le
tact d'un vrai homme d'État, une intelligence consom-
mée du terrain où il avait à marcher, pour arriver les
mains basses à une élection triomphale, sans même pa-
raître y travailler. En offrant au parti républicain un
nouveau gage, aussi sincère qu'éclatant, de sa fidélité aux
principes préconisés, — en même temps que, par sa façon
de le représenter à la Maison Blanche, il lui donnait, aux
198 M. Rooseveltj Président des États-Unis^
yeux du peuple américain, un prestige qui n'a jamais
monté plus haut, — il s'était tout simplement préparé un
marchepied inébranlable, pour gravir les degrés du pou-
voir, cette fois, en signe d'une consécration personnelle.
En effet, s'il y a un fait hors de conteste, dans la poli-
tique intérieure des États-Unis, c'est l'ascendant de plus
en plus croissant qu'exerce sur le pays le parti républi-
cain. L'influence s'en est constamment fait sentir, de-
puis la fondation même de ce parti. Au moment où
s'ouvrait la campagne présidentielle de l'année dernière,
M. Francis Curtis publia une monographie saisissante,
fort instructive et fort attrayante, sous ce titre : « Le
Parti Républicain.» Là, il a habilement mis en lumière
toutes les grandes mesures élaborées et votées sous les
diverses administrations républicaines, avec les noms des
chefs éminents qui ont dirigé le parti. Ce livre parut à
point, pour montrer ou plutôt pour rappeler au peuple
américain que le grand parti de Lincoln, dès le commen-
cement, ne lui avait donné que gloire, honneur et profit.
M. Benjamin Harrison, qui a joué un rôle si remar-
quable parmi les plus illustres présidents fournis par les
républicains, après l'avoir lu, a pu se contenter d'écrire
en résumé : « Considérons tous l'histoire et les déclara-
tions des grands partis et concluons, avec sollicitude, le-
quel doit plus vraisemblablement promouvoir les inté-
rêts généraux de notre peuple.» Qui pourrait hésiter à
répondre: c'est le parti républicain!
Ce parti n'a pas seulement soutenu les doctrines éco-
nomiques qui devaient contribuer à l'indépendance in-
et la République d'Haïti 199
dustrielle et à la brillante prospérité des États-Unis; il
a aussi, — malgré la guerre civile dont les dépenses mon-
tèrent à deux milliards sept cent millions de dollars,
créant une dette publique énorme, avec la plaie du pa-
pier-monnaie,— porté la fortune publique à un degré
que ne pouvaient prévoir les plus optimistes. Sous lui,
les finances de TÉtat furent restaurées, le trésor public
surchargé d'or. La guerre hispano-américaine, relati-
vement courte, il est vrai, ne causa aucun arrêt à ce ma-
gnifique état de choses, grâce à la direction éclairée et
sage de M. Gage, Secrétaire d'État des finances, dont
la prudence et l'habilité soutinrent le crédit public, qui
ne subit aucune crise. Au contraire. Le 3 mars 1900,
au banquet de la Société de VOhio, à New-York, le pré-
sident McKinley disait à son auditoire:
« Nous ne sommes ni en alliance, ni en antagonisme,
ni en brouille avec aucune puissance étrangère, mais en
termes d'amitié avec toutes. Nous achetons de toutes
et nous vendons à toutes; et, dans les deux dernières
années, nos ventes ont excédé nos achats par plus d'un
milliard de dollars. Nos débouchés se sont augmentés
et nos hjrpothèques ont été réduites. Le taux de l'intérêt
a baissé et le salaire du travail a monté. Notre dette pu-
blique diminue et notre excédent dans le Trésor se main-
tient. Il n'y a pas d'exagération à dire que le pays est
dans l'aisance.))
Un apologiste de l'administration du même président
a complété ce brillant exposé de la situation par les pa-
roles suivantes : « Le crédit du pays s'est avancé à la
200 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
plus haute place, parmi toutes les nations. Nous sommes
en train de convertir notre dette consolidée, rapportant 3,
4 et 5% d'intérêt, en 2%, taux plus bas que celui prati-
qué en aucun autre pays; et déjà plus de trois cents
millions ont été ainsi convertis, avec un gain de plusieurs
millions de dollars pour le gouvernement. Nous avons
passé du rang d'une nation émetteuse d'obligations à
celui de nation payante; du rang d'emprunteurs à celui
de prêteurs, de l'état de déficit à celui des excédents, de
la peur à la confiance, de la paresse forcée à l'occupation
profitable. La foi publique s'est élevée et l'ordre public
s'est maintenu. Nous avons prospérité à l'intérieur et
prestige à l'extérieur.»*
Dans un discours du 4 mai 1901, McKinley faisait
rappeler à ses auditeurs enthousiastes que le Congrès de
1900 avait réduit les impôts de $41,000,000. M. Leslie
M. Shaw, avec un tempérament opposé à celui de son
prédécesseur au Ministère des finances, n'a pas moins
heureusement continué l'augmentation des ressources du
Trésor. Mais laissons parler M. Elihu Root. Sous la
rubrique de Annales du parti républicain, l'ancien secré-
taire d'État de la Guerre a publié dans une « Revue » les
constatations suivantes :
« Entre le 30 juin 1900 et le i" juin 1904, notre Trésor
public a recouvré la somme énorme de $2,203,000,000 et
dépensé $2,028,000,000, nous laissant un excédent de plus
de 170 millions, après avoir payé 50 millions pour le Canal
de Panama et prêté $4,600,000 à l'Exposition de St-Louis.
* Murât Halstead, McKinley's Life.
et la République d* Haïti 201
(( Le i®' mars 1897, quand commença la première admi-
nistration de McKinley, nous avions dans le Trésor
$1,806,272,076. C'était $23.14 par tête pour notre popu-
lation et 38.89% de ce chiffre était en or. Le i*' mars
1901, quand commença la deuxième administration de
McKinley, l'argent en circulation dans le pays était de
$2,467,275,228, donnant $28.34 par tête et 44.13% de
cette somme était en or. Cette grande augmentation de
la monnaie a été ménagée de telle sorte que les billets mis
en circulation pour un chiffre élevé sont des certificats
d or, tandis que les certificats d'argent ou greenbacks
sont de petites coupures. Comme les grandes coupures
ou certificats d'or représentent de Tor effectivement en
dépôt, leur présentation à l'échange, aux guichets du Tré-
sor, ne peut jamais peser sur la réserve d'or.»^
Tel était le prestigieux bilan du parti républicain, lors-
qu'il se présenta dans la lutte électorale, en se ralliant en
groupes compacts autour de la candidature de Mr. Roose-
velt. Pour la première fois, peut-être, dans les annales
des campagnes présidentielles, ce parti put impunément
se dispenser d'élaborer un programme, une platform,
comme c'est le terme technique aux États-Unis. Scipion
l'Africain, appelé à se défendre d'une accusation de pécu-
lat, gravit fièrement les marches de la tribune et, pour
toute défense, se contenta de dire: « Romains, c'est à pa-
reil jour que j'ai vaincu Annibal à Zama; allons au Ca-
pitole en rendre grâces aux dieux ! » Il fut suivi par la
foule et porté en triomphe. Le parti républicain, moins
* The American Monthîy Review of Reviews, July, 1904.
202 M. Koosevelt, Président des États-Unis,
démonstratif que le célèbre général, ne crut point pour-
tant qu'il fût nécessaire de dire à la Convention nationale
de Chicago ce qu*il comptait faire, ayant déjà montré les
grandes choses faites par lui en faveur du peuple améri-
cain. Toute sa tâche se concentra à mettre en relief les
hautes qualités de M. Roosevelt, lesquelles le désignaient
incontestablement comme Thomme le plus apte à tenir les
rênes du gouvernement.
« La présidence, écrivit un délégué à la Convention Na-
tionale républicaine, est, sans exception, la plus difficile
fonction du monde. Elle ne connaît ni retraite ni repos.
Elle requiert la santé physique et mentale, une vaste ins-
truction, un jugement prompt et juste, la vigilance et la
souplesse de l'esprit, Télan de l'intelligence et un bon
tempérament. M. Roosevelt a toutes ces qualités à un
haut degré et il a, en plus, une somme de patience raison-
nable, sinon excessive. Quant aux vertus élémentaires,
personne ne les lui dénie . . .
« Personne n'a un flair plus pénétrant que le sien pour
découvrir la corruption et l'insuffisance des fonction-
naires et personne ne poursuit les malfaiteurs plus impi-
toyablement que lui. — L'érudition de M. Roosevelt n'a
point émoussé en lui sa sympathie htunaine ^ et il n'a au-
^ « L'amour de la famille et du foyer monte à la hauteur d'une
passion chez M. Roosevelt,» écrit M. Leupp. En effet, on se
rappelle le souci et la tristesse qui envahirent cet homme d'acier,
quand, vers la fin de l'année 1901, son fils aîné, Théodore Roose-
velt jeune, attrapa un froid qui menaçait sérieusement sa vie.
Comme firent alors tous les admirateurs de M. Roosevelt, je lui
adressai un télégramme avec des souhaits de convalescence pour
son fils. Il eut la courtoisie de me faire répondre par l'intermé-
et la République d'Haïti 203
cime subtilité d'esprit derrière laquelle il cacherait sa sim-
plicité et sa droiture naturelle. . . Le peuple a besoin d'un
réel Président et non d'un muet (une marmotte) et il sait
qu'en M. Roosevelt il aura un réel Président.»^
Comme président temporaire de la Convention Natio-
nale Républicaine à Chicago, M. Elihu Root a dit entre
autres choses :
« Aucun peuple ne peut maintenir un gouvernement
libre, s'il n'apprécie dans son cœur les qualités qui rendent
le président actuel des États-Unis remarquable parmi les
hommes de son temps, comme un type de noble virilité.
Advienne que pourra, ici, advienne que pourra, en no-
vembre, mais que Dieu nous accorde que ces qualités de
brave et loyale virilité soient en honneur dans toute
l'Amérique, qu'elles soient tenues comme un exemple
dans le foyer familial même, et que la jeunesse des géné-
rations à venir grandisse jusqu'à sentir qu'il faut préfé-
rer à la richesse, aux fonctions ou au pouvoir l'honnêteté,
la pureté et le courage de Théodore Roosevelt.»
C'était peut-être pour la première fois qu'en recom-
mandant un candidat présidentiel, on en faisait ainsi le
modèle non seulement de l'homme public, mais de l'hom-
me social en général. Aussi est-ce avec raison que le
même délégué à la Convention de Chicago, dont nous
avons cité plus haut les paroles, a posé cette affirmation :
« Depuis Lincoln, aucune personnalité aussi puissante ne
diaire du général Porter, ambassadeur des États-Unis à Paris,
qui me transmit ses remerciements. Le jeune Roosevelt recou-
vrit heureusement une pleine santé.
* The American Monthly Review of Reviews, July, 1904.
204 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
s est présentée dans notre politique, et l'attaquer ne serait
que rendre plus chères ses qualités attractives.»
D'où vient cette admiration enthousiaste, qui fait de
Mr. Roosevelt le candidat indiscutable de la majorité de
ses concitoyens, poussant leur dévouement jusqu'à l'ido-
lâtrie, si un tel mot pouvait trouver place dans le tempé-
rament américain? Comment expHquer l'étonnante po-
pularité qui entoure son nom, quoique, à l'opposé du pré-
sident McKinley, il ne semble nullement la chercher et
mettrait même une certaine fierté à ne point paraître s'en
occuper? C*est qu'en lui, en sa « puissante personnalité »
se retrouve l'idéal de l'Américain complet, de l'Américain
dont le front resplendit des grandes découvertes de
Franklin, de Fulton, de Morse, d'Edison, des hauts faits
de Washington, des Paul Jones, des Jackson, des Taylor,
des Scott, des Sheridan, des Sherman, des Farragut, des
Lee, des Grant, des Dewey, d'un Hobson, des Sampson,
des Miles et des Wood, de la science politique de Jeffer-
son, de Hamilton, de Clay, de Calhoun, de John Quincy
Adams, de Daniel Webster, de Charles Sumner, de Sew-
ard, de Blaine, . . . mais dont le pied touche la terre gé-
néreuse où les immigrants avaient trouvé un point d'ap-
pui merveilleux pour remuer un monde, à condition d'y
déployer toutes les qualités d'audace et de persévérance
dans l'effort, qui ont été le secret de leur développement
splendide et qui resteront, à jamais, le principal ressort
de la grandeur et de l'épanouissement national de leurs
arrière-neveux.
Le sénateur Lodge a rappelé ce cas de psychologie po-
et la République d'Haïti 205
litîque, en patronnant la candidature de M. Roosevelt,
dans un article du McClure's Magasine de novembre
1904. « Nous des États-Unis, dit-il, nous aimons à nous
figurer TAméricain typique comme un brave et honnête
homme, très humain, sans aucune prétention à l'infailli-
bilité. Nous le voudrions simple dans sa vie familiale,
démocratique dans sa conduite, avec la plus haute édu-
cation qu'on puisse avoir dans le monde; bon envers les
faibles, tendre, loyal et sincère; jamais querelleur, mais
jamais effrayé de la lutte, avec une forte pointe de bonne
humeur et avec une disposition naturelle d'aventure dans
le sang, laquelle nous ne cesserons jamais d'aimer, jusqu'à
ce que ceux qui furent nos ancêtres et qui ont conquis un
continent, seront éloignés de nous à une plus grande dis-
tance dans le passé que ce n'est le cas aujourd'hui.»
Aussi bien, malgré lexcellente réputation dont jouit
M. Alton B. Parker, malgré la recommandation que fit
de lui l'ex-président Grover Cleveland,^ qui jouit aux
États-Unis d'une estime hautement méritée, il y avait
entre le premier et M. Roosevelt une telle disproportion
dans les titres, dont on peut raisonnablement se prévaloir
pour obtenir la première magistrature de l'État, que tous
* Dans le McClure's Magazine de novembre 1904, M. Cleveland
écrivit, en conclusion d'un article en faveur de la candidature de
M. Parker : « Je suis persuadé que le peuple américain ne com-
mettra aucune erreur, s'il place une aveugle confiance dans le
dévouement d'Alton B. Parker à son devoir, dans sa claire con-
ception du sentier du devoir, dans sa ferme persistance contre
toute tentative d'abandonner la voie où conduit le devoir et dans
ses conceptions saines et conservatrices des responsabilités pré-
sidentielles.»
2o6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
ceux qui connaissent Fhistoire du peuple américain, sur-
tout dans ces dernières années, et la forte organisation
du parti républicain, n'avaient aucun effort à dépenser
pour prévoir le résultat de la campagne présidentielle de
1904. M. Roosevelt fut élu avec une majorité sans pré-
cédent, tant pour le vote populaire que pour le vote élec-
toral. Sur l'ensemble des bulletins jetés dans l'urne, pour
l'élection du président de l'Union Américaine, et mon-
tant à 13,544,705, M. Roosevelt a eu 7,630^3 voix en
sa faveur, avec une pluralité de 2,524,544 votes sur M.
Parker, et une majorité de 1,717,080 voix, en plus de la
moitié plus un des votes exprimés, formant la majorité
absolue.
Sur 476 électeurs présidentiels, M. Roosevelt compta
336 voix contre 140 restées pour M. Parker, dépassant
son concurrent de 196 voix ! *
En 1900, la pluralité et la majorité des voix en faveur
de McKînley, alors considérées comme un record, dans
les annales des élections présidentielles, n'allaient pas au
tiers des chiffres ci-dessus. En effet, sur 13,961,566
bulletins de vote, McKinley n'obtint que 849,790 de plu-
ralité contre M. Bryan et sa majorité ne fut que de
456,259 voix, en plus de la moitié des votes exprimés.
Les hommes de couleur, noirs et jaunes américains,
ont généralement voté avec le parti républicain, comme
c'était leur intérêt et leur devoir et comme c'est l'usage,
dès l'époque de leur libération par le grand parti qui eut
pour chef l'immortel Abraham Lincoln. La majorité de
' The American Monthîy Review of Reviews, January, 1905, p. 31.
et la République d'Haïti 207
M. Roosevelt eût été démesurément plus écrasante, n'é-
taient Tin justice et l'arbitraire des démocrates du Sud,
ayant décrété l'incapacité électorale de près de deux
millions d' Afro-Américains. Dans les États méridionaux
où les blancs et les noirs se trouvent en compétition po-
litique et économique, l'intransigeance du préjugé de
couleur va jusqu'à l'absurde. « Si l'apôtre Paul devait
retourner sur la terre, — écrit un délégué à la Conven-
tion républicaine de 1904, — et qu'il s'assit à la même
table que Booker Washington, un millier de communau-
tés dans le Sud brûleraient ses Épitres sur la place du
marché et les journaux du Sud seraient déchaînés comme
des fous.»
Malgré tous les motifs qui devraient inspirer une to-
lérance réciproque, sinon une sincère sympathie entre des
hommes appelés à combattre sous le même drapeau et
à entretenir les mêmes aspirations patriotiques, la raison
est impuissante à créer, chez le blanc de la Caroline du
Sud ou de l'Alabama, par exemple, le sentiment de la
solidarité nationale, capable de dominer une répulsion in-
téressée ou traditionnelle, mais certainement contraire
à la nature. Pour le Caucasien des régions méridionales
des États-Unis, qui est communément un démocrate, la
race noire est frappée d'une infériorité naturelle et irré-
médiable. Le cerveau de ce descendant des anciens es-
clavagistes est à jamais muré dans le cercle étroit des
doctrines surannées de Morton et de Gliddon. Il ne se
lasse point de chercher des arguments à l'appui de son
préjugé; car c'en est un que de croire a priori que cer-
2o8 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
tains hommes sont naturellement inférieurs à certains
autres, indépendamment de toute contingence, tels la
culture éducationnelle où les bénéfices de l'hérédité soi-
gneusement conservés. D'ailleurs M. James W. Poe,
dans une lettre du 3 septembre 1904, adressée au direc-
teur de The Tribune de Washington, combat cette allé-
gation d'infériorité des noirs Américains par des sta-
tistiques où l'éloquence des chiffres ne permet guère de
contester le progrès réel tangible de la race noire aux
États-Unis.^
* Les chiffres cités par M. Poe sont tirés du dernier recense-
ment des États-Unis, celui de 1900. D'après ce recensement, —
au dire de l'écrivain, — la race noire américaine détient la pro-
priété ou la gestion de 13 pour cent de toutes les fermes exis-
tantes dans les États-Unis; et si on resserre la comparaison aux
dix États du Sud (l'Alabama, l'Arkansas, la Floride, la Géorgie,
la Louisiane, le Mississipi, la Caroline du Nord, la Caroline
du Sud, le Texas et la Virginie), où les noirs se concentrent
particulièrement, la proportion monte à 37.12 pour cent et va
jusqu'à 50.1 pour cent dans la Louisiane, 55 pour cent dans la
Caroline du Sud et 58 pour cent dans le Mississipi.
En divisant les fermes suivant les diverses cultures, on trouve
dans la propriété ou gestion des gens de couleur:
Pour cent
Pour la production du coton 70.5
Pour la production de foins et grains 6.9
Pour la production de vivres 4.1
Pour la production du tabac 2.6
Pour la production de riz 37.3
Pour la production du sucre 14.8
En tenant compte de l'importance de plus en plus grande du
coton dans les productions agricoles, malgré une crise passagère,
on peut se faire une juste idée des ces constatations.
Pour la valeur estimative des fermes, le même recensement
de 1900, en se renfermant dans les dix États du Sud sus-mention-
nés, montre que les fermes possédées par les Afro-Américains ont
et la République d'Hditi 209
Cependant telle qu'elle est, cette majorité écrasante
et sans précédent donne à M. Roosevelt un prestige in-
contestable. Il semble que nul de ses prédécesseurs n'a
été plus autorisé que lui à parler et agir au nom du pays,
dont il est Torgane international. Son action ne peut
être limitée que par les propres institutions qui régissent
les États-Unis et dont son intelligence et son tact assurent
la fidèle observation. Aussi, était-il intéressant de savoir
si, après avoir obtenu la plus haute satisfaction qu'il pût
désirer dans sa vie d'homme public, le Président n'a
une valeur de $413,000,000 et forment 15.21 pour cent de la va-
leur de toutes les fermes de ces régions.
La proportion monte encore plus haut pour l'évaluation des
produits agricoles, qui s'élèvent à $835,000,000 dans les dix États
et sur lesquels $206,000,000 représentent la valeur des produits
des fermes appartenant à la race noire, soit 24.67 pour cent. En
mettant en regard le pourcentage de la valeur des fermes
(15.21 pour cent) et celui de la valeur des produits (24.67 pour
cent), on peut tirer la déduction qu'avec des propriétés de moin-
dre importance, le noir américain tire, en moyenne, un revenu
supérieur à celui réalisé par le blanc. Cette déduction serait
d'ailleurs fondée, rien qu'en constatant que la grande majorité
des fermes cotonnières se trouvent entre les mains des noirs et
jaunes des États-Unis.
Sur 840,000,000 d'acres de terre formant le total de la super-
ficie agricole des États-Unis, 40,000,000 appartiennent aux Afro-
Américains. Mais, en comptant les fermes améliorées ou perfec-
tionnées, on trouve 62.8 pour cent entre les mains des noirs et
seulement environ 28 pour cent aux mains des blancs!
« Ces statistiques seules, en omettant plusieurs autres termes
de comparaison, dit Mr. Poe, forment un monument au progrès
industriel du noir citoyen américain.» Pour donner à cette con-
clusion tout le poids qu'elle mérite, je citerai, en finissant, le
passage suivant que je détache du corps de son intéressante
lettre :
« Quand la guerre civile prit fin et que l'émancipation devint
2IO M. Roosevelt, Président des États-Unis,
point abandonné son programme ou, à tout le moins,
mitigé la vigueur des expressions dont il se sert pour tra-
duire sa pensée. On n'a pas eu longtemps à attendre.
Dans le message présenté au présent G^ngrès, le 6 dé-
cembre 1904, M. Roosevelt, qui a déclaré à son pays
qu'il ne se portera pas comme candidat à une nouvelle
élection, s'est montré plus ferme et plus affirmatif que
jamais dans toutes les idées qui ont constamment dirigé
sa vie politique.
Cherchons d'abord ce qui concerne plus particulière-
ment les rapports des États-Unis avec les républiques
de l'Amérique centrale ou méridionale. Eh bien, l'élec-
tion assurée de M. Roosevelt n'a rien changé dans son
langage. Il est même étonnant de voir combien les
mêmes pensées reviennent sous sa plume avec presque
les mêmes phrases. Ne pouvant imputer une telle répé-
tition ni à l'épuisement des idées, ni à la pénurie verbale,
quand on est en face d'une organisation intellectuelle
aussi exubérante que celle de l'hôte de la Maison
Blanche, ne faudrait-il pas y voir plutôt une étude, chez
lui, à paraître et reparaître, absolument dans la même
attitude qu'il a une fois prise à l'égard des principales
questions de la politique américaine?
effective, les hommes, femmes et enfants de couleur se séparè-
rent de leurs anciens maîtres, n'ayant rien, ne possédant rien.
Ils n'héritèrent ni la terre, ni l'argent pour Tacheter. Ils avaient
à créer leur propriété et leur hérédité. Ils ont crée Tune et l'au-
tre. Le progrès matériel, accompli par leurs trente-neuf années
de développement industriel, forme un des plus brillants chapi-
tres de l'histoire américaine et aide notre pays à s'élever dans
l'admiration du monde civilisé.'
et la République d'Haïti 211
« Tout ce que désire ce pays, dit-il, — en parlant des
États-Unis, — c'est de voir les pays voisins stables, or-
donnés et prospères. Tout pays dont le peuple se con-
duit bien peut compter sur notre cordiale amitié. Si une
nation montre qu'elle sait comment agir avec une effi-
cacité et une décence raisonnables dans les matières po-
litiques et sociales; si elle maintient Tordre et paye ses
dettes, elle n'a besoin de craindre aucune intervention de
la part des États-Unis. La malfaisance chronique ou
l'impuissance qui dégénère en un relâchement général
des liens de toute société civilisée, peuvent, en Amérique
comme ailleurs, exiger finalement l'intervention de quel-
que nation civilisée; dans l'hémisphère occidental, l'at-
tachement des États-Unis à la Doctrine de Monroe peut
les obliger quoique avec répugnance, — dans les cas fia-
grants d'une telle malfaisance ou une telle impuissance,
— à exercer le pouvoir de la police internationale ...»
C'est la répétition presque littérale de la lettre adressée,
le 20 mai 1904, à M. Elihu Root; et The London Times
(Weekly Edition) du 9 décembre dernier, en reprodui-
sant cette partie du Message, le fait précéder de l'obser-
vation suivante:
« En se référant à la doctrine de Monroe, le président
répète solennellement et officiellement ce qu'il a dit dans
sa lettre concernant Cuba. // se présente au monde
comme le policier de l'hémisphère occidental.y>
Toute l'importance du message est là. Dans celui
présenté à la seconde session du 57"** Congrès, le prési-
dent Roosevelt, à propos du canal de Panama, avait déjà
212 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
avancé le principe de la nécessité d'une police internatio-
nale. « De plus en plus, y disait-il, l'interdépendance
croissante et la complexité des relations internationales,
économiques et politiques font une obligation à toutes
les puissances civilisées et régulières d'insister pour la
police convenable du monde.» L'idée ainsi lancée a pris
de la consistance dans l'esprit de l'écrivain présidentiel;
et il a fini par l'incorporer dans le gouvernement des
États-Unis, pour tout l'hémisphère occidental. Cette po-
lice internationale, qui parait une menace aux petites ré-
publiques américaines et qui est pourtant une sécurité
en même temps qu'un avertissement, est donc une con-
ception propre à M. Roosevelt. C'est un corollaire exigé
de la doctrine de Monroe, telle qu'il la comprend et qu'il
l'expose. Pour ma part, je dois répéter qu'il ne s'y
trouve rien que je ne puisse approuver, dans ma raison
comme dans mon patriotisme. Protéger les faibles con-
tre la violence des forts, sans obliger ceux-là à observer
les lois du bien et les règles du devoir, ne serait que de
rinjustice et de l'immoralité, sous couleur d'humanité.
L'inflexible logique de l'homme de la Maison Blanche
ne s'y est pas trompée.
Parfois on trouve dans ses accents un je ne sais quoi
d'épique et même de lyrique, comme un hymne héroïque
claironné au nom de la liberté et de la justice. Il a pro-
voqué la réunion d'un nouveau congrès d'arbitrage à
la Haye, montrant à quel point il reconnaît la haute uti-
lité de la paix, pour le développement harmonique de
la justice internationale et les bonnes relations si favo-
et la République d'Haïti , 213
rables à la prospérité de chaque peuple et même de
chaque individu, dans Texercice de leur activité politique
ou économique. Mais s'il se constitue un apôtre de la
paix, il n'en fait pas un fétiche, que Ton exalte et adore,
sans même examiner de quoi il est fait.
« Il y a, dit-il, des espèces de paix qui sont hautement
désagréables et qui sont, à la longue, aussi destructives
qu'une guerre quelconque. Les tyrans et les oppresseurs
ont plus d'une fois fait le désert autour d'eux, en déco-
rant cela du nom de la paix. Maintes fois des peuples
indolents ou timides, ou à courte vue, qui sont devenus
énervés par l'aisance et le luxe, induits en erreur par de
faux enseignements, ont reculé, d'une façon efféminée,
devant l'accomplissement de leur devoir, qui était dur
et qui exigeait le sacrifice de soi-même, et ont cherché à
cacher à leurs propres yeux leurs légèretés et leurs igno-
bles motifs, en les appelant l'amour de la paix. . . La paix
de la terreur tyrannique, la paix de la faiblesse poltronne,
la paix de l'injustice, toutes ces sortes de paix doivent
être évitées comme nous évitons une guerre injuste.
« On ne peut diviser le droit à la liberté et la respon-
sabilité qui découle de l'exercice de ce droit. Un de nos
grands poètes a bien et éloquemment dit que la liberté
est un présent qui ne reste pas longtemps aux mains des
lâches. Il ne reste pas, non plus, aux mains de ceux qui
sont trop indolents, trop malhonnêtes ou trop inintelli-
gents pour l'exercer.»
Quelle profonde et solennelle leçon pour tous les peu-
ples de la terre,, mais surtout pour ceux qui prétendent
214 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
s'enorgueillir du beau nom de la démocratie! Quelles
paroles de réconfort pour ceux qui, — dans des minutes
angoissantes où ils avaient la libre alternative d'aban-
donner la cause du droit et de la légalité, en s'assurant
la jouissance d'une aisance acquise, ou de s'exposer au
sacrifice de la vie pour la revendication du droit, — ont
virilement accepté d'affronter la mort plutôt que de dé-
serter les devoirs impliqués dans leur responsabilité mo-
rale de la liberté à défendre ! C'est là de la haute philo-
sophie politique, dont M. Roosevelt est un interprète si
autorisé et, en même temps, si hardi, si net, si attrayant
dans l'accent de conviction qui perce à travers chacune
de ses expressions.
Laissons-le, sur cette dernière impression, pour jeter
un coup d'œil rapide sur Haïti et essayer de voir ce
qu'elle doit attendre de la politique inaugurée à la Mai-
son Blanche. Mais, d ores et déjà, le lecteur qui aura
parcouru les pages précédentes avec Tesprit de réflexion
et un peu de critique sociologique, que nous demandons
à chacun, a dû sentir spontanément qu'en remontant si
loin, dans l'histoire des États-Unis, pour en arriver pure-
ment et simplement à 1 étude du caractère et de la per-
sonnalité de rillustre chef d'État, le représentant éminent
d'une nation de quatre- vingt millions d'hommes, je n'ai
poursuivi qu'un but. J'ai voulu montrer comment la
politique américaine est l'enchaînement d'un esprit pu-
blic, qui gagne sans cesse en largeur, mais ne dévie guère
des grandes lignes que les premiers immigrants s'étaient
tracées, en mettant le pied sur la terre d'Amérique.
et la République d'Haïti 215
Ce qui guidait ces hommes prodigieux dans les soli-
tudes du Nouveau Monde, c'étaient, à côté d'une ferme
résolution d améliorer leur sort et d'assurer leur bien-
être, un idéal de justice et de liberté, un besoin de léga-
lité dans leurs actes, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur,
capables de subir des éclipses, qui assombrissent la cons-
cience nationale comme les nuages obscurcissent par-
fois l'étoile polaire, guide sidéral du voyageur terrestre,
mais toujours prêts à reprendre leur ascendant, dès que
l'âme américaine retrouve sa magnanimité originelle, pa-
reille à l'astre qui reluit dans un ciel rasséréné. Eh
bien, cette âme de l'Amérique paraît vivre plus vibrante
et plus ardente dans M. Roosevelt que dans aucune autre
forme humaine. Quand il parle, sa phrase s'empreint
d'une lueur de mâle poésie qu'on est tout étonné de trou-
ver dans un document officiel. On le dirait mû par une
inspiration surnaturelle. Il a le souffle puissant qui
trahit le mens divinior; et, si je ne craignais de gâter par
un souvenir d'antiquité l'impression que me fait son atti-
tude si souverainement moderne et américaine, je répé-
terais volontiers, pour l'expliquer, le vers ésotérique du
poète des Métamorphoses:
Est deus in nobis, agitante calescimus illo.
Mais un autre souvenir me vient à l'esprit, absolument
contemporain et autrement imagé, autrement approprié
à l'expression de ma pensée. Lorsqu'on entre, vers le
soir, dans la magnifique baie de New-York, où la beauté
des plages américaines s'exhibe dans le plus féerique
2i6 M. Roosevelt, Président des Étais-Unis,
des panoramas, on est pris d'un sentiment d'admiration
que les mots ne suffiront jamais à traduire. Incapable
de supporter longtemps l'intensité de jouissance esthé-
tique que provoque cette splendeur de la nature, qui se
multiplie et se reproduit dans chaque détail, en même
temps qu'elle dégage dans son ensemble un charme irré-
sistible, on cède bientôt à l'impérieux besoin de se reposer
de son émotion. On essaie de fermer Tœil à demi, pour
fuir à l'intérieur de soi-même; mais une lumière majes-
tueuse frappe alors notre paupière: on regarde, ébloui,
et la statue colossale de Bartholdi, — cordiale offrande
de la France, — se découpe sur le fond obscur du ciel,
tenant haut le phare qui brille, à l'égal d'une étoile mons-
trueuse, au-dessus de l'immense détroit. C'est la Liberté
éclairant le monde!
Je ne sais pourquoi. Il me semble que M. Roosevelt,
toujours si plein des visions américaines, a parfois l'es-
prit hanté de cette image gigantesque se profilant dans
l'espace. Elle lui rappellerait, dans une prestigieuse
fascination, le revers du sceau des États-Unis,^ cette
pyramide quadrangulaire et tronquée, surmontée d'un
œil toujours ouvert; il rêverait d'être cet œil, symbole
de la conscience nationale. Se redressant alors de toute
sa hauteur, statue vivante, ayant pour socle la forte et
résistante assise de la puissance américaine, il accepte-
rait, exultant, la noble tâche de combattre l'injustice,
sinon dans le vaste monde mais dans toute la sphère ou
rayonne la silhouette enlaçante des deux Amériques ! . . •
•Voir note, page 107.
et la République d^ Haïti 217
Certes ce n'est pas moi qui protesterais contre ce rêve
sublime, si, ayant le bras tendu, comme le bronze sym-
bolique, qui illumine Tîle heureuse de Bedlow, il porte,
en guise de torche, le glaive de la justice et de la liberté,
jamais levé contre les faibles dont l'impuissance ne dimi-
nue point les droits!
HAÏTI
La Reine des Antilles
« J'ai parcouru presque tout le globe, dit Spencer
St-John, et je puis dire qu'il n'y a nulle part une île aussi
belle que St-Domîngue. Aucun pays ne possède une
plus grande puissance de production; aucun, une plus
grande variété de sol, de climats et de produits; aucun,
une semblable position géographique. Nulle part, les
revers des montagnes n'offrent de plus magnifiques spec-
tacles et ne permettent de créer des séjours d'été plus
ravissants et plus sains.»*
Cette belle et incomparable île de St-Domingue, on le
sait, est la même qu'Haïti, la «terre montagneuse.»
Tous les voyageurs en ont reçu la même impression que
Sir Spencer St-John, qui y résida plus de vingt ans, en
qualité de ministre ou Consul Général de la Grande-
Bretagne; mais pour ceux qui n'ont jamais vu la mer-
veilleuse Quisqueya, il est nécessaire de s'arrêter sur les
particularités qui expliquent cette impression.
« Placée à l'entrée du golfe du Mexique, elle se trouve
* Hayti, or the Black Republic, p. i8.
219
220 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
entre les 17"** et 2i*"* degrés de latitude septentrionale,
entre les 71"* et J7^* degrés de longitude occidentale, à
partir du méridien de Paris. La température moyenne
est celle de la zone torride. Le maximum de la saison
caniculaire est de 30 degrés centigrades de chaleur; le
minimum de la saison hivernale, de 21 degrés. Ce sont
là des moyennes, car lorsque Tété bat son plein, au mois
d'août, le thermomètre monte à midi à 42 degrés, dans
certaines villes du littoral, tandis qu'en hiver, elle des-
cend jusqu'à 12 degrés, la nuit, dans les montagnes
élevées qui sont souvent couvertes de brouillards, comme
à Plaisance Vallière, les hauteurs de Pétionville, par
exemple.
« Dans toutes les saisons, la chaleur est toujours tem-
pérée par les brises du matin et du soir, favorisées par
la position insulaire du pays. La terre et la mer, chauf-
fées ensemble, ne se refroidissent pas en même temps,
après le coucher du soleil. La terre, bonne conductrice
de la chaleur, s'échauffe plus vite, mais se refroidit aussi
plus vite. Le soir, l'air plus chaud de l'océan tendant
à monter, en vertu des lois élémentaires de la physique,
l'air relativement froid de la terre, — pour combler le
vide, — va prendre la place abandonnée. Ainsi s'établit
un courant d'air suave, délicieux, qui est la brise du soir.
Le phénomène inverse a lieu, le matin, grâce à la lenteur,
plus grande de la mer à s'échauffer, relativement à la
terre. i 'r^ ^7|^
<( Une autre cause du rafraîchissement de Tair est la
pureté du ciel des Antilles. Lorsque, dans les journées
et la République d^Hditi 221
estivales, la vapeur d'eau est absorbée par l'air atmosphé*
rique et laisse pourtant le ciel sans nuage, les nuits sont
merveilleusement belles. C'est alors que les astres
brillent d'un éclat magique, scintillant à nos yeux comme
autant d'oeillades provocantes lancées par les déesses des
régions inconnues. Alexandre de Humboldt, en qui la
science encyclopédique n'avait jamais éteint l'enthou-
siasme de l'âme, a fait une description magnifique du
ciel de l'hémisphère austral. Toutes les belles constella-
tions que l'on nomme Argo, la Croix du Sud, le Bau-
drier d'Orion, le Centaure, etc., et qui sont visibles à
l'horizon d'Haïti, lui ont inspiré des émotions poétiques
que n'a pas toujours éprouvées Alfred de Musset dans
ses Nuits pourtant si belles. Eh bien, de cette beauté
même de la nuit calme et sereine découle toujours la
plus douce fraîcheur du matin. La pureté de l'atmos-
phère laisse rayonner lentement dans les couches éthé-
rées de l'air la chaleur latente des corps libres répandus
à la surface de la terre, dont la température baisse gra-
duellement. L'air inférieur et ambiant se refroidit à leur
contact; et la vapeur d'eau qu'il contient se transforme
en goutelettes de rosée. Toutes les feuilles balsamiques
et à surface lisse, en sont couvertes et imprégnées. Éva-
porée aux premières ardeurs du soleil, cette rosée rafraî-
chit délicieusement l'air matinal et l'embaume de mille
senteurs enivrantes, vraies effluves des fleurs tropicales.
« De ces causes diverses, il résulte ce fait remarquable
que, au 17"* degré de la ligne équatoriale, les lignes iso-
thermes d'Haïti se rapprochent parfois du climat ardent
222 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
des Guyanes, tandis qu'elles varient agréablement, en
montant vers les montagnes, où l'on jouit d'une tempé-
rature fort approchante de celle du midi de l'Europe.
Que l'on quitte Port-au-Prince, où les chaleurs estivales
sont à peine supportables, pour l'Européen non acclimaté,
et que l'on fasse l'ascension de Pétionville. A douze
kilomètres de distance, la température baisse sensible-
ment; l'air est doux et léger, on se sent vivre à l'aise.
Si on gravit les hauteurs de Kenscoff, on aura froid en
plein mois d'avril.»*
Haïti est un pays de montagne, mais son système oro-
graphique offre une disposition admirable. Tout semble
y être mesuré de manière à faciliter l'écoulement des
eaux vers la mer, non en chutes rapides et bruyantes,
formant ces cataractes ou ces cascades, qui font la joie
de l'œil, mais érigent parfois un obstacle insurmontable
aux voies de communication par eau. Le faîte de ce
système se trouve dans le plus haut pic du Cibao, la
Loma de Yaqui ou de Rucillo, dont l'élévation est de
3,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. De ce point
rayonne, en sens divers, une foule de rameaux, se diri-
geant vers les quatre points cardinaux, en courbes à
double courbure, dont le loxodromisme suit le plan d'une
oblique, qui partirait de la pointe nord-ouest de l'île,
dans les parages du Môle St-Nicolas, pour descendre au
sud-est vers le cap Engano. Ainsi sont rattachés au
Cibao les rameaux montagneux du Môle St-Nicolas, du
*A. Finnin: Conférence faite à la Société des Études Colo-
niales ET Maritimes de Paris {La France et Haïti, pp. 52-54).
et la République d'Haïti 223
»
Gros Morne, du Dondon, de Vallière et de Plaisance,
dans la partie occidentale, et le Final, la Hilera, la Baja
Guana, la Loma de los Muertos et les Lomas de Higuey,
dans la partie orientale. En coupant cette oblique par
la loxodromique qui irait de la pointe de Samana, située
au nord-est de Tîle, jusqu'à la montagne de la Selle, par
des hachures de petites chaînes orographiques, formant
des parallélismes plus ou moins réguliers avec la grande
ligne courant du nord-ouest au sud-est, et continuant,
par le coude de la Selle, à la montagne de la Hotte, finis-
sant au cap Tiburon situé à l'extrémité sud-occidentale,
on trouve le plan géométrique de tout le système mon-
tagneux d'Haïti. C'est la figure irrég^lière d'un solide,
dont l'aire serait engendrée, si on soulevait par le milieu
un mouchoir un peu élastique, ayant un grand axe et un
petit. Il me semble avoir lu cette comparaison, sans au-
cunes explications géométriques, dans un ouvrage que
je ne peux me rappeler au juste, fort probablement dans
le Dictionnaire géographique d'Haïti de M. Rouzier.
Dans les compositions géologiques de ces montagnes,
on rencontre les traces de toutes les grandes révolutions
qui sont l'histoire de la terre, soit qu'elles témoignent de
grands cataclysmes périodiques dont Cuvier soutenait
la théorie; soit qu'elles ne montrent que les effets lents
mais constants des causes actuelles qui la travaillent et
la transforment successivement, depuis des centaines de
siècles, suivant Charles Lyell. Le système général en est
franchement volcanique. Lorsqu'on parcourt les endroits
où les roches dénudées paraissent dans toute la beauté
224 M' Roosevelt, Président des États-Unis,
•
sauvage de la nature, racontant au penseur ou au savant
les grands déchirements que le globe a subis, dans les
intumescences de la matière indomptable, on voit nette-
ment écrite sur les différentes espèces de masses miné-
rales, la généalogie de cette belle terre qui a été surnom-
mée la reine des Antilles.
« C'est dans les parages de Plaisance, vers les Escaliers
des Roches, que Teffet en est le plus saisissant. Là, le
géologue peut suivre sans peine Tétagement des divers
terrains, depuis la période azoïque, caractérisée par les
roches éruptives, telles la granité et la trachyte, appa-
raissant dans les énormes fissures des flancs déchirés de
la montagne ; les basaltes et les schistes, piquant çà et là
la masse sédimentaire, jusqu'à la période quaternaire,
dont les dépôts de gallets et de cailloux couvrent, par
place, tantôt les phonolithes de Tépoque tertiaire, tantôt
les formations jurassiques ou crétacées, dans un ordre
asymétrique, mais indiquant par des courbures visibles les
commotions éprouvées par la terre dans les temps anté-
diluviens. Les dernières ramifications des montagnes
poussent leur base jusqu'au bord de la mer, dont les flots
couvrent les socles inclinés et parsemés de polypiers
madréporiques. Les couches supérieures de ces ramifi-
cations sont, en général, formées de roches sédimentaires
et stratifiées, inconsistantes et facilement désagrégées en
masses lamelleuses; telles, on peut les voir aux environs
des côtes, particulièrement dans les mornes du Cap, de
la pointe du Picolet, jusqu'au Morne rouge, où je les
ai souvent explorées en amateur attentif. Cependant,
et la République d'Haïti 225
même dans ces parages, on n'a qu'a fouiller ou trouer,
dans une certaine profondeur, pour retrouver les roches
métamorphiques formant des masses compactes aussi ré-
sistantes que le grès. A la pointe du Borgne, sur un
monticule dont le pied est baigné par la mer, on ren-
contre des spécimens de roches amygdaloïdes, des con-
glomérats les plus diversifiés et des poudingues dont la
lave refroidie contient des traces probables de fossilisation.
« Dans les larges hiatus des roches de l'époque secon-
daire et tertiaire, dans la dépression des grandes masses
plutoniennes, se sont déposés successivement les débris
paléozoïques, les sédiments des flores fossiles, qui forment
aujourd'hui les terrains des vallons étroits et ombragés
et des vallées spacieuses couvertes d'essences variées, de
forêts luxuriantes. Aussi bien, non seulement la terre
d'Haïti renferme de riches filons métalliques, mais elle
est encore une des plus fertiles que l'on connaisse.»^
Une autre particularité qui donne un immense avan-
tage au territoire d'Haïti, ce sont les nombreuses den-
telures de sa côte, créant autant de petites baies, des
anses et des débarcadères, qui mettent l'île en communi-
cation avec la mer, presque sur tous les points du littoral.
Sous ce rapport, aucun autre pays du monde n'est aussi
bien favorisé que notre île. Pour 77,000 kilomètres car-
rés de superficie, Haïti mesure 3,000 kilomètres de tour ;
et il faut ajouter ce fait que les côtes escarpées, appelées
ordinairement côtes de fer ou côtes fennes, y sont plutôt
des exceptions.
* A. Firmin : La France et Haïti, p. 55.
226 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Encore que le climat haïtien soit très ardent et que
toutes les plantes tropicales y poussent avec une exubé-
rance de sève qui fait de la flore d'Haïti une des plus
belles et des plus luxuriantes du monde, on ne rencontre
point dans l'île de ces forêts inextricables, qui deviennent
un vrai obstacle pour la circulation des habitants. D'ail-
leurs le relief du sol, divisé en groupes de monticules, en
lignes parallèles ou obliques avec des altitudes diffé-
rentes, fait que la végétation du pays est plus variée sur
un espace de vingt kilomètres qu'il n'en est d'ordinaire
pour des étendues considérables, dans les vastes conti-
nents au sol plus uni et à niveau continu. Soit sur les
plateaux ou les sommets des collines, soit au fond des
vallons, il y a toujours des clairières naturelles d'où l'on
peut examiner sa voie, se reconnaître et s'orienter dans
les bois qui paraissent les plus épais. Un autre point de
repère naturel que j'ai souvent expérimenté, dans mes
, courses à travers les fourrés du pays, soit en herborisant,
soit par pure distraction sportive, c'est le ravinement que
fait l'eau cherchant une issue vers la mer ou la basse
plaine. Lors même qu'elle n'y arrive jamais, elle finit
toujours par aboutir à une clairière où l'on trouve les in-
dications cardinales propres à conduire aux chemins ou
sentiers déjà pratiqués. D'ailleurs, une fois dans les
vallées, on ne rencontre plus de ces bois épais, enchevêtrés
de lianes, qui rendent parfois si pénible l'accès de l'homme
dans les halliers de la montagne. « Ce qui distingue en-
core les arbres de St-Domingue, dit de Wimpffen, c'est
que leur tige droite et lisse ne commence à pousser des
et la République d'Haïti 227
branches que vers le sommet ou, tout au plus, au tiers de
leur hauteur, de sorte que, sans les sous-bois qui garnis-
sent les intervalles, une forêt ressemble ici à un vaste amas
de colonnes supportant un dôme de verdure.^ » Or tous
ceux qui ont une légère idée de Tarboriculture forestière
savent que les sous-bois ne sont guère sujets à prospérer
au point de se transformer en maquis.
Les rivières arrosent, de toutes parts, la surface de
rîle, et les cours d'eau sont alimentés par des pluies pres-
que continuelles. La saison pluviale la plus importante,
est celle d'avril à septembre, durant laquelle les nuages
déversent une quantité d'eau énorme; mais dès le mois
de novembre, une pluie moins orageuse, fine et drue,
tombe de longues heures, des journées, des semaines en-
tières sous le nom de pluie de la Toussaint ou Nord.
Cette périodicité de la pluie est une prévoyance de la
nature, qui exonère le cultivateur des tâtonnements pé-
nibles auxquels il faudrait se livrer, avant de semer, de
planter ou de préparer les terrains à cultiver. Les courbes
des pluies n'ont pas les mêmes coordonnées sur tous les
points de l'île; mais c'est un nouvel avantage. Les uns
pouvant ainsi suppléer aux autres pour telle production
dont la culture serait mieux favorisée, soit par l'humidité,
soit par la siccité du sol arable, dans une période donnée.
Aussi presque toute la surface de l'île, surtout de la partie
haïtienne, consiste-t-elle en terrains cultivables, dans
toutes les saisons de l'année. Il y vient des arbres, des ar-
bustes, des plantes de toutes les zones. On y trouve des
* De Wimpf fen : Voyage à Sf-Domingue, tome I, p. 258.
22Ô M, Rooseveltj Président des États-Unis,
fruits de l'Europe et de l'Asie australe à côté des pro-
ductions qui ne se rencontrent que dans les régions de
l'Afrique tropicale. Les arbres fruitiers, les plantes oléa-
gineuses ou textiles y abondent. Les bois de travail et
les bois de construction s'y montrent partout ; quant aux
bois de chauffage, la quantité en est inépuisable. « Mieux
arrosé et d'un relief beaucoup plus varié, dit Elisée Reclus,
Saint-Domingue est encore plus riche en espèces végé-
tales que la merveilleuse Cuba; et, la première parmi les
îles sœurs, elle reçut de l'Ancien Monde des plantes nou-
velles. L'intérieur n'est pas encore déboisé et les forêts
qui recouvrent les pentes des montagnes, sur des milliers
de kilomètres carrés, contiennent toujours en abondance
le précieux « bois des îles » le bois de rose, de fer, de
satin et d'acajou, pins et chênes.»^
Mais les principales espèces végétales dont Haïti tire
des moyens d'échange international sont le cotonnier
(Gossypium hirsututn), le cacaoyer {Theobroma cacao),
introduit dans l'île en 1666; le cafier (Caffea arabica)
introduit en 1729; le campêche {Hœmatoxylon campechia-
num), le bois jaune ou fustel {Rhus cotinus), le gaïac
{Gaiacutn officinale). Une culture pratiquée sur une
grande échelle en Haïti, est, à côté du café, celle de la
canne à sucre {Saccharum officinarum) , introduite dans
l'île, dès 1506, et dont on fabrique le tafia, qui est la prin-
cipale boisson alcoolique du pays, puis un rhum excel-
lent, de la cassonnade, du sucre turbiné et même raffiné.
* Elisée Reclus : Nouvelle Géographie Universelle, tome XVII,
PP- 741-742 (Paris, 1891).
et la République d'Haïti 229
Le tafia est consommé dans l'intérieur de l'île ; les autres
produits de l'industrie sucrière sont exportés sur une
échelle restreinte.
Les vivres sont en abondance et fournissent au peuple
une nourriture facile, saine et substantielle. Il faut citer
en première ligne, le fruit du bananier (Musa paradisiaca)
les racines du manioc (Jatropha manihot) et de l'igname
(Dioscorea alata), le maïs (Zea mays), le riz {Oryza
sativa)y la patate {Ipomœa hatatas). Une grande quan-
tité de légumes aussi variés que succulents complètent les
aliments du régime végétarien.
Si du règne végétal on passe au règne animal, on trouve
que la faune d'Haïti est aussi riche, aussi précieuse que
sa flore. Les bètes de boucherie, les bêtes de trait se ren-
contrent en grand nombre en Haïti, une partie dès l'époque
de la découverte et la plupart à partir du commencement
de la colonisation des Espagnols et des Français. Le
bœuf, la chèvre (Capra), le porc (Sus domesticus) , le
cheval, l'âne, le chien s'y sont acclimatés sans effort, en
subissant des transformations qui les ont adaptés au cli-
mat, sans rien changer à leurs qualités génériques ou
spécifiques.
Le petit gibier foisonne dans l'île. Les espèces omi-
thologiques y sont aussi nombreuses que remarquables.
Les bois sont, par endroits et à certaines époques de l'an-
née, littéralement couverts de ramiers grands et petits
(Colutnba palumbus et Columba œnas), de tourterelles
(Columba turtur), de perdrix (Perdrix rubra), d'orto-
lans (Emberisa hortulana), de sarcelles (Anas boscas)
230 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
et de pintades (Numida meleagris)^ qui parsèment les
sentiers montagneux et se rencontrent même dans la
plaine. Les gallinacées de basse-cour, tels que le dindon
(Meleagris), le coq (Gallus et Gallina), le pigeon (Co-
lumba livià) sont partout en abondance ; et le climat dis-
pense de toute recherche artificielle pour en augmenter
la production.
Pour ce qui concerne les crustacées, les mollusques et
les poissons, la position de l'île, les profondeurs variées
des flots océaniques qui l'entourent et les courants sous-
marins, sur le passage desquels elle se trouve, en face du
golfe du Mexique, tout indique combien sa faune marine
doit être riche en espèces, et la pêche doit être facile dans
ses eaux territoriales.
Et remarquons qu'à côté de tous ces animaux utiles, on
ne rencontre, en Haïti, aucun carnassier, aucun insecte
vraiment dangereux, la piqûre des araignées-crabes {Ly-
cosa tarentuld), des scorpions (Scorpio occitanus) et des
mille-pieds (Scolopendra morsicans) n'étant d'aucune
gravité. Point de reptile au venin meurtrier, tel que le
trigonocéphale (Bothrops laficeolatus) qui n'infeste, dans
les Antilles, que la Martinique et Sainte-Lucie.
Toutes les conditions se réunissent donc pour faire de
rîle d'Haïti, un vrai Eden, terre généreuse, émancipatrice,
capable de régénérer toutes races d'hommes jouissant de
ses bénédictions, pourvu que d'autres conditions plutôt
délétères ne viennent point en neutraliser l'heureuse in-
fluence.
et la République d'Haïti 231
Les Nègres
Comme jr rrnin rnniii ili^iiiiiiilii^ irmi
table, dans mon ouvrage De l'Égalité des Races Hu-
maines,^ la race noire est aussi perfectible que n'importe
quelle autre. Et si on voulait considérer toutes les parti-
cularités anatomiques ou physiologiques qui distinguent
TÊthiopien du Caucasien, en s'appuyant sur les données
scientifiques les mieux établies, quoique peu ou point
envisagées dans les discussions, ou spéculatives ou anthro-
pologiques, il faudrait inévitablement en conclure que la
nature a doué Thomme noir de qualités physiques qui lui
assurent une évolution beaucoup plus rapide que celle de
Thomme blanc. Une telle induction serait rationnellement
basée sur la plus grande plasticité histologique que procure
au premier la chaleur supérieure emmagasinée en son or-
ganisme, la chaleur étant, — en physiologie, comme ail-
leurs, — la source de toutes les forces, la matière dont est
fait tout effort, tout travail, soit physique, soit intellectuel.
Il semble donc que le nègre haïtien devrait faire preuve
d'un développement national merveilleux, atteignant en
peu de temps un haut degré de civilisation, unissant le
bien-être matériel à l'épanouissement de l'esprit et de la
conscience, réalisant toutes les conquêtes de la richesse,
de la science et de la morale. Mais tel n'a point été le
cas. Les Européens ou. les blancs américains qui voyagent
ou séjournent quelque temps dans le pays, partent de là
pour déclarer que la race noire est d'une infériorité irré-
*A. Firmin: De VÊgalitê des Races Humaines (édité par F.
Pichon, Paris, 1885).
/
J
2^2 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
médiable, puisque là où le Caucasien aurait tiré les plus
brillants résultats, l'Haïtien vit dans un état de demi-bar-
barie, dont le niveau social tendrait à baisser chaque
jour, dans une régression inéluctable vers le type des
sociétés africaines les plus arriérées.* Tous ceux qui écri-
vent ou répètent de telles paroles, ont un intérêt moral
ou matériel à soutenir une opinion qui flatte leur orgueil
ou fait leur affaire. Ils n'ont cure de chercher les rai-
sons qui expliquent la contradiction réelle existant entre
les facilités naturelles offertes au noir haïtien, pour évo-
luer, et rétat stationnaire sinon rétrograde de la nation
haïtienne. Bien plus, ils concluent, a priori, que cet état
de choses a son explication dans le fait même de l'infé-
riorité ethnique du nègre. Cette façon de raisonner est-
elle conforme à la logique et surtout aux procédés de la
science moderne? Nullement. Tout d'abord, il faut se
demander dans quel état matériel et moral se trouvaient
les nègres transportés dans la colonie de Saint-Domingue,
devenue Haïti, après la proclamation de l'indépendance
nationale.
C'étaient des hommes tirés de régions fort différentes
de l'Afrique équatoriale ou équinoxiale. En partant dti
nord du continent noir, des Sénégalais, des Yolofs, des
Foulahs (Peuls ou Foulards), des Bambaras, des M an-
dingues, des Bissagots, des Sofos se rencontraient, pêle-
mêle, dans les marchés à esclaves de la colonie. Ils étaient
embarqués sur divers points de la côte occidentale d'Afri-
que, sur un parcours de plus de i,ooo kilomètres, depuis
* Spencer St. John : Hayti or the Black Republic, Introd., p. viL
et la République d'Haïti 233
le 17"* jusqu'au 7"* degré de latitude septentrionale. Au
sud de Sierra-Leone, on embarquait pour Saint-Domingue
des nègres de la Côte d'or, dont les Aradas, les Socos, les
Pantins (Fants ou Pahouins), les Caplaous, les Mines et
les Agoués. De la côte des Esclaves on a tiré les Coto-
colis, les Popos, les Pidas ou Po'édas. Viennent ensuite
les Haoussas, les Ibos, les Nagos; les Congos tirés de la
Côte du Congo ou d'Angola, partagés en sous-divisions
de Congos-Mayoumbés, Congos-Moussombés et Moudon-
gués. De l'Afrique orientale ont été tirés les nègres de
la côte de Mosambique, dont les Mosambiques, propre-
ment dits, les Quilois, les Quiriams et les Montfiats.
Ces nègres sortis des divers points de l'Afrique, sou-
vent aussi distants que l'espace qui s'étend du Portugal
aux monts Ourals, étaient forcément étrangers, les uns
aux autres, n'ayant de commun que leur commune souf-
france : de même que l'œil peu exercé d'un africain pour-
rait confondre, entre les blancs, le brun Portugais et le
Russe du Nord, de même les Européens confondent aisé-
ment le Sénégalais et le Ibos ou le Peul ; mais il y a peut-
être plus de différence ethnographique entre ce dernier
et l'habitant du Sénégal qu'entre l'Espagnol et l'Anglo-
Saxon. « Tous ces nègres, écrit Moreau de Saint-Méry,
que je confondrai ainsi pour être mieux entendu des
colons de Saint-Domingue, n'ont pas la peau d'une cou-
leur réellement noire, mais souvent d'une teinte jaunâtre,
qui fait qu'on pourrait en prendre plusieurs pour des mu-
lâtres, si des marques, plus ou moins multipliées, plus ou
moins ridicules pour l'œil qui n'y a pas encore été ac-
234 M. Roo$ez>elt, Président des États-Unis,
coutume dès Tenfance, ne montraient qu'ils sont Africains
et nègres.»
Ces hommes se distinguaient non seulement par des
particularités somatiques qui les différenciaient sensible-
ment, mais encore étaient éloignés, les uns des autres, par
des différences sociologiques plus importantes et plus
obstructives des relations communales. Ils ne parlaient
pas les mêmes langues. La glottologie africaine, incon-
sistante et arbitraire, — par suite de la vie de clan ou de
tribu plus ou moins fermée, formant des îlots ethnogra-
phiques restreints et sans adhérence, — ne présente guère
d'assimilations linguistiques, telles qu'il s'en trouve dans
la classification des langues européennes, par exemple.
Les langues d'origine latine, saxonne, germanique, cel-
tique et même slave, sans être des instruments de facile
intercommunication pour les idées et les sentiments des
divers peuples qui les parlent, ont assez de point de con-
tact (même en écartant toutes les spéculations sur l'arta-
nisme), pour que l'on ait la chance de trouver quelques
mots ayant une signification semblable ou approchante,
dans deux ou trois langues absolument distinctes. Il n'en
est pas ainsi des idiomes africains. Il est vrai que l'in-
vasion des Arabes a beaucoup amélioré cet état de choses,
en implantant à travers toute l'Afrique la langue des
conquérants plus ou moins africanisée; mais la difficulté
de se comprendre n'est pas moins restée un des obstacles
les plus sérieux à l'interpénétration des populations du
continent noir.
D'ailleurs, quand bien même ils se comprendraient
et la République d'HcAti 235
aisément, il y aurait encore, pour les isoler, les obstacles
amoncelés par la végétation monstrueuse des tropiques,
élevant des barrières infranchissables, d'une contrée à
Tautre, d une province, d'une ville, à une autre province
et à une autre ville, dont la distance kilométrique est par-
fois insignifiante. Dans un ouvrage inédit, j'ai tâché
de décrire les particularités topographiques qui rendent
extrêmement difficiles les voies de communication en
TAfrique. Ici, je me contenterai d'une citation de Stan-
ley : « En quittant Tombre de la forêt, dit-il, — en parlant
du voyageur, — il passe, par exemple, tout le long d'une
souche gisant à terre et mesurant une trentaine de mètres,
puis une branche le porte à tourner à angle droit; de là,
faisant quelques pas sur le sol découvert, il se trouve de-
vant un énorme fût, à hauteur d épaule, qu'il est obligé
de grimper. Bientôt un autre géant de la forêt lui barre
le passage, déployant sa puissante ramure dans tous les
sens, en bas, en haut, tout autour du malheureux piéton ;
il lui faut s'insinuer, s'accrocher, ramper, se suspendre
ou se hisser jusqu'à une maîtresse branche et, de là, re-
descendre sur le premier tronc; demi-tour à droite, sau-
tez sur un second ; demi-tour à gauche, escaladez un troi-
sième tombé obliquement sur son camarade et dont la
tête est engagée dans les rameaux d'un quatrième, à six
mètres du sol. . . Trois fois, j'ai échappé à une mort im-
minente, au cours de cette terrible gymnastique. Un de
nos hommes tomba et mourut du coup; plusieurs furent
sérieusement blessés.»^
' Stanley : Les Ténèbres de V Afrique j tome I, pp. 237-238
(Paris, Hachette, 1891).
236 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Qu'on y joigne les chaleurs tropicales, la pauvreté de
la faune africaine, la rareté de Teau, lorsqu'on ne se trouve
pas en face d un fleuve impétueux, aux cataractes mu-
gissantes et infranchissables, on aura une idée encore
bien pâle de cette Afrique prodigieuse, Africa portentosa,
d'où sont venus les hommes de différentes régions, trans-
portés par les négriers en Haïti.
Quand ils n'étaient pas absolument étrangers, c'est-à-
dire quand ils sortaient de deux tribus voisines, ayant
d'anciennes relations, de façon à pouvoir se comprendre,
neuf fois sur dix, il existait entre eux des inimitiés in-
transigeantes, des haines de clan irréductibles et violen-
tes; même ceux d'une même tribu se combattaient et se
retenaient plus souvent qu'ils ne se groupaient en faisceau.
Cet antagonisme dépressif est le résultat naturel, inéluc-
table de la vie même qu'ils avaient menée dans le pays
natal, où la lutte pour l'existence matérielle, au milieu de
la pénurie des victuailles, poussait les uns à ne voir dans
les autres que des compétiteurs alarmants. Le plus sou-
vent, de par la loi malthusienne, ceux qui ne cherchaient
pas à faire disparaître les autres, devaient disparaître
eux-mêmes ; car « au banquet de la vie il n'y aurait plu^
de place pour eux.» Là où la nature dévorante et ma-
râtre de l'Afrique poussait la misère à son degré ultime,
l'homme s'était même transformé en égorgeur d'hommes,
homo homini lupus! et l'anthropophagie devint une ga-
rantie de supériorité physique et intellectuelle pour ceux
qui le pratiquaient, tels les Pahouins !
C'est dans cette misère spirituelle et corporelle que les
et la République d'HcAti 237
nègres furent, en générai, débarqués sur la terre généreuse
de Quisqueya. Là, sans doute, tout devait changer dans
leurs environnements cosmologiques. Pour la plupart, la
transportation était le passage d'une région infernale dans
un milieu paradisiaque. Je ne veux pourtant pas laisser,
par ces constatations, l'impression fautive que tous ces
Africains étaient de vrais sauvages et qu'on ne pouvait
rencontrer sur le sol de l'Afrique que barbarie et sauva-
gerie. Moreau de St-Méry a essayé de donner une idée
de l'état moral des divers groupes de nègres importés à
Saint-Domingue. « Les habitants de la Côte d'or, dit-il,
sont très orgueilleux, livrés à des guerres continuelles, ca-
pricieux et prompts à se donner la mort.» Il ajoute plus
loin : « L'intelligence est un caractère commun à tous les
nègres de la Côte d'Or et à ceux de la Côte des Esclaves ;
mais les mœurs de ces derniers sont vraiment sangui-
naires, surtout chez les Juidas ou Aradas proprement dits,
dont la férocité est assez connue par tout ce que l'histoire
a publié de vrai, mais de presque incroyable, sur les Da-
homet à qui les rois de Juida (Wida ou Ouida), ont fait
aimer le sang, à force d'en répandre eux-mêmes.» Mais
il dit qu'ils sont actifs et adonnés au commerce.
<( Les vrais Congos, les Francs Congos, pour me servir
de l'expression de Saint-Domingfue, dit le même écrivain,
sortent du royaume de Congo et d'Angole et sont, comme
tous ceux de cette côte, d'une douceur et d'une gaieté qui
les font rechercher. Aimant le chant, la danse et la pa-
rure, ils sont d'excellents domestiques ; et leur intelligence,
leur facilité à parler purement le créole, leurs figures en-
238 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
jouées et sans marques, surtout les femmes qui ont deux
petites élevures près des tempes que la coquetterie pour-
rait ne pas toujours condamner, les font préférer pour les
services des maisons. On en fait aussi d'habiles ouvriers
et de bons pêcheurs. On prise beaucoup les femmes
Congos pour la culture, parce qu'elles y sont accoutumées
dans leur pays.»* . . .
« A Billeh, c'est-à-dire à 600 milles (ou 966 kilomètres)
nord-est de Freetown, dit M. G. Valbert, M. Blyden a
découvert dans une bibliothèque musulmane des traités
de dévotion, de poésie, de rhétorique et d'histoire compo-
sés par des auteurs foulahs (Peuls) ou par des écrivains
mandingues.»*
Toutefois les nègres transportés à Saint-Domingue
n'avaient aucune disposition pour évoluer immédiatement
vers les formes sociales supérieures. Non seulement ces
dispositions psychologiques n'existaient pas; mais il y
avait souvent, tout au fond de leur être, des inclinations
ancestrales qui les attiraient vers une rétrogradation mal-
heureuse. Pour se racheter de la fatalité des influences
ataviques, il leur aurait fallu une évolution favorisée par
l'amélioration tant de leur existence morale que de leur
existence matérielle; et cette évolution, pour annuler les
instincts héréditaires, demanderait à s'effectuer d'une
façon constante et persévérante, à travers au moins quatre
à cinq générations. Mais le nègre, au lieu d'arriver sous
^ Moreau de St-Méry : Description de la Partie Française de
Vile de St'Domingue.
' G. Valbert (Revue des Deux Mondes, icr novembre 1887).
et la République d'Haïti 239
le ciel des Antilles avec la liberté individuelle, indispen-
sable à tout perfectionnement de la personalité humaine,
sous le stimulant de la responsabilité de ses actes, y dé-
barquait comme une machine ou la chose d'un autre
homme. Comment pouvait-on en attendre une manifesta-
tion des résultats qu'enfante seulement la liberté? Pour
éviter la douleur et chercher un plaisir plus ou moins
élevé, rêtre libre observe, tâtonne, fait son expérience.
Graduellement, il finit par se créer des habitudes de con-
trainte autonome, qui se traduisent en règles de conduite,
en négligeant un moindre plaisir actuel, soit pour éviter
la conséquence immédiate de douleurs plus grandes, soit
pour s'assurer la délectation quoique tardive d'un plus
grand plaisir. De là sort, à la longue, le progrès moral,
qui est inhérent à la nature humaine et dont l'absence
complète est un phénomène ontologique impossible à cons-
tater, en dehors de certaines causes antagonistes et abor-
tives de toute éclosion de la vie psychique.
Enchaîné dans les liens d'une servitude abrutissante, le
nègre jeté à Saint-Domingue y retrouvait, sous d'autres
formes, un milieu aussi nuisible que celui qu'il avait quitté,
non volontairement, non en émigrant réfléchi, mais gar-
rotté et éreinté, sous la dure main d'un vainqueur cruel,
livré à la cupidité d'un négrier qui, pour en tirer parti, le
réduisait à l'état de pure animalité.
Déjà, dans les cales du navire qui le transporte aux
rives caraïbéennes, il est* en face de toutes les horreurs de
l'enfer, n'ayant d'autre compensation de ses misères afri-
caines que la sécurité d'être nourri grossièrement, il est
^40 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
vrai, mais assez abondamment pour qu'il engraisse au
point d'être mis en valeur, pour le marché, tel un bœuf
ou un cheval dont on veut tirer le meilleur prix, à une
foire quelconque. Quand il ne meurt pas, dans Tair con-
finé où il est concentré avec cent autres compagnons de
douleur, ou que, — tenté de se révolter, — il n'est pas
fusillé à bout pourtant, par les meurtrières percées tout
exprès dans le pont du négrier, il finit par ne vivre que
du ventre et pour le ventre. Voilà ce que le Caucasien,
fier de sa supériorité intellectuelle et morale, fait du nègre,
Sanctius his animal mentisque capacius altœ,
avant de le présenter comme un type d'une infériorité
irrémédiable. Pourtant le beau ciel étoile des Antilles, les
fruits au jus délicieux, les fleurs aux parfums vivifiants,
cette nature généreuse, cette terre de rédemption ne va-
t-elle pas, dans sa puissance de bonne fée, redonner à cet
être humain le ressort qui fait de lui un géant, telle la
force qu'elle communiquait à Antée, dans le mythe an-
tique?. . . Mais le maître de l'esclave veillait. Tout était
combiné pour empêcher le nègre de tourner son regard
vers le ciel et de se distinguer des autres animaux de la
création. Le travail forcé, auquel il était condamné, n'a-
vait pas pour unique but la plus grande quantité de pro-
duits destinés à la jouissance insatiable du propriétaire
de chair humaine, il servait encore à le rompre, Frederick
j Douglass, ce grand esprit et ce noble cœur, en qui la con-
sanguinité africaine n'avait rien enlevé de la supériorité
géniale, a dépeint^ les tortures qu'on lui faisait souffrir,
^ Frederick Douglass : My Lifê and Time.
et la République d'Haïti 241
tortures corporelles et morales, dignes d'une conception
satanique, dans le but de rompre, c'est-à-dire de faire
disparaître le germe des aspirations élevées que le contre-
maître découvrait en lui.
« Covey, — c'est le nom du contremaître, — bondit, ar-
rache mes vêtements ; les coups pleuvent, ma chair lacérée
saigne à flots! Il fallut des semaines pour sécher mes
plaies sans cesse ranimées par la dure chemise qui les frot-
tait jour et nuit.
(( Les mauvais traitements, pas plus que le fouet, ne
firent défaut, pendant que me rompait messire Covey.
Mais comptant plus, pour arriver à son but, sur l'excès
du travail, il me surmenait sans pitié. Le point du jour
nous trouvait aux champs, minuit nous y retrouvait, à cer-
taines saisons. Pour stimulants nous avions la courbache ;
pour cordiaux, les volées de bois vert. Covey, surveillant
jadis, s'entendait au métier. Eloigné ou proche, nous le
sentions là. Arriver franchement? Non. II se cachait,
il se dérobait, il se glissait, il rampait et, tout à coup, émer-
geait. Tantôt, enfourchant son cheval, il partait à grand
fracas pour Saint-Michel ; et, trente minutes après, vous
pouviez voir, son cheval attaché à la forêt, Covey aplati
dans un fossé, derrière un buisson, guettant ses esclaves.
. . . Astuce, malice empoisonnée, il avait tout du serpent.
« Brutalités, dégradations, travail aidant, les plus longs
jours étaient trop courts à son gré ; les courtes nuits, trop
longues ; le dompteur de nègres accomplissait son œuvre.
Rompu, je l'étais : Ame, esprit, corps, élasticité, jets d'in-
telligence; tout brisé, tout écrasé! Mes yeux avaient
242 M. Roosevelty Président des États-Unis,
perdu leur flamme, la soif d'apprendre s'était évanouie,
Thomme avait péri ; restait la brute. Et si quelque éclair
de l'ancienne énergie, quelque lueur d'espoir se rallumait
soudain, c'était pour me laisser plus dévasté.»
Horreur et malédiction! on est tenté de s'écrier, en
lisant ce tableau, une des pages les plus poignantes que
j'aie jamais lues. Mais cette recette infernale appliquée
pour rompre Frederick Douglass, aux États-Unis, était
la même employée par les contremaîtres de Saint-Do-
mingue. Parfois à cette torture et à ces malices diabo-
liques, on ajoutait des exemples terribles, propres à ef-
frayer les autres nègres, que l'on veut réduire à une
soumission de brute domptée, pcrinde ac cadaver,
« On a vu, dit Malenfant, un Caradeux aîné, un La-
toison Laboule qui, de sang-froid, faisaient jeter des
nègres dans les fourneaux, dans les chaudières bouillan-
tes, qui les enterraient vifs et debout, ayant seulement
la tête dehors et les laissaient périr de cette manière, heu-
reux quand, par pitié, leurs camarades abrégaient leurs
tourments en les assommant à coups de pierres ! Un cer-
tain procureur de l'habitation Vaudreuil et Ducas ne sor-
tait jamais sans avoir des clous et un petit marteau dans
sa poche, avec lesquels, pour la moindre faute, il clouait
un noir par l'oreille à un poteau placé dans la cour de
l'habitation.)) *
Non seulement le régime de l'esclavage et les pratiques
abominables qu'employait le maître ne permettaient guère
^ Malenfant : Des Colonies et particulièrement de celle de Saint-
Domingue, p. 172 (Paris, 1814).
et la République d'Haïti 243
le commencement même de l'évolution capable d'amélio-
rer la race noire, en rachetant les nègres des tares paren-
tales inculquées en leur être par le milieu africain, mais
ils excluaient positivement la succession continue de toute
amélioration individuelle propre à être transmise d'une
génération à une autre. En effet, les nègres esclaves ne
faisaient pas de nombreuses souches à Saint-Domingue,
de façon à constituer une race politique, c'est-à-dire des
hommes ayant participé, plus ou moins, aux mêmes con-
ditions d'existence, et en ayant tiré une physionomie spé-
ciale, surtout moralement parlant. On peut admettre que
la population esclave de Saint-Domingue, dont on por-
tait le nombre à 500,000 âmes, se remplaçait tous les dix-
neuf ou vingt ans, en moyenne. Cela ressortirait de plus
d'une statistique. Suivant un tableau que donne M. Gentil
Tippenhauer, les importations de nègres africains sur les
marchés à esclaves des Saint-Domingue, dans l'intervalle
de 1783 à 1789 inclusivement, soit sept années, monte-
raient a 171,362 personnes, vendues pour la somme de
340,004,948 livres.^ On pourrait s'étonner de cette promp-
titude avec laquelle disparaissaient les nègres esclaves,
sans que leur reproduction naturelle vînt dispenser leurs
maîtres de ces fréquentes importations d'Afrique. « Mais,
dît Hilliard d'Auberteuil, les maîtres avides n'aiment pas
voir leurs négresses enceintes ; on est, disent-ils, privé de
leur travail pendant les derniers mois de la grossesse, et
Ton ne peut en retirer que de légers services jusqu'à ce
*G. Tippenhauer: Die Insel Haiti, tome II, p. 440 (Zurich,
1891).
244 ^- Roosevelt, Président des États-Unis,
que l'enfant soit sevré; le bénéfice des crûs ne suffit pas
pour réparer le temps perdu.»*
Cependant, en démographie, comme en toute autre
science, les moyennes n'expriment jamais l'exacte vérité.
Le fait est que, malgré cette consommation effrayante de
noirs, dans les labeurs éreintants de la servitude, malgré
la cupidité du propriétaire, qui ne permettait guère la re-
production des types acclimatés aux Antilles, la vitalité
et l'endurance propres à la race éthiopienne triomphaient
souvent de tous les obstacles. On put ainsi trouver une
certaine quantité de noirs, qui étaient nés et avaient grandi
dans le nouveau pays. Ils avaient subi, par ce seul fait,
y une transformation qui les différenciait à vue d'oeil des
natifs d'Afrique.
« Les nègres créoles, dit Moreau de St-Méry, naissent
avec des qualités physiques et morales qui leur donnent
un droit réel à la supériorité sur ceux qui ont été trans-
portés d'Afrique; et ce fait qu'ici la domesticité (?) a
embelli l'espèce, en appuyant une vérité de l'historien
sublime de la nature, pourrait peut-être fournir matière
à douter, par rapport aux excès qu'on a reprochés au
despotisme du maître.» L'écrivain a oublié, s'il ne l'igno-
rait, que les influences mésologiques, telles que le climat,
la nourriture et une existence maintenue en des condi-
tions sinon favorables, mais peu variables, exercent un
rôle prépondérant dans l'amélioration des espèces. Mais
continuons la citation : « Il est aisé de sentir, cependant,
^ Hilliard d'Auberteuil : Considérations sur la Colonie de Saint-
Domingue^
et la République d'Haiti 24$
que les qualités du nègre créole ont elles-mêmes des
degrés de comparaison, parce que le produit de deux
nègres créoles, par exemple, a de l'avantage sur celui de
deux nègres bambaras, et ainsi des autres combinaisons
et du croisement des peuples différents ; et cette dernière
raison est peut-être même une des plus influentes. A l'in-
telligence, le nègre créole réunit la grâce dans les formes,
la souplesse dans les mouvements, l'agrément dans la
figure et un langage plus doux et privé de tous les accents
que les nègres africains y mettent.»
Toutefois, à côté du climat, il y a d'autres influences
qui ont accéléré raffinement du noir de St-Domingue, en
le transformant en un type qu'on ne rencontre qu'excep-
tionnellement en d'autres colonies européennes ou dans
le sud des États-Unis. Un fait depuis longtemps observé,
c'est que le maître se dégrade inévitablement, en prati-
quant les mœurs indispensables pour maintenir sa domi-
nation sur l'esclave. Cette dégradation ne résulte pas,
comme on la souvent écrit, depuis Montesquieu, du seul
contact journalier avec des êtres avilis ; mais elle provient
plutôt du tempérament que finit par inculquer au maître
et surtout au contre-maître les déportements d'un Covey.
Cependant il s'opère, en même temps, une transformation
en sens inverse de l'esclave vers le maître: ce qui est la
source d'un régression morale pour l'un devient un stimu-
lant de l'évolution pour l'autre, dans l'échange clandestin
qui s'effectue entre les qualités et les défauts de ces
agents de la moralité humaine.
A St-Domingue, les noirs créoles se trouvaient en con-
246 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
tact avec des maîtres dont la dureté était sans égale : Ca-
radeux avait plus d'un émule ; mais ceux-ci, malgré tout,
possédaient des qualités natives fort remarquables. Ces
Français, la plupart cadets de grande maison qui, pous-
sés par Tesprit de lucre et Tappas de l'or, avaient déserté
leur sol natal, pour aller vivre sous un ciel lointain, s'é-
taient sans doute dépouillés de tous les sentiments élevés
et généreux, qui sont les heureux fruits du doux pays
de France. Néanmoins, ils n'avaient pu en perdre la der-
nière racine, implantée au fond de leur organisme ethni-
que et national. Anciens flibustiers, parvenus ou gens
de petite noblesse, formaient à St-Domingue une société
composite, la société coloniale, où la fierté, la bravoure,
la hardiesse et parfois une générosité teintée de snobisme
du grand seigneur, se mêlaient à la cupidité, à l'avarice,
à la ruse, à la cruauté et à l'esprit d'aventure du mar-
chand ou du boucanier. Par une loi sociologique fine-
ment analysée par le psychologue Gabriel Tarde, la loi
de l'imitation sociale, toutes ces qualités se transmettaient
avec tous ces défauts à l'esclave, qui avait souvent les
germes des unes* en même temps que des autres, et qui
regardait autour de lui le remuement de ce monde par-
ticulier.
Le contact moral de la France avait encore opéré une
impression salutaire sur le nègre africain, par l'influence
religieuse. Quoi qu'on puisse penser, au point de vue
^ « On estime les nègres de la Côte d'Or pour la culture, dit
Moreau de St-Méry; mais en général, leur caractère altier en
rend la conduite difficile.»
et la République d'Haïti 247
rationnel ou philosophique, il est incontestable que le
culte de la religion catholique romaine, — plus dramatique,
plus anthropomorphique que ceux des églises réformées,
— devait avoir un plus prompt accès sur l'esprit du Ni-
gritien et y développer plus immédiatement les facultés
émotives, qui sont la source de tous les sentiments reli-
gieux. Tout en reconnaissant cette supériorité cultuelle
du romanisme, pour la première initiation religieuse d'une
race inculte, nul sociologue ne niera qu'à la longue, le
rationnalisme protestant ne devienne le meilleur facteur
de civilisation pour les masses de toutes les couleurs et
de toutes les races.
Le Mulâtre
De ce contact matériel et irritant du maître maltrai-
tant l'esclave, de ce contact moral involontaire du maître
imprégné de la dégradation qu'il infligeait à l'esclave et
imprégnant celui-ci de ses qualités et de ses défauts
ethniques, devait sortir fatalement, sous l'aiguillon des
appétits confus que déchaînent les impulsions impératives
du sang, — partout où il y a unité de l'espèce, — le con-
tact physiologique, mariage libre des races, dont le pro-
duit naturel, pour n'avoir point reçu la consécration poli-
tique ou sociale, n'est pas moins effectif. La grande
coquine qu'est la nature tend des pièges innocents oti
trébuchent les plus fiers. La noire Yolove ou la Pou-
larde à la couleur de cannelle sont parfois belles à ravir.
Dans leurs formes épanouies ou graciles, les lignes sculp-
turales enthousiasmeraient un Apelle accoutumé à la
248 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
plastique harmonieuse de la race grecque, embellie par
une gymnastique et une passion de l'esthétique qui ne
se rencontreront plus. Belle et gracieuse, vive comme la
sensitive, dans son élasticité musculaire, la négresse su-
bissait aussi les horreurs de l'esclavage. Son maître
irascible s'oubliait, souvent, jusqu'à frapper, de ses pro-
pres mains, ce corps fait de chair frémissante et de mor-
bidesse affolante. Maintes fois, sous le fouet du maître,
la pauvre gazelle noire se distordait, en pleurant et en
criant grâce! Il s'en dégageait alors un attrait irrésis-
tible pour le bourreau enflammé par le feu même de son
éréthisme chronique, secret de son irritation, cause latente
des châtiments immérités appliqués en des heures d'em-
portements et d'impatience maladive. La beauté gémis-
sante l'ensorcelait et, nouveau marquis de Sade, il étrei-
gnait cette chair résistante et pantelante dans la folie de
ses sens déchaînés ... Le mulâtre en est sorti.
Sa seule apparition dans le monde colonial était la
promesse d'une révolution, à quelque date qu'on voulût
la reculer dans la supputation des choses futures. En
effet, la naissance du mulâtre démontrait au noir que le
blanc était certainement un être de même espèce que lui.
Le maître n'était pas d'une espèce supérieure ou distincte,
puisque leur procréation participait aux qualités somati-
ques des deux géniteurs et dévoilait la confusion de leur
sang dans un type intermédiaire. La nuance, les cheveux,
les traits du nouveau type, tenaient le milieu entre leurs
couleurs, leurs chevelures et leurs physionomies, avec
des variations individuelles, aussi capricieuses que l'être
et la République d'Haïti 249
humain est complexe, mais qui ne créent aucune discor-
dance dans Tensemble.
Le mulâtre forma un nouveau facteur dans la démo-
graphie coloniale de St-Domingue. Au point de vue
ethnologique, il partageait les caractères moraux et in-
tellectuels du blanc et du noir, comme leurs constitu-
tions histologiques et anatomiques. Il n'était pas seule-
ment plus rapproché du blanc par la couleur et la cheve-
lure, mais en lui avait diminué, à un haut degré, Théri-
dité des impulsions africaines. Ce n'est pas douteux
qu'à l'époque coloniale, il eût généralement l'intelligence
plus ouverte que le noir. Placé entre les deux races,
dont il était un trait d'union naturel, il représentait le
signe de leur alliance physiologique. Mais cette position
même, qui devait faire de lui l'objet d'une prédilection
particulière, produisit un effet diamétralement opposé,
dans l'une de ses deux souches parentales.
Tandis que la négresse a tressailli d'allégresse, en con-
templant son rejeton, le fruit de son propre sein, si beau
et si gracieux, Iç père blanc sentît sa gorge se dessécher et
la honte de l'humiliation lui monter au front, en regardant
ce même enfant qui était la preuve accusatrice d'un em-
brassement dont il se désolait, après coup, comme d'une
déchéance, tel l'homme qui aurait commis un stupre, un
acte de bestialité 1 La mère n'aimera pas seulement l'en-
fant, elle l'idolâtrera et, dans cette race noire dont les
facultés affectives sont exagérées et vont parfois jusqu'à
la bêtise, elle le fera idolâtrer par son frère noir, l'oncle,
le tonton légendaire. Le père ne sera pas seulement in-
250 M. Roosevelt, Président des États-Unis ,
digne de lui-même, à la vue du produit de sa mésalliance,
mais il le repoussera systématiquement, comme un être
étranger. Nescio vos! . . . Des exceptions, il s'en trou-
vera là, comme partout ailleurs ; mais ce ne sera toujours
que pour confirmer la règle.
Lui, le mulâtre, quoique imbu de Tesprit colonial, d'après
lequel Thomme s'estime en raison directe de la blancheur
de sa peau, sentira bien que c'est du noir qu'il est aimé
et que c'est au noir que toutes les voix du sang l'ap-
pellent, pour le guérir de la sécheresse de cœur d'un
père qu'il ne connaîtra qu'une fois sur cent, dans la pro-
miscuité de la vie des ateliers. Mais il se sentira aussi
trop fier de sa peau dorée, pour ne pas se croire supé-
rieur au noir. « Il me reste à dire, écrit Moreau de
St-Méry, que parmi les esclaves sont aussi des gens de
couleur de toutes les nuances. Il est presque sans exem-
ple qu'il en est d'employés à d'autres usages qu'aux soins
purement domestiques et il ne faut guère compter que
sur les mulâtres. Ces esclaves se croient supérieurs aux
nègres libres, à cause de leur rapprochement du blanc
par leur nuance.^
Qu'est-ce à dire: des mulâtres libres!
Une autre particularité du régime colonial, qui donnait
au mulâtre un ascendant marqué sur le noir, c'est qu'il
était plus fréquemment employé dans le service de la
maréchaussée suburbaine et des bourgs. Le fait est que,
parmi les hommes de couleur qui, — en tant qu'appellation
* Moreau de St-Méry : Description de la Partie Française de
nie de St-Domingue, tome I, p. 114.
et la République d'Haïti 251
de classe, — étaient composés de noirs et jaunes libres,
les premiers avaient généralement un métier, à l'aide du-
quel ils avaient pu obtenir leur affranchissement par le
produit de leur travail, tandis que les mulâtres étaient
généralement affranchis par leurs pères, quand la mère
les connaissait, ou par d'autres maîtres qui accordaient
aux négresses la liberté ainsi qu'à leurs enfants. De
là leur instinct du fonctionnarisme et leur répulsion pour
tout travail sérieux et exigeant de pénibles efforts. Di-
sons encore que les mulâtres employés à la maréchaussée
coloniale étaient surtout utilisés à la chasse des nègres
marrons, ces bandes de rebelles qui infuseront, à la fin,
dans toute la colonie, l'esprit d'insoumission et de révolte,
destiné à libérer l'homme noir du joug de l'esclavage.
Dès la première moitié du i8"* siècle, les populations
coloniales de St-Domingue étaient donc composées de
blancs, de mulâtres et de noirs. Les blancs étaient tous
libres; les mulâtres étaient pour environ 5/6, libres et
près de 1/6, esclaves, les nègres étaient pour plus de
29/30, esclaves et près de 1/30 libres. Ces populations
formaient trois grandes classes, qui étaient plutôt des
castes. La caste des blancs était divisée en deux classes :
les grands blancs, c'est-à-dire grands planteurs, proprié-
taires urbains, riches commerçants et fonctionnaires colo-
niaux, et les petits blancs, c'est-à-dire les ouvriers et les
hommes de basse condition; la caste des mulâtres se di-
visait, comme nous l'avons vu, en affranchis ou ingénus,
pour la majeure partie, et en esclaves employés dans la
domesticité; la caste des noirs formait la grande armée
252 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
des esclaves, employés à la culture, avec une petite quan-
tité d'affranchis ou ingénus adonnés aux métiers péni-
bles, tels que la chaq:)enterie, la maçonnerie, la menuise-
rie, etc., par lesquels ils arrivaient souvent à une situa-
tion pécuniaire fort au-dessus de l'aisance.
Les grands blancs vivaient insouciants et fiers, se pré-
lassant dans un bien-être qui leur faisait oublier le reste
du monde. Les petits blancs haïssaient les grands blancs,
qui les méprisaient; ils méprisaient d'autant les mulâtres
et ne comptaient nullement les nègres au rang de fac-
teurs humains. Les mulâtres regardaient les grands
blancs avec une crainte révérentielle, mêlée d'un dépit
silencieux; haïssaient les petits blancs dont ils dévoraient
les injures avec impatience et . . . méprisaient les nègres
qu'ils croyaient aussi inférieurs à eux-mêmes qu'ils étaient
obligés de se sentir inférieurs au blanc. Le nègre souf-
frait, au bas de l'échelle, toujours confiant dans le mu-
lâtre qu'il aimait, et maudissait le blanc, qui était son
bourreau visible et impitoyable.
Tel était l'état des choses dans la colonie de St-Do-
mingue quand éclata la Révolution de 1789.
La Révolution Française
Ailleurs, désirant de faire ressortir les points de com-
paraison historique qui donnent aux études sociologiques
une consistance si prestigieuse, je me suis longuement
arrêté sur la Révolution de 1789, qui mérite qu'on y fixe
la pensée, afin de bien examiner ce mouvement extraor-
dinaire parti de la France pour remuer tout le monde
et la République d'Haïti 253
occidental. Ici, courant au but de ce travail, qui a déjà
pris une proportion beaucoup plus large que celle pro-
jetée au commencement, — qu'il me suffise de dire que
récho de toutes les manifestations des idées de justice et
de liberté, qui faisaient tressaillir Tâme française, se ré-
percuta, grossi et prodigieux, dans la colonie de St-Do-
mingue. Ces idées pénétrèrent dans Tesprit des mulâtres
et des noirs et commencèrent à y fermenter, dès la pre-
mière Déclaration des droits de Vliomme. « Les hommes
naissent et demeurent libres et égaux en droit,» disait
l'article i**^ de la Déclaration proclamée le 26 août 1789.
C'était une condamnation formelle de l'esclavage et de
toutes les inégalités instituées par la réglementation du
Code Noir, et surenchéries par les ordonnances colo-
niales, en même temps que des anciennes traditions de la
mère-patrie, classant les Français en nobles et roturiers.
Les petits blancs furent les premiers à applaudir à
l'œuvre de la Constituante. Ils se mirent immédiatement
au rang des révolutionnaires les plus zélés, en essayant
de s'emparer de la direction des affaires de la colonie.
Bientôt les hommes de couleur libres, dont plusieurs
étaient élevés en France et s'y trouvaient à cette époque,
se remuèrent pour obtenir l'égalité civile et politique avec
le blanc. Les anciens privilégiés résistèrent. De là sortirent
des collisions sanglantes, d'abord entre les grands blancs
et les petits blancs, pompons blancs contre pompons
rouges, ensuite entre les hommes de couleur et les blancs.
Le premier choc entre les mulâtres et les blancs, qui
nous intéresse plus particulièremnt, eut lieu dans l'entre-
254 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
prise d'Ogé et de Chavannes, tentant d'obtenir par la
force l'exécution du décret voté le 28 mars 1790, dont
lambiguité intentionnelle laissait place à la plus dan-
gereuse controverse. Malgré les conseils de Chavannes^
Ogé avait refusé de s'assurer l'alliance des noirs dans sa
revendication des droits contestés à sa caste par les
blancs de toutes les catégories. Il ne voulait pas démé-
riter aux yeux des gens honnêtes, c'est-à-dire les proprié-
taires d'esclaves. Il s'imagina qu'avec une petite bande
de deux à trois cents congénères, il pourrait effrayer les
blancs et les réduire à résipiscence. Il lança une somma-
tion à l'Assemblée provinciale du Cap, lui demandant de
faire promulguer le décret du 28 mars. En manière d'ar-
guments, il écrivit à ce corps « Mes prétentions sont
justes et j'espère que vous y aurez égard; je ne ferai pas
soulever les ateliers: ce moyen est indigne de moi. Ap-
prenez à apprécier le mérite d'un homme dont les inten-
tions sont pures. Lorsque j'ai sollicité à l'Assemblée
Nationale un décret que j'ai obtenu en faveur des colons
américains^ connus anciennement sous l'épithète inju-
rieuse de sang-mêlés, je n'ai pas compris dans mes récla-
mations le sort des nègres qui vivent dans l'esclavage.
Vous et vos adversaires avez empoisonné mes démarches
pour me faire démériter des gens honnêtes. Non, non.
Messieurs, nous n'avons réclamé que pour une classe
d'hommes libres, qui étaient sous le joug de l'oppression
depuis deux siècles.»^
^Pamphile de Lacroix: Mémoire pour servir à l'Histoire de
St'Domingue, tome I, p. 56.
et la République d'Haïti 255
Les colons européens, pour toute réponse, marchèrent
contre Ogé et Chavannes avec d'autant moins d'hésîta-
tîon qu'ils étaient tranquillisés de la crainte d'un soulève-
ment des ateliers. La petite bande de « colons améri-
cains » fut facilement écrasée, isolée qu'elle était de l'ap-
pui indispensable des noirs, qui attendaient, confiants,
qu'on les eût conviés à la lutte. Les deux chefs des
hommes de couleur et une quarantaine de leurs amis
cherchèrent un refuge dans la partie orientale de l'île,
en se mettant sous la protection des autorités espagnoles.
Mais, à la honte de l'humanité, ils furent livrés à l'As-
semblée provinciale du Nord et jugés sans merci. Treize
en furent condamnés aux galères. Ogé et Chavannes
furent rompus vifs, mis sur la roue la face tournée vers
le soleil, pour y souffrir la plus cruelle des tortures. Les
hommes de couleur du Sud avaient répondu à l'appel
d'Ogé et s'étaient réunis au nombre de cinq cents, com-
mandés par Boury et Rigaud ; mais, ayant appris que des
forces militaires de Port-au-Prince marchaient contre
eux, ils se dissipèrent, sans essayer une résistance sé-
rieuse. Ce ne fut toutefois que partie remise.
Les hommes de couleur de l'Ouest se levèrent, à leur
tour. Instruits par l'expérience qu'ils seraient impuis-
sants à rien obtenir, sans la coopération des noirs, ils
enrôlèrent dans leurs rangs un bon nombre d'esclaves.
Ils furent attaqués mais résistèrent avec avantage. Les
blancs comprirent alors qu'il y aurait un réel danger à
continuer la lutte et ils proposèrent une transaction: ce
fut le concordat du 24 octobre 1791. Cet acte stipulait
256 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
« I** que la garnison de Port-au-Prince serait formée
moitié de gens de couleur, moitié de blancs; 2** que les
juges d'Ogé et de Cha vannes seraient voués à l'infamie;
3** que l'Assemblée coloniale serait dissoute et qu'on en
élirait une nouvelle, conformément aux dispositions du
décret du 15 mai 1791.»
Ce serait là une belle page historique, sans l'ignoble
abandon des nègres dit Suisses à la vengeance des blancs,
après que les gens de couleur avaient obtenu un succès
dû en grande partie au courage de leurs parents noirs.
Trois cents anciens esclaves déportés de la colonie furent
jetés sur les côtés de la Jamaïque. Renvoyés à St-Do-
mingue, ils furent égorgés ou noyés dans la rade du
Môle St-Nicolas. Les colons en prirent occasion pour
ruiner la confiance que les noirs plaçaient dans les mu-
lâtres. « Les blancs, dit Madiou, envoyèrent dans l'Ouest
une vingtaine de ces anciens esclaves comme une preuve
de la perfidie des hommes de couleur à l'égard des noirs.»*
Mais si, dans le Sud et dans l'Ouest, les noirs restaient
dans l'impuissance, tout le temps que l'alliance des hom-
mes de couleur avec le blanc avait duré, dans un senti-
ment commun en faveur du maintien de l'esclavage, il
en fut autrement dans le Nord, où l'écrasement d'Ogé
et de Chavannes laissait les blancs seuls en face des
nègres. Ceux-ci, dès le commencement des contentions
surgies entre les hommes de couleur et les colons, avaient
éprouvé un certain changement dans leur existence. Ils
* Madiou: Histoire d^ Haïti, tome I, p. 83 (Imp. Courtois, Port-
au-Prince, 1847).
et la République d'Haïti 257
pouvaient déserter presque impunément les ateliers et se
jeter dans les bois, puisque les mulâtres, qui servaient
spécialement à leur donner la chasse, étaient devenus
suspects ou mal disposés. Le type le plus remarquable
de ces nègres marrons était le fameux Macandal, sorcier
intelligent, qui fut peut-être le premier initiateur des
noirs dans leurs aspirations vers la liberté. Leurs bandes
devinrent de plus en plus nombreuses, de plus en plus
décidées, à mesure que les noirs se pénétraient des idées
de rénovation sociale qui s'exprimaient constamment au-
tour d'eux. En effet, leurs maîtres, de toutes catégories,
n'avaient nulle méfiance; on causait en leur présence,
voyant en eux des êtres incapables d*y rien comprendre.
Le soulèvement général éclata dans la nuit du 23 août
1791. Tous les ateliers des environs du Cap furent dé-
sertés et les noirs se réunirent dans le district de Morne-
rouge, sous la conduite de Bookman. Bientôt, excités par
leur chef, qui avait quelque chose du grand prêtre d'une
religion inconnue, ils poussèrent un cri féroce de ven-
geance et se ruèrent comme une lave infernale sur les
plus splendides habitations coloniales établies dans la
vaste plaine du Cap. Elles furent en un clin d'œil mises
en flammes. Les blancs, surpris par des cercles de feu,
pris de terreur et de stupeur, se laissaient égorger ou
fuyaient, éperdus, dans un affolement irrésistible. Mais,
revenus peu à peu à eux-mêmes, ils s'armèrent de leurs
fusils et attaquèrent les bandes indisciplinées des noirs
fugitifs, qui se dispersèrent malgré les héroïques efforts
de Bookman. Tombé sous les balles, le corps percé de
258 Af. Roosevelt, Président des États-Unis ,
coups de bayonnettes, le premier chef des nègres révoltés
mourut courageusement. Les colons lui décollèrent la
tête et la plantèrent sur une pique, au milieu de la place
d^Armes du Cap, avec un écriteau où se lisait cette ins-
cription :
Tête de Bookman, Chef des Révoltés,
Cet excès de cruauté avait pour but de frapper les
nègres de terreur ; mais il en résulta un effet diamétrale-
ment opposé. La tête de Bookman, grimaçant sur une
pique, avec la sublime enseigne de « Chef des Révoltés,»
parla plus éloquemment aux nègres du Nord que le
malheureux pionnier de la liberté des noirs n'avait pu
le faire, pour les maintenir au combat. En vain érigea-
t-on des échafauds en permanence, où la tuerie des es-
claves fut pratiquée avec des raffinements barbares. La
face putréfiée de Bookman, tournée vers le ciel, criait en-
core : « Vengeance 1 »
Les nègres dont la dispersion n'était qu'un recul,
impulsion atavique du vieil homme qui dormait en eux,
furent fatalement poussés à la révolte par les cruautés de
plus en plus excessives des blancs. Vaincus, poursuivis
sans rémission par un ennemi inexorable, ils sentirent à
la fin qu'ils n'auraient de sécurité que dans la résistance
armée, en repoussant la force par la force.
Ils réformèrent leurs bandes, sous la conduite de Jean-
François et de Biassou, décidés à soutenir avec acharne-
ment cette guerre servile, sans précédent dans l'histoire,
mais digne des héros des plus nobles races de l'Ancien
Monde et du monde ancien.
et la République d'Haïti 259
Jean François et Biassou avaient fini par s'organiser
au point de prendre l'offensive contre les troupes blanches
régulières, toutes les fois qu'il leur paraissait avantageux
d'attaquer. La guerre ayant éclaté entre la France et
l'Espagne, le ministre Acuna, homme d'état espagnol, fit
proposer aux noirs insurgés de se ranger à la solde du
gouvernement de Madrid. Ceux-ci, sans lien avec la
France, acceptèrent avec d'autant moins d'hésitation qu'on
leur garantissait la consécration de leurs grades en même
temps que de leur liberté. Ils passèrent sous le drapeau
jaune et rouge. Ils reçurent pour toute consigne de faire
le plus de tort possible aux établissements de la colonie
française. Certes, ils n'avaient point à y regarder de près,
dans la haine qu'ils nourrissaient contre leurs anciens
bourreaux.
Les paroisses ou districts occupés par les bandes de
Jean-François furent tous, en un coup, enlevés à la
France. Les nègres esclaves des localités restées fran-
çaises, ayant appris qu'on obtenait la liberté et toutes
les prérogatives d'hommes libres, en passant sous le dra-
peau espagnol, allèrent en foule s'y aligner, en s'affu-
blant de la cocarde blanche.
Dans leur rang se trouvait, dès le commencement de la
révolte, un homme dont l'intervention dans les événe-
ments de St-Domingue devait assurer le triomphe de la
cause pour laquelle ils combattaient, celle de la liberté
et de l'égalité. C'était Toussaint-Louverture. Il avait
ouvert sa carrière au poste modeste de médecin de l'ar-
mée, où il utilisait les connaissances pratiques qu'il avait
26o M, Roosevelt, Président des États-Unis,
de la flore médicinale des Antilles et les notions chirurgi-
cales acquises dans ses anciennes occupations de cocher
cumulant l'office du vétérinaire. Par son intelligence
supérieure, par son dévouement sincère à ses congénères,
il parvint à prendre sur eux un ascendant décisif, chacun
voyant en lui l'homme de conseil et de discernement,
capable de le guider dans la nouvelle voie où le noir s'é-
tait résolument élancé. Toussaint, qui savait lire et
pouvait démêler la vraie situation des affaires, sentait
tout ce qu'il y avait d'inconsistant dans la position des
noirs soutenant la cause d'une royauté française déchue
et décapitée; mais il n'en fit point état, en considérant
que le bien que lui et ses frères cherchaient, était surtout
la garantie de leur liberté.
Dans ce même temps, parmi les trois commissaires
civils, venus de France et débarqués au Cap, le 17 septem-
bre 1792, se rencontrait un homme supérieur, et par l'es-
prit et par le cœur, le généreux Sonthonax, dont le nom
ne doit jamais être prononcé par les noirs haïtiens, sans
une bénédiction pour sa mémoire. D'un coup d'oeil, il
avait mesuré l'étendue des difficultés et l'imminence des
dangers auxquels était en butte la colonie française de
St-Domingue. Incapable de se laisser aveugler par des
préjugés stupides de couleur ou de race, il comprit qu'il
fallait attacher les hommes de couleur à la cause de la
métropole en guerre avec la Grande-Bretagne et l'Es-
pagne. Il entraîna ses collègues à réclamer des colons
l'observance du décret du 4 avril 1792, rendu sur la pro-
position de Gensonné et par lequel l'Assemblée nationale
et la République d'Haïti 261
« reconnaît et déclare que les hommes de couleur et noirs
libres doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de l'éga-
lité des droits politiques.» Ces derniers en furent en-
flammés d'indignation. Déjà leur royalisme blessé su-
bissait à contre-cœur le- cours des événements qui se dé-
roulaient en France. Ils résolurent de se donner aux
Anglais, plutôt que de partager leurs privilèges politi-
ques avec les noirs et les mulâtres libres. La situation
allait de mal en pis. C'est à ce moment qu'eut lieu, le
20 juin 1793, la collision sanglante entre Galbaud, à la
tête de ses matelots, et les commissaires, appuyés des
hommes de couleur avec les esclaves restés soumis. On
se battit dans les rues du Cap. Les matelots enivrés,
pillèrent plusieurs quartiers de la ville; mais Galbaud,
sentant fléchir ses troupes armées, se sauva à bord. Les
noirs révoltés, qui étaient toujours aux aguets, là où on
les attendait le moins, se ruèrent sur la ville qu'ils sacca-
gèrent, en mettant le feu à la geôle, afin de délivrer leurs
compagnons faits prisonniers auparavant.
Plusieurs centaines de millions disparurent dans la
flamme, cinq cents cadavres jonchaient les rues de la
ville; jetés à la mer, ils étaient dévorés par les requins,
qui livraient de nouveaux combats pour s'en disputer les
lambeaux.
Liberté Générale des Noirs
Des trois commissaires civils, Polvérel était délégué
dans le Sud, où les hommes de couleur lui prêtaient main
forte et où les esclaves, moins hardis que ceux du Nord,
202 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
ne menaçaient point sérieusement d'une révolte générale.
Aillaud était retourné en France. Sonthonax, au Cap,
manquait de troupes suffisantes et il se sentit de plus en
plus impuissant contre les noirs révoltés, dont le nombre
grossissait en même temps que leur audace grandissait.
Il prit la résolution de recourir à un remède radical: il
accorda la liberté générale des noirs par une proclama-
tion du 29 août 1793. « Il en fut sollicité, dit Malen-
fant, par les blancs du Cap qui voyaient bien que c'était
l'unique moyen propre à les mettre en sécurité. M. Ar-
tau, le plus riche propriétaire de Saint-Domingue, maître
de mille esclaves, tant ouvriers qu'agriculteurs, fut de ceux
qui le décidèrent à prendre ce parti.» Une commission
formée de trois députés de Saint-Domingue, Belley, noir,
Mills, mulâtre, et Dufay, blanc, fut expédiée en France
pour obtenir de la Convention nationale la ratification de
la généreuse mais grave mesure prise par Sonthonax.
Dans la séance du 16 pluviôse, an II (4 février 1794),
ils furent solennellement reçus au sein de la mémorable
Assemblée. Le conventionnel Lacroix prononça les pa-
roles suivantes : « En travaillant à la Constitution du
peuple français, nous n'avons pas porté nos regards sur
les malheureux nègres. La postérité aura un grand re-
proche à nous faire de ce côté. Réparons ce tort . . .
Proclamons la liberté des nègres . . . Président, ne
souffrez pas que la Convention se déshonore par une
discussion.»
« L'Assemblée se lève par acclamation.
« Le Président prononce l'abolition de l'esclavage au
et la République d'Haïti 263
milieu des applaudissements et des cris mille fois répétés
de « Vive la République ! Vive la Convention ! Vive la
Montagne ! »
« Il s'éleva quelques débats relatifs à la rédaction du
décret.
« Lacroix en propose une, qui est adoptée en ces
termes :
« La Convention nationale déclare abolir l'esclavage
dans toutes les colonies; en conséquence elle décrète que
tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés
dans les colonies, sont citoyens français et jouissent de
tous les droits assurés par la Constitution,y>^
Remarquons, en passant, que c'est aux nègres d'Haïti
que tous leurs congénères des autres colonies françaises
étaient redevables de la liberté générale. Sans doute, il
y eut, à la Convention, un mouvement admirable de gé-
nérosité et de fraternité, quand, sur la motion de Lacroix,
l'immortelle assemblée se leva comme un seul homme
pour voter par acclamation la liberté des nègres; néan-
moins est-il bien probable qu'un tel événement pût se
vérifier, sans le fait suggestif de l'attitude des noirs de
Saint-Domingue? Il y a lieu d'en douter.
Toussaint-Louverture, qui n'était retenu dans les rangs
de l'armée espagnole que par la seule raison qu'il y trou-
vait une garantie de liberté pour lui et pour les siens,
n'eut plus aucun motif d'y persévérer, une fois que la
liberté générale des noirs fut proclamée dans la partie
* Moniteur Officiel: « Séance de la Convention,» du 16 plu-
viôse an II (4 février 1794).
264 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
française de Saint-Domingue. Il répondit aux ouver-
tures du général Laveaux, qui le conviait à retourner
dans son ancien territoire. Le 18 mai 1794, il se rallia
au drapeau de la République française, en frappant un
coup terrible à ceux qu'il abandonnait et qu'il devait,
désormais, considérer comme des ennemis. Il commença
à les affaiblir moralement et matériellement, par la ter-
reur et Textermination.
Lorsque Laveaux, désespéré de le culbuter des envi-
rons de la Grande Rivière du Nord, à la Côme, située à
cinq lieues de la ville du Cap, eut fait appel aux senti-
ments de Toussaint, la France avait déjà perdu plus de
la moitié de la colonie. Le gouverneur déclarait, dans
son rapport à la Convention, qu'il était « resserré d'un
côté par les Espagnols retranchés au Fort-Dauphin, et
de l'autre par les Anglais, maîtres à peu près de tous les
ports de la colonie. Saint-Marc, Léog^ne, les Gonaïves,
Jean Rabel et d'autres places importantes, comme les
Verrettes, la Petite Rivière, le Gros-Morne, leur avaient
été livrés par trahison.» En un rien de temps, la situa-
tion fut changée. Toussaint, à la tête de quatre mille
noirs bien armés et disciplinés, s'empara des Gonaïves,
de Gros-Morne, des cantons d'Ennery, de Plaisance, de
Marmelade, de Dondon, de l'Acul du Nord, avec toutes
ses dépendances d'alors, et du Limbe. Il opéra avec une
ardeur, une rapidité et un succès qui firent dire de lui
par un commissaire français : « Cet homme fait « ouver-
ture » partout. De là son surnom l'Ouverture, que Ton
finit par écrire Louverture.y>
et la République d'Hditi 265
Continuant ses prouesses militaires, le général Tous-
saint enleva aux Espagnols Saint-Raphaël et Saint-Michel
de TAtalaye par deux assauts périlleux conduits par lui-
même, le sabre au poing. Il prit Verrettes aux Anglais
et aux Espagnols commandés par le général Cécilia. Le
général Brisbane ayant, avec de nouvelles forces, repris
la position, les Anglais furent chargés à la bayonnette
et culbutés! De TArtibonite, il vola dans le Nord, en-
leva les positions militaires importantes de la Grande
Rivière, de Sainte-Suzanne et de Caracol. Il enleva plus
tard Las Cahobas aux Espagnols, reprit encore les Ver-
rettes de Dessources qui s'en était emparé pour les An-
glais, reconquit Mirebalais livré aux Anglais par les
hommes de couleur, ramena à lui les noirs du Dokos, qui
vivaient indépendants, depuis quatre-vingt ans, dans le
quartier de Saltrou, à Tétat de nègres marrons.
Au milieu de ces grandes actions militaires, sa grande
préoccupation était surtout de réunir les noirs sous un
drapeau commun, et c'est celui de la France, — vrai trait
de génie, — qu'il trouva le plus digne et surtout le plus
sûr pour l'accomplissement de la régénération de sa race.
« Pour moi, écrit-il à Pierre Dîeudonné, (campé dans le
Sud à la tête de trois mille noirs), je crois que nous ne
pourrons être heureux qu'en servant la République fran-
çaise. C'est sous ses drapeaux que nous sommes vrai-
ment libres et égaux.»
Le gouverneur Laveaux, aux prises avec les circons-
tances difficiles, au milieu desquelles se trouvait la colo-
nie, se tenait tantôt au Cap, tantôt au Port de Paix, tan-
266 M. Roosez'eltj Président des États-Unis,
tôt à Port-au-Prince. Après être resté quelque temps
dans ces deux dernières villes, il rentra au Cap, vers la
fin de 1795. Villatte, homme de couleur qui y comman-
dait sans contrôle, éprouva un profond dépit, par le re-
tour du gouverneur. Les amis de Villatte furent encore
plus irrités. « Beaucoup de mulâtres étaient venus habi-
ter cette ville, pour y vivre sous l'administration d'un
de leurs congénères- Ils accueillirent la présence de La-
veaux avec malveillance. Les uns, habitués au gouverne-
ment de Villatte, trouvaient injuste qu'il vînt au Cap don-
ner des ordres, d'autres redoutaient de perdre leur situa-
tion, sous une nouvelle administration. Les premiers
étaient des imbéciles, les seconds des intrigants.» (St-
Remy, p. 29.) « Villatte les avait favorisés outre mesure.
Ils remplissaient presque toutes les fonctions civiles et
municipales. La garde nationale était presque entière-
ment composée de mulâtres.» (Laveaux, Compte
Rendu.y
Laveaux mit au comble le mécontentement de Villatte
et des siens, en rétablissant l'ordre dans l'administration
et en faisant entrer dans les caisses publiques plus de
150,000 livres, pour la ferme des maisons de l'État dont
ils jouissaient gratis. Le 20 mars 1796, le commandant
de la place du Cap se mit ouvertement en rébellion contre
le gouverneur, qu'il arrêta ignominieusement et déposa
dans les prisons. Voilà comment Madiou parle des re-
couvrements des deniers publics imposés par le gouver-
neur et de ce qui s'en suivit. « Cette conduite de La-
* Schœlcher : Vie de Toussaint-Louverture.
et la République d'Haïti 267
veaux, dit-il, augmenta le mécontentement qui était pres-
que général. Villatte en profita pour organiser un mou-
vement populaire contre lui, afin, en Tabattant, de se
soustraire à Tautorité de Toussaint, qui grandissait chaque
jour.»^
Les principaux officiers noirs, placés sous les ordres
de Villatte, comprirent que le mouvement de celui-ci se
faisait autant contre l'ascension politique des noirs que
contre Laveaux. Pierre Michel, Pierre Leveillé, Bar-
thélémy, Flaville et Cagnet refusèrent d'obéir aux ordres
du commandant militaire du Cap, qui s'était fait nom-
mer gouverneur de Saint-Domingue par un arrêté de la
municipalité de cette ville.
Toussaint-Louverture se mit en devoir de se porter
à la délivrance dû gouverneur. Reconnaissant son im-
puissance à soutenir son mouvement audacieux, le com-
mandant rebelle se retira dans un camp fortifié qui reçut
le nom de Camp Villatte. Il essaya d'y organiser une ré-
sistance; mais l'influence grandissante de Toussaint-
Louverture ne lui laissa plus d'illusion sur le résultat
final de la lutte qu'il voulait entreprendre. Il s'embar-
qua clandestinement, disent quelques-uns; il fut, écrivent
d'autres, déporté en France, où il resta jusqu'au moment
où il put prendre une revanche, en figurant dans l'expé-
dition de Leclerc. C'était pour la première fois que les
noirs s'étaient trouvés d'un côté et les mulâtres de l'autre,
dans les conflagrations de Saint-Domingue.
Le général Laveaux, en témoignage de sa gratitude,
* Madiou : Histoire d'Haïti, tome I, p. 209.
268 M. Roosez'clt, Président des États-Unis,
après avoir proclamé Toussaint-Louverture « le sauveur
des autorités constituées,» le nomma son lieutenant au
gouvernement de Saint-Domingue, en lui déférant la
deuxième autorité de la colonie. Il fut bientôt nommé
général de division et, le 17 août 1796, un arrêté du Di-
rectoire lui confirma ce haut grade.
Enfin, avec le départ successif de Laveaux et de Son-
thonax, Toussaint-Louverture fut légalement revêtu de
la première autorité coloniale. Il continua, quoique dé-
nué de ressources militaires, à combattre et à culbuter
les Anglais qui, mieux ravitaillés, reprenaient les posi-
tions que leur ravissait le général noir, dès que la guerre
le rappelait à d autres combats.
Le 8 mai 1798, le général Hédouville, pacificateur de
la Vendée, débarqua au Cap, en mission spéciale. « Il
apportait, dans ses instructions. Tordre pour le général
en chef d'arrêter Rigaud et de le déporter en France.
Toussaint, de plus en plus audacieux, refusa d'exécuter
cet ordre, « au nom des grands services qu'avait rendus
Rigaud contre les Anglais.»^ Mais le premier des noirs
continuait à rendre à la France des services tellement
signalés que la désobéissance qu'il commit, pour proté-
ger Rigaud, fut apparemment négligée, quoique le gou-
vernement métropolitain en eût gardé un sérieux ressen-
timent que le même Rigaud exploitera plus tard.
Toussaint-Louverture finit par forcer Port-au-Prince,
qui était en possession des Anglais, à capituler, le 15 mai
1798. Le major-général Maitland, ayant reconnu Tim-
^ Schœlcher: Vie de Toussaint-Louverture, p. 221.
et la République d'Haïti 269
possibilité de maintenir la domination britannique à Saint-
Domingue, concentra au Môle St-Nicolas toutes les
troupes anglaises naguère destinées à garder les villes
de St-Marc, de Jérémie et autres, ainsi que celles qui
venaient d'évacuer Port-au-Prince. Le i*' octobre 1798
eut lieu la capitulation du Môle entre les mains de Tous-
saint-Louverture, à qui les Anglais accordèrent les hon-
neurs dûs à un monarque: la France était redevenue la
seule maîtresse de la colonie.
Dans une lettre au général Laveaux, le grand général
noir put écrire sans exagération « J'ai trouvé la colonie
saccagée, démembrée, ruinée, occupée par les bandes de
Jean François, par les Espagnols et par les Anglais, qui
s'en disputaient les lambeaux. Elle est aujourd'hui pur-
gée d'ennemis, tranquille, pacifiée, et s'avance vers sa
restauration complète.»^
Pour justifier les paroles de Toussaint-Louverture, on
n'a qu'à comparer Tétat économique de Saint-Domingue,
aux trois époques de 1789, 1794-1796 et 1800-1801, dont
nous pouvons trouver les indices dans les exportations
de la colonie, à ces différentes périodes.
Pour la seule année 1789, où la colonie avait acquis
son maximum de prospérité, les denrées exportées accu-
saient le poids de 226,046,000 livres, comprenant:
LIVRES
Sucre blanc 48,000,000
Sucre brut 93,000,000
Sirop et tafia 26,000
Café 77,000,000
^Papiers de Saint-Domingue, tome III, p. 491.
270 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Coton 7,000,000
Cuirs 20,000
Indigo 1,000,000
Pour la période de juillet 1794 à septembre 1796,
(vingt-sept mois), le poids de Texportation ne montait
qu'à 9,072,401 livres, se répartissant comme il suit:
LIVSES
Sucre blanc I5»790
Sucre brut 3,922,568
Sirop et tafia 900
Café 5,013,569
Coton 107,984
Indigo 11,590
Pour Tannée 1800-1801, où Toussaint-Louverture
n'avait pu remonter ou reconstruire toutes les usines
saccagées ou détruites, ni rétablir ou réorganiser les
grandes plantations, Saint-Domingue ne recevant plus les
immenses capitaux qu'y déversait la métropole en abon-
dance, le poids de l'exportation avait pourtant atteint,
suivant Pamphile de La Croix, à 71,830,612 livres, ainsi
détaillées :
LIVRES
Sucre terré 16,500
Sucre brut 18,518,572
Café 43,220,270
Coton ! 2,480,340
Campêche 6,768,634
Cacao 648,518
Sirop 99,419
Gomme de gaîac 77,519
Indigo 840
Ces chiffres nous dispensent d'insister sur ce fait que
Toussaint-Louverture, tout en faisant la guerre, avait su
organiser une nouvelle administration de la colonie.
et la République d'Haïti 271
Tout était déjà en voie de prospérer sous son gou-
vernement éclairé et compétent, quand survint, en 1799,
la rébellion de Rigaud, sur laquelle il est inutile de s'ar-
rêter ici. L« représentant de l'autorité coloniale à Saint-
Domingue, combattu par le général de couleur, dont la
vanité et l'irascibilité sont historiques, déploya toute son
énergie pour ne point laisser avilir les rênes du gouverne-
ment placées entre ses mains; et il en sortit encore vic-
torieux.
Ayant complètement pacifié la partie française de Tîle,
il pensa à prendre possession, au nom de la France, de la
partie espagnole ou orientale, cédée à la République fran-
çaise, par le traité conclu à Bâle, le 22 juillet 1795. En
effet, le 22 janvier 1801, don Joachim Garcia, gouverneur
espagnol, ayant mis bas les armes, Toussaint-Louverture
pénétra, avec son armée, dans les murs de Santo Do-
mingo. Il fit amener le drapeau espagnol et hisser les
couleurs de la République française. Il avait réuni l'île
entière sous la domination incontestée de la France.
Mais là devaient commencer pour lui les revers de la
fortune. Parvenu au faîte du pouvoir, dans Tîle de Saint-
Domingue, il sentait bien que la destinée de ses frères
noirs était entre ses mains. Il eut le pressentiment génial
que la métropole, revenue de son premier enthousiasme
philanthropique, pouvait penser au rétablissement de l'es-
clavage. Aussi, toutes ses préoccupations furent-elles
d'accélérer l'évolution des anciens esclaves vers un degré
de civilisation et de discipline politique, qui les rendît
aptes à l'exercice de la liberté et leur inculquât surtout le
>)
2J1 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
besoin de la conserver, aux prix même de leur vie. Dans
un ouvrage inédit, nous avons analysé avec ampleur
rétonnante construction administrative de Toussaint-
Louverture. Il y était parvenu avec une ^érie d'ordon-
nances qui n'ont pas eu de précédents, à l'époque colo-
niale, et dont aucun des gouvernements subséquents n'a
jamais offert une intelligente imitation. Citons, parce
qu'elle touche tout particulièrement à l'objet qui nous oc-
cupe, une ordonnance de novembre 1798, par laquelle
Toussaint-Louverture exigea que les deux tiers des car-
gaisons importées à Saint-Domingue fussent en comes-
tibles, en favorisant spécialement le commerce américain.
Sans nul doute, la sagacité du général en chef lui fit sen-
tir l'importance qu'il y avait pour la seconde des grandes
Antilles à resserrer ses rapports commerciaux avec les
États-Unis. De là devait sortir une convention entre la
Colonie, gouvernée par Toussaint-Louverture, avec l'as-
sistance de Roume, d'une part, et Mr. Stevens, représen-
tant de l'Union américaine, dont John Adams était alors
le président, d'autre part.
Le général en chef pensa que toute son œuvre devait
être consolidée par une Constitution, qui vînt fixer nette-
ment l'avenir de Saint-Domingue et des noirs qui com-
mençaient si heureusement l'exercice de la liberté. Cette
Constitution, à laquelle avaient travaillé, sous sa direction,
les hommes les plus instruits, sans exception de couleur,
fut promulguée sur la place d'armes du Cap, le juillet
1801. C'était, à vrai dire, une organisation gouvernemen-
tale si distincte de celle de la mère-patrie qu'on serait
et la République d'Haïti 273
tenté de l'appeler nationale. Pas une allusion n'était
faite à l'indépendance de Saint-Domingue; cependant la
colonie devait jouir d'une complète autonomie, ne recon-
naissant à la France qu'un droit de pure suzeraineté, avec
les prérogatives qui en découlent. Le premier Consul
s'en montra furieux et résolut de briser le chef noir, dont
il trouva l'idée trop prétentieuse pour un ancien esclave.
Il jugea que la France devait être la maîtresse absolue
du sort de sa superbe colonie. Mais combien l'une et
l'autre n'auraient pas gagné, en acceptant, par une habile
transaction, l'heureuse conception de Toussaint-Louver-
ture, devançant de 40 ans ce que l'Angleterre allait faire
plus tard, pour s'assurer la conservation du Canada et de
l'Australie ? . . .
Les ennemis du général en chef, qui étaient, la plu-
part, les ennemis de la colonie même et de ses habitants,
se coalisèrent contre lui. Ils unirent leurs intrigues, pour
presser le gouvernement français à faire une expédition
militaire contre Saint-Domingue. Bonaparte, visant à
l'empire, ne cherchait qu'une bonne occasion pour se dé-
barrasser de ses anciens compagnons de gloire, restés
de bons et loyaux républicains. Il prêta une oreille com-
plaisante tant à Rigaud et à ses partisans qu'aux anciens
colons qui rageaient et trépignaient de colère; car de
penser que les nègres pouvaient être appelés à la dignité
d'hommes libres, avec un ancien esclave à la tête de la
superbe colonie, les empêchait de dormir, depuis cinq
ans. Au fond, les uns et les autres ne faisaient que lui
demander une chose déjà bien résolue en son esprit.
274 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
L'expédition partit contre Saint-Domingue, ayant une
force de vingt deux mille hommes, composée en majeure
partie des vétérans des armées d'Italie et d'Egypte. Elle
eut pour chef un beau-frère du premier Consul, le gé-
néral Leclerc, nommé capitaine-général. Tous les hom-
mes de couleur qui avaient fui en France, lors de la dé-
bâcle de Rîgaud, Rigaud lui-même, Villatte et d'autres de
leurs partisans, se montrèrent zélés à entrer en cam-
pagne, espérant que le triomphe de l'expédition serait le
leur propre.
Quand les vaisseaux de guerre français se présentèrent
dans les eaux du Cap, le gouverneur Toussaint-Louver-
ture était dans la partie orientale de l'île, dont il accélé-
rait l'organisation administrative, afin d'unifier autant
que possible les deux anciennes colonies. Le général
Leclerc fit injonction au général Henry Christophe de
lui livrer les fortifications et la place de cette ville. Le
général noir refusa d'en rien faire, avant l'ordre exprès
de son chef direct. Le capitaine-général, indigné, le me-
naça de débarquer quinze milles hommes pour le mettre
à la raison; Christophe, encore plus indigné, répondit:
« On nous prend donc pour des esclaves ! Allez dire au
général Leclerc que les Français ne marcheront que sur
un monceau de cendres et que la terre les brûlera. . .»
En effet, Rotopchine, en incendiant le Kremlin, en
1812, ne fut que l'imitateur de Christophe, qui au pre-
mier coup de canon de l'escadre française, brûla l'opu-
lente ville du Cap, en mettant le feu à sa superbe mai-
son ! . . . Toussaint-Louverture, avisé et aussi prompt
et la République d'Haïti 275
que réclair, se précipita sur la scène, comme un vieux
lion rugissant et prêt à affronter son agresseur. Il ac-
complit des prodiges de valeur, d'énergie et d'activité;
mais il était pris au dépourvu. Le travail même qu'il
avait fait pour organiser la colonie, au point de vue éco-
nomique et administratif, avait considérablement affaibli
ses ressources militaires. En effet, il commençait à faire
dominer le régime civil sur celui des épaulettes. Des
quarante-huit à cinquante et un mille hommes de troupes
soldées qui se trouvaient en activité dans la colonie fran-
çaise de Saint-Domingue, à la fin de 1797, il ne garda
sous les armes, après la fin de la guerre civile allumée
par Rigaud, qu'une quinzaine de mille soldats de toutes
armes, y compris la gendarmerie. Cette force militaire
et policière devait garder l'île entière, après la prise de
possession de l'ancienne colonie espagnole. C'est donc à
peine si le gouverneur pouvait disposer de sept mille
hommes de troupes régulières, dans les départements de
l'Artibonite et du Nord, contre une invasion de vingt-
deux mille hommes aguerris et habitués à la victoire.
Pour comble de difficultés, partout où les hommes de
couleur jouissaient d'une certaine influence, des défec-
tions sacrilèges se vérifiaient, à chaque moment, en fa-
veur de l'armée expéditionnaire dont la mission était non
seulement d'abattre la puissance du gouverneur, mais
aussi de rétablir l'esclavage des noirs! Les opérations
militaires de Leclerc en furent grandement facilitées ; car
il put aisément concentrer ses troupes sur un champ
d'action circonscrit et s'y porter en force compacte, sans
276 A/. Roosevelt, Président des États-Unis,
donner à son adversaire le temps de refaire son armée.
Cependant, trois mois durant, le premier des noirs tint
les envahisseurs en échec. Ceux-ci tremblaient encore,
même après que plusieurs victoires avaient suivi leurs
armes, notamment à la Crête-à- Pierrot, où les prodiges
de valeur de Dessalines et de Lamartinière ne purent
résister contre des forces écrasantes. Là, Pétion, dans
les rangs de larmée expéditionnaire, mettait une ardeur
opiniâtre à montrer son talent d'artilleur contre ses con-
génères et anciens frères d'armes enfermés dans le fort.
La retraite de la Créte-à- Pierrot, où les troupes de Dessa-
lines s'ouvrirent un passage, à la baïonnette, au milieu
d'un ennemi dix fois plus nombreux, est un des plus
beaux faits d'armes de l'histoire d'Haïti.
Mais bientôt les principaux lieutenants du vaillant chef
noir, ayant perdu la foi dans le succès de cette lutte iné-
gale, se rendirent au général Leclerc, qui faisait mar-
cher la diplomatie en même temps que la guerre. Quand
il n'eut pour le soutenir ni Dessalines, ni Christophe,
Toussaint-Louverture comprit qu'il n'y avait plus rien à
faire. Il accepta les propositions de capitulation hono-
rable que lui fit le capitaine-général et subit, avec toute
sa fermeté et toute sa dignité, le sort de la guerre qui
lui était maintenant défavorable, après avoir été tant de
fois souriant à son étoile. Il fut traité avec égard par le
chef de l'armée expéditionnaire, il lui fut accordé de se
retirer sur une de ses terres, à Ennery, où il reprit la vie
privée, sans que la cessation des prérogatives de l'auto-
rité lui fît éprouver aucune dépression morale.
et la République d'Haïti 277
Pour arriver à ses fins, Leclerc avait assuré le peuple
sur la liberté, à laquelle, disait-il, rien ne serait changé.
Il portait avec lui le décret rétablissant l'esclavage; mais
il avait compris que l'on ne pouvait en tenter l'exécution
à Saint-Domingue qu'après le désarmement général des
noirs. Cela demandait du temps et des tempéraments.
Pour les désintéresser de la résistance, il avait promis
aux généraux et autres officiers noirs la conservation de
leurs grades dans le cadre de l'armée française: il tint
parole jusqu'à sa mort. Cependant il se méfiait de Ri-
gaud. Dès qu'il put prévoir le succès de l'expédition,
après la prise de la Crête-à-Pierrot, il le fit déporter, de
façon à ne point laisser aux hommes de couleur un chef
à l'appel de qui tous s'empresseraient de se réunir. Con-
tinuant l'exécution de son plan, il fit arrêter l'ex-général
en chef de l'armée de Saint-Domingue, en y employant
la déloyauté du général Brunet.
Transporté en France, Toussaint-Louverture, qui
n'avait commis aucun crime, après sa capitulation lui
garantissant toute sécurité, fut traité avec une dureté,
une inhumanité révoltante. Enfermé dans les cachots hu-
mides du Fort de Joux, dans les froides montagnes du
Jura, il y subit une longue agonie, en expiation de son
génie, de sa bravoure et de son dévouement à la cause
de la liberté et de la régénération des noirs.
Il mourut le 27 avril 1803.
He who surpasses or subdues mankind
Must look down on the hâte of those below.*
* Byron : Childe Harold's Pilgrimage, Gant. III, XLV.
278 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Avec Toussaint-Louverture, nouveau Prométhée d'ime
race malheureuse, la masse incohérente des Africains
transportés à Saint-Domingue, dans la cale malsaine des
négriers, avait déjà reçu une bonne consistance et une
certaine unification. Il leur avait inculqué les mœurs fa-
miliales par le mariage qu'il imposait partout et qui était
spécialement protégé par les articles 9, 10 et 11 de la
Constitution de 1801. Il faisait aux pères et mères de fa-
mille le devoir d'élever leurs enfants dans la religion
chrétienne et dans la crainte de Dieu (article 5 de l'or-
donnance du 12 octobre 1801). Par cette même ordon-
nance, appuyée ou complétée par plusieurs autres, la
police était organisée de façon à refréner le vagabon-
dage, enrayer les anciennes pratiques superstitieuses et
rendre le travail obligatoire, tout en garantissant les bons
citoyens contre tout préjudice. Pour infuser dans les
masses l'esprit d'émulation, qui est le levain de toute évo-
lution améliorante, Toussaint-Louverture, tout en proté-
geant les noirs contre les prétentions injustes des mu-
lâtres ou des blancs, n'accordait les fonctions publiques
ou les grades militaires qu'aux plus méritants, sans
s'occuper des nuances de la peau. De là sortit ce fait que
beaucoup d'anciens colons, qui étaient certainement des
Français, comme tous les autres citoyens de la colonie,
occupaient de hautes positions. Ni les noirs ni les mu-
lâtres de l'époque n'y étaient suffisamment préparés, à
fort peu d'exceptions. Les premiers se taisaient; mais
leurs frères de couleur en firent le principal grief contre
le gouverneur impartial. Toutefois les faits ne tardèrent
et la République d'Haïti 279
pas à prouver qu'il avait construit un édifice solide et
résistant. Il en avait l'intime conviction, quand il pro-
nonça ces paroles d'une sublime prophétie:
« En me renversant, on n'a fait qu'abattre le tronc de
l'arbre de la liberté des noirs; mais il repoussera, car les
racines en sont longues et profondes.»
INDEPENDANCE D'HAÏTI
Lorsque arriva à Saint-Domingue la nouvelle de la
mort de Toussaint-Louverture, il y eut une double im-
pression parmi les indigènes. Les mulâtres qui, en géné-
ral, voyaient dans la haute position du général en chef
une humiliation pour leur orgueil et qui connaissaient
son influence sur les masses, en éprouvèrent un senti-
ment de délivrance. Les noirs qui, trompés par d'insi-
dieuses suggestions, s'étaient quelque peu relâchés de
leur confiance aveugle dans leur chef naturel, comprirent
enfin qu'on abusait de leur crédulité, quand on le leur
présentait comme l'ami et l'instrument des blancs, puis-
que lui seul avait été sacrifié par le triomphe de ces
mêmes blancs. Toutefois ces impressions si différentes
concoururent à un même effet.
Dès qu'ils avaient appris la déportation de Toussaint-
Louverture, les noirs commençaient à réfléchir ; leur pré-
vention éveillée grandissait chaque jour. Des bandes de
rebelles s'organisaient dans diverses localités, surtout
dans le Nord. On avait beau dépenser, à les combattre,
toute l'activité et toute l'énergie de l'autorité militaire
qu'ils restaient invincibles, étant insaisissables. Commet-
281
282 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
tant des déprédations et des actes de férocité inouïe, par-
tout où ils surprenaient les Européens en petit nombre
ou avec des forces insuffisantes pour leur résister, ils
transportaient d*un endroit à l'autre, leurs camps multi-
pliés, à travers les gorges des montagnes où ils se re-
tranchaient et rendaient leurs positions inexpugnables.
Les blancs ne pouvaient circuler hors des villes ou des
bourgs, sans s'exposer à être égorgés et parfois soumis à
la mort la plus cruelle, en manière de représailles.
Leclerc et son état-major, irrités et désolés d'un état
de choses, où les troupes régulières, harassées et éner-
vées, mouraient sans gloire en des embuscades inatten-
dues, lorsque les soldats ne tombaient pas d'insolation,
crurent expédient de frapper les indigènes de terreur,
en les surpassant en cruauté. « A présent que nos plans
sont parfaitement connus,* écrivait le Capitaine-général
à Bonaparte, si vous voulez conserver Saint-Domingue,
envoyez une nouvelle armée. Quelque désagréable que
soit ma position, je fais des exemples terribles; puisque
il ne reste que la terreur, je l'emploie. A la Tortue, sur
quatre cent cinquante révoltés, j'en ai fait pendre
soixante.»
Les mêmes exécutions se répétaient dans l'ouest, où
les hommes de couleur ne furent point épargnés. « Dans
l'ouest, dit Pamphile de Lacroix, il n'y eut que quelques
quartiers qui remirent leurs fusils. La population de cou-
leur, défiante depuis le départ de Rigaud, se jeta dans
* Le rétablissement de l'esclavage était un fait accompli à la
Guadeloupe et à la Martinique.
et la République d'Haïti 283
les mornes. Aussitôt, on multiplia dans ce département
les exécutions, de la manière la plus imprudente. On y
fit exécuter non seulement ceux qui furent pris les armes
à la main, mais encore les hommes de couleur sur les-
quels s'arrêtaient les soupçons. Les échafauds furent
chargés de victimes de tout âge et de tout sexe. . .» Un
peu plus loin, l'historien militaire ajoute cette réflexion:
« Les exécutions se renouvelant chaque jour, chaque jour
éclaira de nouvelles désertions. La preuve qu'on abusait
des exécutions, c'est que plus elles se multipliaient, moins
on en imposait aux révoltés. Les noirs montraient à la
potence le courage avec lequel affrontent la mort les
martyrs d'une secte ou d'une opinion qu'on opprime.»
Une fois que Pétion, qui était devenu le chef des hom-
mes de couleur, et Dessalines, dont la défection avait
irrémissiblement compromis la cause de Toussaint-Lou-
verture, n'eurent plus la crainte de se retrouver, un jour
ou l'autre, en face du premier des noirs ressaisissant son
prestige et son ascendant sur les nègres de Saint-Domin-
gue, ils se concertèrent pour chasser de l'île les Français,
qui s'étaient rendus odieux à tous. Dessalines, le plus
ancien général de division, fut reconnu comme général
en chef des indigènes.
La guerre de l'Indépendance est pleine de faits d'ar-
mes dignes d'immortaliser les héros qui en furent les
acteurs. De part et d'autre, ce fut une guerre d'exter-
mination. Le général Leclerc, surmené, accablé des per-
pétuelles inquiétudes que provoquait une situation épou-
vantable, tomba malade de la fièvre jaune, à laquelle
284 M, Rooseveltj Président des États-Unis,
avaient succombé plus de deux tiers de Tarmée expédi-
tionnaire. Il y succomba lui-même. Rochambeau, le
plus qualifié parmi les généraux français alors à Saint-
Domingue, lui succéda au commandement en chef de
l'armée. La guerre devint de plus en plus sanguinaire.
(( Dessalines ordonna le massacre des blancs, Tincendie
des villes et des plantations. De leur côté, les Français
ne faisaient point quartier; même ils menèrent avec eux
aux siège de Léogane, deux cents chiens de Cuba «que
l'on nourrissait avec de la chair de nègres et que Ton
rendait plus voraces encore, en les affamant.»^
Mais après la bataille de Vertières, où Rochambeau,
tout pétri qu'il était de mépris contre la race noire, fut
obligé de rendre hommage à la bravoure du général Ca-
poix dont les assauts répétés l'obligèrent à décamper, les
Français sentirent bien qu'ils ne pouvaient plus mainte-
nir leur domination sur des hommes si intrépides et si
résolus. Le successeur de Leclerc fut assiégé dans les
murs du Cap et bientôt, réduit à capituler, il évacua l'île,
le 28 novembre 1803.
Des 35,151 hommes qui avaient été débarqués, environ
23,000 périrent de la fièvre jaune; environ 10,000 péri-
rent de leurs blessures ou sur le champ de bataille, seule-
ment 2,200 hommes valides s'embarquèrent au moment
de l'évacuation, d'après le général Pamphile de Lacroix.
Une fois que la ville du Cap était en possession des
*Voir Elisée Reclus: Nouvelle Géographie Universelle, tome
XVII, p. 755, citant Juricn de la Gravière: Souvenir d'un Ami-
ral.
et la République d'Haïti 285
troupes de Dessalines et que le général en chef de
Tannée française fut obligé de s'embarquer, toutes les
autres villes de la colonie tombèrent, presque sans coup
férir, aux mains des indigènes qui restèrent les maîtres
de cette terre engraissée de leur sang et de leur sueur,
pendant deux siècles de misère et d'indicibles souffrances.
Le i*' janvier 1804, l'Indépendance de Tîle fut solen-
nellement proclamée et, en signe qu'une nouvelle nation
avait surgi dans le concert des peuples, on relégua le
nom colonial de Saint-Domingue dans les fastes du
passé, et on redonna à la terre montagneuse son ancien
et vrai nom : Haïti.
Comme pour les États-Unis et M. Roosevelt, nous
avons reculé bien loin, dans les phases de l'histoire, avant
d'entamer le principal sujet de cette partie de notre
ouvrage, ayant pour but de faire connaître la République
d'Haïti, dont les destinées dépendent, — jusqu'à un cer-
tain point, — des dispositions de la politique américaine.
Avons-nous eu tort? Je ne le pense nullement. C'est
que les peuples ne s'improvisent point. Ils sont ce que ^
les a fait leur histoire, c'est-à-dire un concours de cir-
constances qui ont mis sur eux un cachet, un tempéra-
ment national capable d'offrir apparemment des aspects
différents, suivant les temps et les nécessités actuelles,
mais qui domine toute leur conduite, dans les grandes
conjonctures, où l'étoffe dont ils sont façonnés se tend et
chasse la poussière des petites considérations et des cal-
286 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
culs étroits. D'ailleurs, ces courses dans l'histoire et les
observations sociologiques qui en découlent sont de la
plus haute utilité. Elles seules arment Tesprit des élé-
ments nécessaires pour établir un jugement rationnel sur
les choses qui paraissent des plus claires et des plus sim-
ples, au premier abord, mais dont la complexité rend
la plus belle intelligence impuissante à y rien compren-
dre, en raisonnant, lorsqu'on manque du fil historique
pour s'orienter dans un labyrinthe de faits inexplicables.
Alors, pour se tirer d'embarras, on se rabattra sur une
doctrine spécieuse, par exemple celle de l'inégalité des
races humaines, aidant à expliquer dogmatiquement l'état
stationnaire d'un peuple comparé à un autre peuple, avec
des généralisations hâtives, aussi vides que prétentieuses.
En effet, que de fois ne voyons-nous pas des écrivains,
des penseurs et même des savants comparer doctrinale-
ment la République des États-Unis à celle d'Haïti? Ils
se demandent comment se fait-il que ces deux pays dont
le premier n'a précédé l'autre que de vingt-et-un ans dans
la carrière des peuples indépendants, paraissent entraî-
nés par deux courants opposés. L'un gravit les hauteurs
de la civilisation avec une impétuosité, une vigueur et
un génie qui étonnent les vieux peuples et les portent à
l'admiration et au respect; tandis que l'autre a tout l'air
de rétrograder ou de se confiner dans une stagnation
nationale, une inconsistance politique et une impéritie,
qui en font l'hilarité du monde civilisé et n'attirent que le
dédain. Ce sont là des faits patents et mêmes tangibles ;
mais ils ont leur cause et leur explication ailleurs que
et la République d'Haïti 287
dans la doctrine simpliste et erronée de Tinégalité des
races.
Quand, en mathématiques, on veut comparer deux va-
leurs, les termes de cette comparaison doivent être une
proportion, c'est-à-dire une égalité de rapports. Il faut
que les antécédents correspondent aux antécédents pour
que les conséquents puissent correspondre aux consé-
quents. En passant des mathématiques, qui sont placées
au plus bas échelon de la hiérarchie des sciences, à la so-
ciologie qui en occupe le sommet, suivant Auguste Comte,
la même vérité subsiste dans sa parfaite intégrité. Aussi,
pour comparer deux peuples, en vue d'en tirer un rap-
port réel entre leurs évolutions respectives, est-il indispen-
sable qu'ils aient eu les mêmes antécédents, si on désire
y trouver les mêmes aboutissements sociologiques. Si
les antécédents ne sont pas les mêmes, le rapport ne sera
réel et exact qu'autant que les conséquents, — le dévelop-
pement de civilisation actuelle, — seront différenciés en
proportion des antécédents connus. Lors donc que l'on
compare les États-Unis à Haïti, il est illogique de s'at-
tendre à trouver dans les deux pays les mêmes résultats
acquis, en un temps donné, quand il existe entre les fac-
teurs politiques ou les antécédents historiques, qui ont
été en action, de part et d'autre, une différence aussi
tranchée, aussi profonde.
D'une part, nous voyons dans les premiers colons, for-
mant l'estoc du peuple américain, des immigrants venus
en majeure partie de l'Angleterre, ensuite de la Hollande,
de l'Irlande, de l'Ecosse, une minime partie de l'Aile-
288 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
magne et encore une plus minime quantité de la France.
Non seulement la grande masse, le noyau résistant de la
colonisation était formé de gens ayant une origine na-
tionale commune, une langue commune; mais les por-
tions hétérogènes, qui s'y trouvaient mêlées, avaient des
origines fort approchantes et facilement assimilables,
tant sous le rapport ethnologique que sous le rapport
glottologique. En effet, les immigrants étaient partis
de l'Ancien Monde à une époque où l'Europe avait déjà
constitué une famille de nations unifiées par une double
évolution historique.
La conquête romaine avait jeté les premières assises
de cette unification, par l'uniformité administrative et
légale qu'elle y infusa, à un haut degré; la catholicité
romaine perfectionna les liens existants par l'uniformité
religieuse et cultuelle que l'Église imposait, dans toute
la chrétienté, et surtout par les Croisades, du XI* au
XIII* siècle, dans lesquelles toute l'Europe chrétienne
s'unit pour envahir l'Orient et combattre les Musulmans.
Depuis la fin du moyen-âge, les divers peuples de l'Eu-
rope, après des pénétrations réciproques, par le fait de la
guerre ou des alliances, étaient parvenus à se considérer
comme une seule race, quoique la diversité de langues,
de coutumes régionales et surtout de développements his-
toriques, eussent conservé des délimitations suffisam-
ment marquées entre les différentes nations. Les traités
de Westphalie, signés le 6 août 1648, à Osnabriick, et le
8 septembre suivant, à Mtinster, et qui mirent fin à la
guerre de Trente Ans, avaient créé des relations polîti-
et la République d'Haïti 289
ques régulières et consolidées par la diplomatie entre les
diverses puissances européennes catholiques ou protes-
tantes. De plus ces immigrants formaient, à l'époque
où commença leur exode vers TAmérique, au 17™*
siècle, un groupe d'Européens ayant une discipline reli-
gieuse et morale qui les rapprochait d'une façon supé-
rieure. L'esprit de la Réforme était, pour eux, un ressort
puissant et un nouveau courant d'harmonisation, malgré
quelques antagonismes de secte et d'influences indivi-
duelles. Au dessus de tout, ils étaient le produit d'une
sélection, tirés de tout ce qu'il y avait de plus noble, de
plus vigoureux et de plus énergique dans la mentalité
politique et sociale de leur race, ayant atteint elle-même
une remarquable civilisation.
Quand ils débarquèrent sur la terre américaine, ils
constituaient donc une force morale, des volontés organi-
sées et agissantes, avec le contrôle de leurs personnes
et de leurs biens. Ils étaient libres, enfin. Ils avaient un
idéal, étoile lumineuse qui les guidait, à travers monts et
vallées, dans leur entreprise de pionniers ou plutôt de
conquérants pacifiques. Ce serait vraiment dommage
pour l'humanité si, après cinq générations se transmet-
tant, de plus en plus améliorées, les qualités ancestrales,
ces agents de civilisation, ces nouveaux mages à la re-
cherche d'un nouveau Bethléem n'eussent point abouti à
une fondation grandiose.
Mais qu'on retourne en Haïti, on y trouve toutes les
conditions de tels antécédents presque renversées. Com-
me nous l'avons vu, les Africains transportés à Saint-
290 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
Domingue venaient de Icxralités aussi éloignées les unes
des autres, que la distance de Gibraltar aux limites nord-
orientales de la Russie d'Europe. Aucune des peuplades
de l'Afrique, d'où sortirent les nègres importés aux An-
tilles, ne fournissait un appoint tellement dominant qu'elle
pût être considérée comme une masse propre à attirer
irrésistiblement à soi les éléments hétérogènes, éléments
ayant des origines non seulement dissemblables, mais po-
sitivement antagonistes, absolument étrangères les unes
aux autres, par la dissimilarité glottologique. En Afri-
que, comme processus religieux, l'islamisme, avec son
inconsistance morale et politique, — en dehors même des
obstacles 'que présentent les voies de communication, —
n'avait pu opérer cette double évolution subie par l'Eu-
rope occidentale, sous l'influence de la conquête romaine
et de l'Église catholique. Autant de peuplades africaines,
autant de propensions mentales profondément différen-
tes. Les Africains transportés en Haïti, au lieu de for-
mer l'élite des contrées d'où ils étaient tirés, en étaient
probablement les moins cultivés, puisque, dans le temps
même où ils se montraient si dégradés dans la colonie,
on pouvait rencontrer dans leurs pays d'origine, des in-
dividus ou des groupes d'individus qui leur étaient de
beaucoup supérieurs.
Mais ce qui mettait ces Africains à l'antipode des pre-
miers Américains, c'est qu'ils n'étaient point partis d'A-
frique de leur propre gré. Ils étaient des transportés et
non des immigrants. Quand ils débarquaient sur la côte
d'Haïti, loin de constituer une force morale, des volontés
et la République d'Haïti 291
autonomes, ils étaient une marchandise n'ayant point de
personnalité juridique, ils n'étaient que la chose d'un
maître quelconque. C'étaient des esclaves. Au lieu de
l'idéal d'un Pilgrim Father ou d'un William Penn, ils y
apportaient les inclinations ancestrales, qui les attiraient
plutôt vers les formes sociales primitives, c'est-à-dire bar-
bares. Bien plus, toute évolution améliorante était an-
nulée en eux par la diminution de la longévité, suite des
travaux excessifs et forcés auxquels on les assujettissait.
Quand, par un miracle de vitalité physique et de flo-
raison morale, ils réussirent à se débarrasser des liens de
la servitude, ce fut pour commencer, dans les pires con-
ditions, l'expérience de la vie nationale en même temps
que de l'autonomie individuelle. Il leur a fallu créer de
toutes pièces un organisme politique et social dont ils
étaient eux-mêmes les éléments informes. C'était, on
l'avouera, une tâche colossale et, en tout cas, une rude
épreuve. Pour en triompher, c'est-à-dire pour marcher
avec une certaine sécurité dans les sentiers de l'Indépen-
dance nationale, il leur aurait fallu un homme tel que
Toussaint-Louverture. En l'absence d'un génie, ils au-
raient eu besoin d'une direction extérieure et bienveillante,
telle la main des États-Unis traçant à Cuba la voie à
suivre, l'y aidant jusqu'à une bonne distance, avant de la
laisser aller seule. Mais Haïti n'avait plus le premier des
Noirs et les États-Unis n'avaient pas encore saisi leur
destinée dans l'hémisphère occidental!
Tu regere
LES GOUVERNEMENTS HAÏTIENS
Dessalines
Lorsque les Américains, après la capitulation de lord
Cornwallis, à Yorktown, eurent enlevé le dernier espoir
que nourrissait la Grande-Bretagne de conserver sa domi-
nation sur les États-Unis, il y eut partout, dans les treize
États fédérés, des fêtes d'action de grâces et des re jouis-
sances publiques. Débarrassés enfin du joug de la mé-
tropole, ils n'éprouvaient d'autre sentiment que le bon-
heur d'être maîtres de leur destinée nationale. Ils pen-
saient que le seul fait de l'Indépendance était une source
immédiate de félicité publique. Pourtant nous avons vu
à quelle dure expérience ils furent condamnés, au com-
mencement de leur jouissance d'une autonomie incon-
testée. Et c'était des Américains, une nation qui s'était
développée dans le respect et même la religion de la loi !
Les grandes vertus politiques, depuis longtemps ac-
quises et devenues le patrimoine de la race, les aidèrent à
sortir, sains et saufs, d'un état de choses où l'indépendance
nationale menaça fort de ruiner leur liberté politique.
Néanmoins il y avait, pour y concourir, non seulement
leur longue éducation de la l^alité et de h justice com-
293
294 Af. Roosevelt, Président des États-Unis,
mutative, mais surtout la noblesse de caractère, la haute
conscience d'un homme que la Providence avait mis en
vedette, hors de page, et dont le désintéressement patrio-
tique fut comme une planche de salut pour TUnion amé-
ricaine. Mettez à la place de Washington un Benedict
Arnold, tout aussi brave, peut-être plus intrépide, mais
avide de jouissances, et il acceptait le pouvoir monar-
chique offert par Tarmée délibérante! Alors, en suppo-
sant que l'Assemblée de Philadelphie, déjà usée et dont
le prestige politique était en lambeaux, se montrerait
assez résistante et assez énergique pour combattre le libé-
rateur de la patrie transformé en tyran, ce ne serait que
sortir de la guerre étrangère pour tomber immédiate-
ment dans la guerre civile, à un moment où elle serait la
ruine du nouvel État.
En effet, le danger de l'Indépendance nationale ob-
tenue par la guerre, — et malheureusement il ny a que
cette seule manière pour l'obtenir dignement, — c'est que
les héros de cette guerre deviennent nécessairement, après
le triomphe, les représentants effectifs du pouvoir, ayant
en mains la force militaire, instrument de coercition en
même temps que de défense. Quand, à l'aide de l'inter-
vention armée des États-Unis, les Cubains eurent obtenu
l'évacuation de leur territoire par les autorités et les
troupes espagnoles, leur premier acte de peuple indépen-
dant fut accompli par la réunion des officiers supérieurs
de l'armée révolutionnaire en une assemblée n'ayant d'au-
tre mandat que celui de leur sabre. Ils s'apprêtaient à
créer un gouvernement à leur convenance pour le nouvel
et la République d'Haïti 295
État qu'ils continueraient à régenter militairement, sans
faire d'autres que de remplacer le despotisme espagnol
ou étranger par un despotisme national. Nous savons
comment ces fiers soldats furent obligés de renoncer à
représenter la souveraineté nationale de Cuba.
Près d'un siècle auparavant, le même fait s'était ac-
compli en Haïti, où le premier gouvernement national
et la première Constitution politique ont été l'œuvre des
grands officiers de la guerre de l'Indépendance, qui ne
puisèrent leur mandat que du droit du sabre qu'ils
avaient porté haut, en combattant les Français. Ils con-
férèrent à Dessalines, avec le titre de gouverneur à vie,
transformé bientôt en celui d'empereur, un pouvoir auto-
cratique, excessif, même pour l'administration d'un camp
militaire. L'acte, signé au nom du peuple haïtien, portait
en toutes lettres : « Nous jurons d'obéir aveuglément aux
lois émanées de son autorité, la seule que nous reconnaî- v
trons. Nous lui donnons le droit de faire la paix et la
guerre, et de nommer son successeur.»
Le pouvoir absolu, accordé à tout autre, pourrait peut-
être s'expliquer par le sentiment de la haute supériorité
intellectuelle et morale reconnue en celui-là; mais ac- t
cordé à Dessalines, c'était la condamnation du peuple
haïtien à l'abâtardissement national. L'illustre héros,
qui avait conduit à la victoire les phalanges d'anciens
esclaves redressés dans un geste sublime, ne sera jamais
assez loué par l'histoire ni assez vénéré par la mémoire
des Haïtiens de tous les âges. Cependant si, sur les
champs de bataille, sa bravoure insurpassable s'était dé-
296 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
ployée en faits d'armes dignes de glorifier un grand ca-
pitaine; si sa rigidité tortionnaire était une vertu oppor-
tune pour les circonstances dans lesquelles elle se dé-
veloppait, rendant crime pour crime, outrage pour ou-
trage, en face d'un Rochambeau ou d'un général Salm
jamais lassés de répandre le sang des noirs, ces qualités
terribles demandaient à être suppléées par d'autres apti-
tudes, pour le gouvernement d'un peuple. Or Dessalines
n'avait, pour don, que sa bravoure généreuse et sa bru-
talité tempérée, il est vrai, par un réel patriotisme.
Sous lui, ce fut le désordre qui régna en lieu et place
de la loi, dont il ne sembla pas même avoir la plus con-
fuse conception. Ne s'occupant qu'à inspecter ses troupes
et à jouir des honneurs bruyants qu'il recevait dans les
parades militaires, il laissa fleurir autour de lui l'espèce
d'anarchie propre au despotisme ignorant, un despotisme
dispersé, impersonnel, la pire de toutes les tyrannies.
Ceux de la classe dirigeante, qui formaient son entou-
rage, exerçaient en réalité les pouvoirs discrétionnaires
dont il était investi. A la fois égoïstes et sceptiques,
ceux-là ne croyaient pas à la durée de l'édifice national
dont ils venaient de jeter les bases avec tant d'éclat.
Pressés de jouir, ils organisèrent le règne du vice et en
firent un dogme social. Le vol administratif, pratiqué
habilement, devint le creuset oti Ton éprouvait l'intelli-
gence du fonctionnaire. On rapporte que l'Empereur lui-
même disait, en manière d'apologue : « Plumez la poule,
mais ne la laissez pas crier ! »
Cependant Dessalines arriva, par grâce d'état, à ouvrir
et la République d'Haïti 297
WT»»» — ■' »•
les yeux sur la portée de ces désordres. Il finit par
être scandalisé des concussions, du pillage des biens do-
maniaux et d'autres péculats audacieux. Dans sa sim-
plicité d'esprit, il se déchaîna en paroles menaçantes
contre ceux dont il avait fait ses collaborateurs. A la
nouvelle que le directeur des Domaines, Inginac, était
expédié dans le Sud, pour rétablir les droits de l'État sur
les propriétés dont beaucoup de gens s'étaient emparés,
sous couleur d'héritage des colons expulsés d'Haïti, Ma-
zereau, assesseur du juge de paix de Port-Salut, saisit
la caisse d'un tambour et parcourut la petite ville, en
battant la générale ! Tous ceux qui avaient accaparé les
biens du domaine public, sans titre ni qualité, se joignirent
à lui. Comme ils formaient la classe dirigeante, en un
rien de temps, tout le département du Sud fut en armes.
Le général Pétion, commandant la division de l'Ouest,
en qui Dessalines avait toujours une confiance aveugle,
avait pactisé avec l'insurrection. Aussi bien, le Départe-
ment de l'Ouest s'y rallia, avant que l'empereur en eût
le moindre soupçon. Quand le brave monarque sortant
de sa bonne ville de Marchand, située dans la plaine de
l'Artibonite, se trouva en face de l'armée des insurgés,
en ligne de bataille, au Pont Rouge, il se montra furieux
de ne point recevoir les honneurs militaires, en lesquels
il voyait les seuls attributs du pouvoir. Il éperonna son
cheval et cria haut son indignation, en demandant ce que
tout cela signifiait... Pour toute réponse, un sous-
officier de couleur, du nom de Gara, l'ajusta et l'abattit
d'un coup de fusil.
298 A/. Roosevelt, Président des États-Unis,
C'était le 17 octobre 1806.
L'histoire encore légendaire de la Rome ancienne rap-
porte que les patriciens, formant la classe dirigeante,
jaloux de l'autorité omnipotente de Romulus, formèrent
un complot et l'assassinèrent en plein Champ de Mars.
Mais ils eurent l'esprit ou la pudeur de couper son ca-
davre en morceaux qu'ils emportèrent discrètement, afin
d'en enlever toute trace aux yeux du peuple. Ils accré-
ditèrent alors que le fondateur de Rome avait disparu
dans un orage, transporté par Mars au rang des dieux.
Les assassins de Dessalines, le fondateur de l'État haïtien,
n'y mirent pas tant de façon. Son corps resta deux jours
exposé à l'intempérie de l'air, dans la grande route, et ne
dut enfin une sépulture qu'à la sollicitude d'une pauvre
folle! . . .
Le premier gouvernement d'Haïti avait duré environ
deux ans neuf mois. Ce fut un despotisme absolu. Au-
cune prévoyance sociale ou politique n'y présidait. Toute-
fois il faut remarquer que, dès la première Constitution
nationale, celle de 1805, le droit de propriété foncière
était interdit à l'étranger, que l'on désignait par le blanc.
Cette prohibition, continuée jusqu'à nos jours, est peut-
être la seule garantie que les constituants militaires
avaient donnée au pays, pour la conservation de son indé-
pendance nationale. Cette garantie restera nécessaire,
tout le temps que de nouvelles conditions internes et ex-
ternes ne viendront pas en effacer la haute utilité cons-
titutionnelle ; mais la science juridique et l'habileté poli-
tique doivent converger, pour en assurer une juste appli-
et la République d'Haïti 299
cation, de façon que, d'une arme défensive, on n'en fasse
pas un instrument de répulsion inconsidérée.
Une autre remarque plutôt pénible sur le gouverne-
ment de Dessalines, c'est que la classe dirigeante d'Haïti,
qui avait constitué et accepté l'avilissant régime d'un
empire grotesque et despotique, qui l'avait enduré, aussi
longtemps qu'elle était restée libre de dépouiller l'État,
ne pensa à s'insurger contre cet ordre de choses, que
sur la tentative de l'empereur d'imposer au pays la justice
et l'ordre administratif. Ce funeste précédent causera
que nos gouvernements subséquents, au lieu de travailler
au bien de la communauté, qui ne peut s'obtenir que par
l'ordre et l'honnêteté dans l'administration, auront, pour
boussole de leur politique, la satisfaction des appétits
des plus turbulents, de ceux qui sont toujours prêts à
crier au nom des libertés publiques, quand on les em-
pêche d'arrondir leur bourse aux dépens du peuple!
Alexandre Pétion
Après l'assassinat de Dessalines, la situation resta
grosse de nuages. L'empereur disparu, on dut envisager
l'avènement au pouvoir du général Henry Christophe, le
plus ancien divisionnaire, que la mentalité de l'époque
reconnaissait par là, comme le chef naturel du pays. Or
on savait que Christophe était d'une autre pâte que Des-
salines. S'il avait le pouvoir, pensait-on, il saurait l'exer-
cer de façon à ne point laisser se disperser l'autorité gou-
vernementale. Pétion s'empressa de dépêcher un de ses
300 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
amis, le général Bonnet, au commandant de la première
division du Nord et de TArtibonite, pour lui apprendre
révénement du 17 octobre et en établir la justification.
En même temps, il fit convoquer une Assemblée Consti-
tuante à Port-au-Prince.
Christophe, à qui était conféré révolutionnairement le
titre de général en chef de Tarmée et Président du Gou-
vernement provisoire, se tint dans Texpectative et mit
toute son attention à suivre les intrigues de Pétion et
de ses amis. Celui-ci fit voter la Constitution de 1806,
par laquelle le pouvoir exécutif était enfermé dans des
limites plus étroites que dans aucune autre organisation
politique connue à cette époque, si ce n'est celle établie
par la Constitution de Tan III de la République fran-
çaise. Mais le président d*Haîti était encore plus désar-
mé, en face du pouvoir législatif, que ne le fut le membre
du Directoire, dans l'exercice trimestriel de la présidence.
En effet, tandis que la dualité des Chambres législatives
permettait au Directeur de trouver un contrepoids au
Conseil des Cinq Cents, par le Conseil des Anciens, et
vice-versa, le président de la Constitution de 1806 se
voyait contrôlé par un Sénat unique, dont le premier re-
crutement, opéré par Pétion et ses collègues de la Consti-
tuante, se concentra presque dans le cercle de leurs amis
politiques. Le Sénat seul avait le droit de nommer aux
fonctions civiles et militaires, sauf la charge de com-
missaire du Gouvernement près les tribunaux, exigeant
des aptitudes spéciales, qui limitaient le choix du chef
de l'État.
et la République d'Haïti 301
Cette Constitution, complétée par la composition du
Sénat était une muselière soigneusement préparée pour
mater le tempérament autoritaire de Christophe. Celui-
ci le comprit bien, sans nul doute. Au lieu de se rendre
seul ou accompagné seulement de son état-major, à Port-
au-Prince, où il était appelé, afin de prêter le serment pré-
sidentiel, il partit du Cap avec tout son corps d'armée,
alors le plus puissant et le mieux organisé dans le pays.
Pétion et ses adhérents politiques sentirent que Christo-
phe avait pénétré leur dessein et ne se laisserait point
faire. Ils prétextèrent de la présence des forces mili-
taires, dont s'accompagnait le chef de l'armée de terre et
de mer du pays, constitutionnellement élu président de la
République, pour crier que les institutions étaient en
danger. Avant que le nouveau chef de l'État eût atteint
les portes de la capitale, il fut attaqué à Sibert. C'était
l'ouverture d'une nouvelle guerre civile que l'histoire ne
peut que stigmatiser.
Jusqu'au moment de l'attaque, le général en chef de
l'armée nationale n'avait rien dit, rien écrit ou rien fait
pour expliquer la conduite de Pétion. D'ailleurs sa qua-
lité de Président, même aux termes de la Constitution de
1806, faisait de lui le chef suprême de l'armée et de la
marine. Il lui était donc loisible de mettre sur pied la
quantité de troupes qu'il jugeait convenable. Cela ne
prête point à discussion.
I^ guerre civile étant allumée, le Sénat, en violant la
Constitution au nom de laquelle on avait commencé à
faire verser le sang haïtien, révoqua Christophe, le mit
302 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
hors la loi et élut Pétion à sa place. Il en sortit une scis-
sion, qui dura près de quatorze ans, entre les départe-
ments du Nord et de l'Artibonite, d'une part, et les dé-
partements de rOuest et du Sud, de l'autre.
Le gouvernement établi par Pétion dans ces deux der-
niers départements, tout en gardant le titre de république,
constituait une espèce d'oligarchie, dans laquelle les fonc-
tionnaires tirés de la classe dirigeante et les militaires
d'un grade élevé avaient toutes les jouissances du pou-
voir. Pétion y régna dix ans, sauf une courte scission
provoquée par Rigaud et continuée par Borgella, du-
rant laquelle le département du Sud fut détaché, à son
tour, du département de l'Ouest. En fait, il gouverna en
pur dictateur; car après qu'on eut repoussé Christophe,
il fut tacitement convenu que la Constitution de 1806
était impraticable. On passa à Pétion toutes les illégalités,
malgré les murmures de quelques Sénateurs dont les re-
montrances n'étaient faites que pour la forme, puisque ja-
mais le Sénat n'essaya d'appliquer aucune sanction contre
le président inconstitutionnel. En effet, la Constitution
ne permettait la réélection d'un président qu'après un
intervalle de quatre ans; mais Pétion se fit réélire plu-
sieurs fois, au mépris du pacte fondamental, dont le res-
pect avait servi de prétexte à la guerre civile. Quand il
trouva que le Sénat n'était pas assez docile, il en opéra
la dissolution, de sa seule autorité. Il ne put même tolé-
rer un simulacre de contrôle, dans ce corps composé de
ses adhérents, lesquels ne poussaient jamais leur attache-
ment à la loi jusqu'à lui opposer une résistance effective.
et la République d'Haïti 303
Aussi bien, Pétion était choisi comme chef de la
classe dirigeante, non à cause que ses amis trouvassent
en lui une ardeur particulière en faveur de leurs intérêts,
mais parce qu'il jouissait de la sympathie des masses,
pour lesquelles il montrait plus d'attention que d'autres.
« Pétion ne voulait pas de la présidence ; nous avons dit
les raisons; Bonnet s'attachait à ce choix, nous allons en
déduire les motifs. Pétion ne pouvait donner ombrage
aux noirs; dans toutes les circonstances, il avait défendu
leur cause. Lors de l'embarquement des Suisses, il s'était
opposé de tous ses moyens, dans le conseil, à ce qu'on cé-
dât aux exigences des colons.»^ Le résultat le plus clair
d'une telle politique fut que Pétion devait jouer le rôle
de montrer aux noirs une grande et généreuse courtoisie,
avec des traits de bonté, qui lui étaient naturels ; mais ne
réprimait point les vices des mulâtres, qui s'emparaient
de la fortune publique.
Il y eut de nombreuses lois, où les meilleurs principes
de législation furent adoptés et mis à profit; des institu-
tions d'une haute utilité furent créées sur le papier, mais
tout s'arrêtait là. Au fond, c'était le même chaos admi-
nistratif de Dessalines, le même désordre recouvert d'un
vernis hypocrite d'apparente légalité.
Le général Bonnet, homme d'énergie, bien supérieur
â Pétion, et d'une réelle valeur, pour son époque, était
ministre des finances. Il fit des efforts inutiles pour
introduire de l'ordre dans l'administration. Ses amis,
* Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 153.
304 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
tout en se montrant fiers de son intelligence et de ses
lumières, finirent par le trouver gênant. On souleva
contre lui une cabale irrésistible, en éveillant la jalousie de
Pétion: le Secrétaire d'État dut abandonner son poste.
« Par la retraite de Bonnet, les entraves furent écartées ;
on distribua les terres gratis, sans ordre, sans méthode,
chacun prenant et se plaçant comme il l'entendait ; l'agio-
tage s'empara de la vente des concessions, on s'en faisait
adjuger sous différents noms. S'agissait-il de propriétés
urbaines, les uns s'établissaient dans l'appartement supé-
rieur, les autres au rez-de-chaussée, sans se préoccuper
des procès qui devaient résulter de ce désordre. Dans
les ventes faites par l'État, on payait cinquante, cent,
deux cents gourdes, des immeubles qui valaient dix,
vingt, quarante mille gourdes et davantage; on sacrifia
les biens des villes, ceux des communes et même les édi-
fices occupés, sous le régime colonial, par les administra-
tions et dont la construction avait coiité des sommes con-
sidérables.»^
Pétion sentit toutefois l'injustice qu'il y avait à laisser
enlever, par un petit nombre de citoyens, toutes les pro-
priétés du domaine national. Toujours incliné à une
sympathie réelle pour les noirs, il résolut de rompre avec
le Sénat, représentant du patriciat de ce temps-là, pour
étendre quelques faveurs à la masse du peuple. Par un
arrêté du 30 novembre 1809, ^ ordonna une distribution
gratuite de terres aux invalides et aux militaires en non-
* Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 221.
et la République d'Haïti 305
activité de service, par des lotissements allant de cinq à
vingt-cinq carreaux, à partir des soldats et sous-officiers,
jusqu'au grade de colonel. Mais bientôt, cédant à la
pression de ses amis, il étendit la mesure aux généraux,
aux gérants des grandes habitations, aux conducteurs
d'ateliers. En un mot, les lois du 21 août 181 1, 5 no-
vembre 1812, 27 avril 1813, 19 août et 23 décembre 1814
sur les Dons nationaux, vinrent rompre, de plus en plus,
l'équilibre social que la justice et la saine politique com-
mandaient pour le développement d'une nationalité forte
et vigoureuse, formant un conglomérat sociologique ad-
hérent et compact.
Ame généreuse, Pétion luttait contre un rôle officiel,
qu'il maudissait intérieurement. Il ne gouvernait pas,
Le groupe politique dont il se reconnaissait le chef nomi-
nal agissait pour lui. Ainsi s'explique ce fait extraordi-
naire que tous ses compétiteurs, tous ceux qui levaient
la tête contre l'ordre de choses qu'il représentait, ont dis-
paru de mort violente, poignardés, fusillés, empoisonnés,
sans qu'on puisse l'accuser d'y avoir été personnellement
pour quelque chose.
« Sous Dessalines, la cupidité, le vol, la dilapidation
avaient introduit partout, dit Bonnet, le désordre et
l'anarchie. Il importait de rétablir l'ordre qui, seul,
pourrait être la sauvegarde des institutions. Mais le Sé-
nat venait chaque jour se heurter contre l'apathie de Pé-
tion. Des agents infidèles continuaient à montrer leur
mauvais vouloir en ce qui était de rendre compte de leur
gestion; et lorsque des citoyens honorables, des amis du
3o6 Af. Roosevelt, Président des États-Unis,
Président, le pressaient de mettre un terme à ces abus;
il leur répondait, en haussant les épaules : Tous les hom-
mes sont des voleurs ; voulez-vous donc que je fasse pen-
dre tout le monde? »*
« Tous les hommes sont des voleurs,» disait le doux
philosophe présidentiel . . . C'est qu'il savait bien que la
plupart de ses amis, de ces citoyens honorables qui ve-
naient l'exhorter à réprimer le vol, en étaient les parti-
sans systématiques, dans leur théorie de créer « une classe
d'Haïtiens riches.» Mais le système de nihilisme gou-
vernemental pratiqué par Pétion, qui usait de la dicta-
ture, rien que pour la garantie de son groupe politique,
avait conduit une détente administrative difficile à sup-
poser. On révoquerait en doute certains faits, s'ils
n'étaient rapportés par un citoyen dont la sympathie pour
Pétion et la véracité d'historien sont incontestables. « La
répression étant impuissante à comprimer le désordre,
dit encore Bonnet, on dévalisait, la nuit, les magasins et
les boutiques; plus d'une malheureuse femme ainsi rui-
née recevait les secours de la cassette du président. Les
particuliers étaient contraints de pourvoir eux-mêmes à
leur sécurité. On citait Sutherland qui, ayant pris deux
hommes dans un piège à sonnette tendu derrière sa porte,
éloigna, de crainte de surprise, les malfaiteurs de sa mai-
son. Pétion, tout le premier, gémissait de cet état de
choses ; mais il n'y voyait qu'une preuve de la perversité
humaine. Pouvait-il vaincre la nature?* Les hommes
étaient ainsi faits ! . . . »*
* Edmond Bonnet, Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 191. * Ibidem, p. 374.
et la République d'Haïti 307
En 1816, Pétion convoqua une Constituante, à Léo-
gane, et lui fit voter une nouvelle constitution d'après
laquelle furent instituées deux Chambres législatives et
le président fut nommé à vie, à commencer par lui-même.
C'était une façon peu banale de justifier cette devise que
les historiens d'Haïti attachent à son nom : « En légis-
lation, il faut compter sur les principes et jamais sur les
hommes.» Mais que nous sommes. Ici, loin de Washing-
ton, à qui la Constitution américaine permettait, par une
rééligibilité indéfinie, de garder la première magistrature
sa vie durant, et qui se refusa à une troisième élection,
afin d'éviter le précédent d'une présidence à vie, déguisée
par des réélections constitutionnelles! Peut-être dira-t-
on, pour excuser le fondateur de la république haïtienne,
qu'il se croyait sincèrement indispensable à la tête du
pays. Ce serait une erreur. Pétion, qui s'était dérangé
de son siège pour aller au-devant d'un général noir, tan-
dis qu'il recevait sans se lever le secrétaire d'État — parce
que celui-ci, disait-il, était son ami — dut en subir une
chaude harangue de Bonnet. La péroraison du secrétaire
d'État fut particulièrement éloquente : « Fondateur de la
République, vous devez ambitionner la gloire de Wash-
ington! Que ne saisissez- vous ce rôle?. . .» Pétion fit,
plusieurs fois et à pas lents, le tour de la chambre, puis
se retournant vers le général (Bonnet était aussi général
de division), il lui dit: « Allons, je ne suis pas fait pour
gouverner les hommes. . .))^
* Edmond Bonnet, Souvenirs Historiques du Général Bonnets
pp. 231, 232.
3o8 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Aussi bien, plus on le revêtait d'autorité, plus il deve-
nait dépendant du pouvoir anonyme dont il était le
masque, la persona. Par sa nomination de président à
vie, il atteignit les limites de la nullité politique. « Dès
ce moment, Pétion de plus en plus dominé, dit Bonnet,
ne pouvait plus faire valoir ses vues. N'ayant pas une
force de volonté assez puissante, il ne put renverser les
obstacles qu'on opposait à ses intentions: il laissa aller
les choses, le cœur navré.»*
Enfin cet homme de bien, écœuré de ce machiavélisme
mi-européen et mi-africaiti, qui se drape du nom de poli-
tique haïtienne, fut envahi par un profond dégoût de la
vie, avivé par des chagrins domestiques. Il se laissa
mourir de faim, le 29 mars 181 8, impassible et résigné,
comme un de ces doux stoïciens dont le courage passif
fut le dernier éclat de la conscience romaine.
Henry Christophe
Dans la rencontre qui eut lieu à Sibert, entre les forces
dirigées par Pétion et les troupes du général en chef de
Tarmée d'Haïti, le commandant de la division de l'Ouest
eut le dessous. Ses troupes furent mises en débandade
et, sans le dévouement de Coutilien Coutard, il serait,
lui-même fait prisonnier. Christophe, vainqueur dans
cette première rencontre, continua sa marche sur Port-
au-Prince et arriva jusqu'aux portes de la ville ; mais là,
il fut arrêté par Tintrépidité prodigieuse du général
* Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 272.
et la République d'Haïti 309
Yayou. Après une semaine d'observation, voyant que la
capitale tenait bon et qu'il n'avait, dans son camp, rien
de ce qu'il fallait pour y poser un siège en règle, il s'en
retourna à Saint-Marc, où il établit son quartier-généraL
11 se rendit ensuite au chef-lieu de son commandement,
au Cap, où il convoqua les officiers généraux et les fonc-
tionnaires civils, qui élaborèrent une nouvelle Constitu-
tion, proclamée le 17 février 1807. Christophe fut
nommé Président et généralissime des forces de terre et
de mer d'Haïti. D après l'article 8 de la Constitution,
cette présidence était à vie, avec des attributions beau-
coup plus larges que celles fixées au chef de l'État par
le pacte de 1806.
Le premier souci de l'administration de Christophe,
après qu'il avait pris toutes les dispositions pour le raf-
fermissement de Tordre matériel et la régularité du tra-
vail, fut la création d'un système raisonné d'enseignement
public. La Constitution de 1807, (articles 31 et 35), pré-
voyait l'établissement d'écoles centrales, dans chaque di-
vision ou département, et d'écoles régionales, dans cha-
que arrondissement. Il était loisible à tout citoyen de
tenir des maisons d'éducation particulières. Les trai-
tements des professeurs et des instituteurs, ainsi que la
surveillance des écoles devaient être réglés par une loi
particulière. Cette prescription constitutionnelle de l'édu-
cation publique, dont on chercherait vainement la trace
dans la Constitution de 1806, montre merveilleusement
la différence des deux conceptions gouvernementales.
Pétion avait fait voter une charte qui, appliquant à
3IO M. Rooscvelt, Président des États-Unis,
l'excès la doctrine des anti-fédéralistes américains, la
strict construction où le « moins de gouvernement possi-
ble,» laissait le peuple abandonné à ses propres instincts,
comme à ses seules ressources. Cette Constitution était
destinée à un pays non seulement indiscipliné, mais en-
core plongé dans la plus épaisse ignorance. Elle édictait
pompeusement des droits politiques qui mettaient dans
le peuple la source de la souveraineté nationale; mais
elle ne s'occupait point d'habiliter ce peuple à l'exercice
de ses droits, en y propageant l'instruction publique. —
Christophe, sachant que quatre-vingt quinze centièmes
des Haïtiens de son époque ne savaient pas ce que c'est
que la loi ou la Constitution, ne fit point étalage de prin-
cipes libéraux; mais il se préoccupa de préparer le peu-
ple à pouvoir exercer, plus tard et réellement, les droits
politiques qu'il parviendrait à conquérir, en connaissance
de cause.
Il eut à combattre, dans son propre commandement,
les rébellions de Port-de-Paix et de Môle St-Nicolas, qui
le rendirent incapable de rien entreprendre contre TOuest.
Cependant il réorganisa les finances, maintint l'ordre
public et fit du travail une nécessité sociale. Les routes
publiques furent partout réparées et soigneusement en-
tretenues. On y trouvait la sécurité pour les personnes
comme pour la propriété. « Sous son règne, dit Bonnet, le
vol n'était jamais toléré ; tout ce qui se perdait, même sur
la grand'route, devait se retrouver au bureau de la place le
plus voisin ; la commune entière en était responsable.»^
* Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du G é fierai Bonnet,
p. 371-
et la République d'Haïti 311
Christophe, comme Toussaint-Louverture et Dessali-
nes, employait toute son énergie à combattre les su-
perstitions africaines, dans retendue de son gouverne-
ment. Il obligea les noirs à créer des familles régulari-
sées par le mariage. L'article 47 de la Constitution de
1807 répétait la prescription constitutionnelle de 1801 :
« Le mariage, étant un lien civil et religieux qui encou-
rage les bonnes moeurs, sera honoré et essentiellement
protégé.» Parfois même, ces mariages étaient forcés, im-
posés soit à des récalcitrants, soit à des insouciants. On a
conservé à cette catégorie d'unions légales le nom de
mariage à V Amazone. Sans répéter dans sa Constitution
Tarticle 12 de la Constitution de 1805, prescrivant à
chaque Haïtien la connaissance d'un art mécanique, il obli-
geait chaque citoyen de posséder un métier. Tout enfant
des villes, ayant l'âge de dix ans, devait se mettre à l'ap-
prentissage. C'est donc par une longue préparation et
non subitement que le Roi avait obtenu le résultat auquel
fait allusion Bonnet, dans la phrase suivante, et qui eût
été un prodige surhumain : « Il créait un homme ouvrier
en lui remettant un modèle et des outils; il fallait, sous
peine de mort, devenir d'instinct ou charpentier ou ébé-
niste ou menuisier.))^
Nous avons dit le Roi. En effet, Christophe ne se
contentant plus du titre de président de république, qui
jurait avec l'étendue de son autorité personnelle, se fit
proclamer roi, en 181 1 ; mais il n'y avait que l'étiquette à
ajouter, puis qu'il avait toujours gouverné en roi.
^ Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 371.
312 Af. Roosez'clt, Président des États-Unis,
Non seulement renseignement primaire et secondaire
était organisé dans les chefs-lieux d'arrondissement et de
département, mais l'administration de Christophe songea
à la fondation d'un enseignement supérieur.
« Nos écoles primaires et secondaires, telles que nous
les avons maintenant établies dans les différentes villes
du royaume, dit Vastey, sont suffisantes pour former
des hommes capables de manier les affaires publiques.
C'est en nous livrant à l'étude des sciences dans nos col-
lèges et nos universités que nous apprendrons à connaître
l'homme et à nous gouverner selon les vues du Créateur :
c'est là que nous apprendrons, par l'étude des lois na-
turelles, à étendre et développer nos facultés intellec-
tuelles.»*
Des maîtres instruits étaient demandés tout exprès, au
Cap-Haïtien, pour professer dans les écoles les différentes
branches de la science. « Le pays, sous sa terrible main,
marcha rapidement vers la civilisation, dit Schœlcher.
On travaillait. Les ports du Cap étaient remplis de na-
vires qui venaient échanger de belles marchandises contre
du sucre et du café; des écoles établies dans toutes les
villes recevaient de nombreux élèves ; une chaire de méde-
cine et d'anatomie, où l'on enseignait l'hygiène et la chi-
rurgie, était instituée dans la capitale du royaume; des
livres s'éditaient dans trois imprimeries toujours actives,
et l'almanach royal de 1820 renferme plusieurs observa-
tions météorologiques faites au Cap Henry (Cap-Haï-
^ Vastey : Réflexions Politiques, p. 84 (Imp. roy. de Sans
Souci, 1817).
et la République d'Haïti 313
tien) en 1819, par M. Moore, professeur de mathéma-
tiques au collège royal du Cap.»*
Le roi, dans une intuition supérieure des moyens pro-
pres à former la société noire et jaune, qu'il voulait orga-
niser de toutes pièces, ne s'arrêta point à la fondation des
écoles publiques où se donnaient les trois degrés de l'en-
seignement. Il fit construire dans la capitale de son
royaume une salle de spectacle, pouvant contenir de cinq
à six cents personnes, avec toutes les commodités et tous
les aménagements d'un vrai théâtre. L'édifice élevé hâti-
vement, comme tout ce que faisait cet homme merveilleux,
était construit, partie en maçonnerie, partie en bois du
pays. Il est encore debout sur la plus grande Place du
Cap et sert de local à une loge de francs-maçons, le
gouvernement de Boyer l'ayant vendu à cette société se-
crète, vers 1838.
On y représentait surtout des comédies, où figuraient
tant les Haïtiennes et les Haïtiens que des acteurs étran-
gers appelés à les initier à l'art scénique. De là vient que
les contemporains de Christophe, vivant jusque vers la
fin du siècle dernier, appelaient encore la loge L'Haï-
tienne, « La Comédie.»
Pour arriver à ces résultats, Christophe employa une
main de fer. L'histoire flétrira sans réticence le peu de
cas qu'il faisait de la vie humaine, quand il se mettait en
tête de réaliser un dessein quelconque. De ce côté il
était un civilisateur barbare, ressemblant plus à Pierre le
'Schœlcher: Les Colonies Étrangères et Haïti, p. 153 (Paris.
1843).
314 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Grand qu*à Charlemagne. Son organisation du travail
agricole, tout en ayant une économie admirable, au point
de vue politique, était plutôt propre à entretenir les plus
criantes injustices individuelles. En effet, les grandes
habitations du domaine privé de l'État, au lieu d'être ven-
dues à des prix dérisoires et à des amis qu'on voulait fa-
voriser, comme il en a été fait sous le gouvernement de
Pétion, furent données à titre de fief personnel et révo-
cable, aux grands dignitaires de la couronne. Ceux-cî
devaient en tirer tous les revenus nécessaires pour sou-
tenir le train d'une cour somptueuse et cérémonieuse.
Comme on n'avait pas le droit de manquer à une grande
cérémonie ni de s'y présenter sans être en règle avec
l'étiquette, chaque dignitaire était obligé de s'occuper de
l'amélioration de son fief, dont la production représentait
le plus clair de ses ressources. L'absentéisme était non
seulement inconnu, mais presque impossible; et il en ré-
sultait que toutes les cultures furent particulièrement
florissantes.
Le travail marchait et le fisc en bénéficiait, par les
droits d'exportation que le Trésor public percevait inté-
gralement. Mais que de fois les droits du pauvre culti-
vateur ne durent pas être lésés par le despotisme des
usufruitiers féodaux, obligé qu'il était de travailler tou-
jours dans la même habitation ou propriété rurale, d'où
il ne pouvait s'éloigner qu'à des conditions si difficiles
qu'elles équivalaient presque à une barrière infranchis-
sable ! Là était le mal et il était profond.
Cette forme monarchique, avec son appareil éclatant,
et la République d^ Haïti 315
exerçait peut-être un certain polissage dans la société que
voulait créer Christophe. Elle aura pu montrer aux noirs
des modèles de maintien et de bonnes manières dont le
sens inné était fort développé dans la personne même du
roi, qui donnait le ton à sa cour. Mais ce fut une imita-
tion regrettable et condamnable de ce que le fier soldat
voyait autour de lui, dans le monde civilisé, à l'exception
des États Unis avec lesquels il eut, par exemple, moins de
contact qu'avec l'Angleterre.
Ce mécanisme devint de moins en moins supportable
au peuple. Ce que le monarque, pourtant intelligent,
n'avait point saisi, c'est ceci. Après quatorze années de
règne, avec les institutions qu'il avait créées pour l'amé-
lioration intellectuelle et morale de ses congénères afri-
cains, une transformation sensible s'était opérée, de l'Haï-
tien des premiers temps de l'Indépendance à ceux qu'il
avait à gouverner, en 1820. La noblesse qu'il avait for-
mée, quoique composée d'officiers généraux et de
fonctionnaires civils occupant les sommets de la hiérar-
chie, était tirée de tous les éléments composant la nation
haïtienne, sans distinction de classe ni de couleur. Il
pouvait sans doute arriver, — à la cour, comme dans toute
l'administration royale, — que le nombre des noirs eût une
tendance à surpasser celui des mulâtres; mais c'était un
fait naturel, étant données les circonstances démogra-
phiques du pays, où plus de quatorze quinzièmes de la
population était formée de noirs contre un quinzième de
mulâtres. Non seulement la noblesse de la catégorie mi-
litaire était composée de noirs, en grande partie, mais au
3i6 M. Roosevclt, Président des États-Unis,
fur et à mesure que Tinstruction se propageait dans les
masses, il en sortait des sujets qui, ne rencontrant aucune
obstruction systématique, montaient dans Téchelle admi-
nistrative. Ces faits ont servi à une école politique, dont
sont sortis les principaux historiens d'Haïti, pour fausser
la vérité historique et répandre l'opinion que Christophe
haïssait les mulâtres. Jamais allégation ne fut plus men-
songère! Le roi n'avait aucune bonne raison pour pré-
férer systématiquement les mulâtres aux noirs ou les noirs
aux mulâtres, étant lui-même un griffe, c'est-à-dire tenant
autant à l'une qu'à l'autre des deux nuances haïtiennes.
Si Madiou, Céligny Ardouin et les autres historiens por-
tent Christophe au rang des noirs, c'est que dans leur
classification des nuances de la peau, ils ne mentionnent
que le blanc, le mtdâtre (dit homme de couleur) et le
noir, confondant généralement le griffe avec le noir,
comme le cabre^ avec le mulâtre. D'après le baron de
Vastey, quand on parlait à Christophe de la question de
couleur, il répondait qu'il n'appartenait à aucune nuance,
qu'il était de la couleur verte.^
Il est inutile de réfuter la légende déjà discréditée d'une
tuerie générale de mulâtres ordonnée par Christophe, vers
l'année 1812. Les hauts fonctionnaires de son administra-
tion étaient en grande partie des mulâtres: Vastey lui-
même, son secrétaire et le précepteur du prince royal, était
un mulâtre très clair. Le comte de Limonade, de la fa-
*Le cabre ou câpre (fém. capresse) est le produit du croise-
ment du griffe avec le mulâtre, c'est-à-dire le retour vers la race
blanche.
'Vastey: Réflexions Politiques, p. 138.
et la République d'Haïti 317
mille Prévost, son premier ministre, était un homme de
couleur. L'on comptait parmi les personnages de la
cour, les employés publics ou les pages du roi, des fils de
plus d'une famille jaune, tels les Dupuy, les Clerveaux,
les Charrier, les Prézeau, les Béliard, les Desroches^ et
une foule d'autres. Or l'on accorde à Christophe trop
d'intelligence et trop de tact, pour supposer qu'il se fût
décidé à décimer les mulâtres, rien que parce qu'ils avaient
la peau jaune, tout en gardant autour de lui tant de gens
de leur nuance, à qui il s'abandonnait complètement. La
vérité historique est que, vers l'époque de la campagne de
1812, il fut découvert, dans le Nord et l'Artibonite, une
vaste conspiration des amis de Pétion. Le roi, dans ses
habitudes de cruauté, fit rechercher et passer par les
armes tous ceux qui avaient tramé contre lui, dans toute
l'étendue du royaume. Comme les conspirateurs dénon-
cés, rapporte-t-on, par le père Corneille, aumônier du roi,
étaient presque tous des mulâtres, il y eut beaucoup plus
de gens de couleur tombés victimes des atrocités de
* Beaucoup de particularités que je sais du gouvernement de
Christophe m'ont été transmises d'abord par feu Numa Des-
roches, ancien page du roi. Son père avait été l'homme de con-
fiance de celui-ci. Lors du siège de Port-au-Prince, en 1812,
c'est à lui que furent confiées les clefs des magasins aux poudres
de l'armée royale. Une nuit, il eut la négligence d'en laisser les
portes ouvertes. Bien que le roi ne le soupçonnât point de trahi-
son, son cas fut considéré comme un crime militaire par un
conseil de guerre qui le condamna à mort. Christophe le fit
exécuter, sans sourciller, pour en faire un exemple terrible et
maintenir la discipline. Mais il adopta ses enfants dont il fit
soigner l'éducation; et l'aîné, Numa Desroches, fut plus tard
placé parmi ses pages ou aides-de-camp.
3i8 M, Roosevelt, Président des États-Unis ^
Christophe. Bien des innocents ont dû périr dans ces
exécutions sommaires contre lesquelles la conscience na-
tionale ne saurait trop protester. Toutefois, la majeure
partie des exécutés ne subirent pas la mort à cause de la
couleur de leur peau, mais à cause de la tentative, dont
ils étaient accusés, de renverser le gouvernement royal au
profit de Pétion.
Enfin, le roi tomba sous le poids de l'édifice qu'il avait
lui-même construit. Plus l'instruction et le bien-être se
répandaient, sous les auspices de l'ordre rigidement établi
dans les administrations publiques, plus cette régénération
civilisatrice que Christophe s'efforçait d'opérer dans la
condition matérielle et morale des noirs s'effectuait avec
succès, plus aussi son système despotique devenait intolé-
rable. Il n'y fit pas attention. Il ne se rappela pas sur-
tout que la politique de son adversaire, basée sur le laisser-
aller, avec toutes les attirances de la liberté sans frein, dé-
générée en licence, devait être une cause de désagrégation
lente, mais infallible, pour sa laborieuse et hautaine cons-
truction. Il n'en eut la claire conception que lorsque,
frappé d'une apoplexie, il eut ses membres paralysés en
partie. Ses sujets, le sachant arrêté par la maladie, non
sub jugés par la crainte terrorisante qu'il leur inspirait, se
mirent en révolte contre sa royale autorité. Alors il vit
bien qu'il n'était qu'un homme. Il ne trembla pourtant
pas devant la destinée. Là il se distingua encore du com-
mun des mortels, par la manière même dont il tira la toile
sur la scène émouvante qui fut son existence politique.
Il fit minutieusement sa toilette, comme pour conserver
et la République d'Haïti 319
Tétiquette jusqu'à la dernière minute, et, d'une main sûre,
se logea une balle juste au cœur!
C'était le 8 octobre 1820.
Ainsi finirent par le suicide les deux chefs d'État qui
s'étaient partagé l'empire de Dessalines. Pétion, toujours
faible, doux et magnanime, se laissa mourir dans une atti-
tude débonnaire de philosophe dégoûté ; Christophe, éner-
gique, violent et dur, se tua comme un empereur romain,
en répétant, peut-être sans l'avoir connue, la mâle déter-
mination de Marcus Salvius Othon.
A la mort de Christophe, l'administration de son
royaume était devenue un modèle de régularité gouver-
nementale. Les effets s'en traduisirent tant par l'ordre,
l'instruction et la floraison du travail que par la prospé-
rité financière. Au contraire de la banqueroute qui
régnait dans le Trésor de Port-au-Prince, sous Pétion, le
trésor royal regorgeait d'or. Malgré le pillage, qui en fut
toléré au profit des gens en faveur ou ayant la haute main
dans les affaires, le président Boyer put en tirer plus d'un
million de dollars qu'il fit transporter dans les caves de
la trésorerie générale de Port-au-Prince.
Jean Pierre Boyer
Boyer, encore adolescent, s'était attaché à Pétion dont
il devint le secrétaire. Par son esprit d'intrigue et sa
souplesse ondoyante, il parvint, peu à peu, à exercer sur
son chef une influence presque absolue. Il est rapporté
que c'est sur ses sollicitations que Pétion résolut d'aban-
320 M. Roosevclt, Président des États-Unis,
donner les rangs de Toussaint-Louverture, en 1799, pour
aller se rallier à la rébellion de Rigaud.
Quand Pétion fut nommé président, en 1806, Boyer
était seulement commandant. Une huitaine d*années plus
tard, sans qu'il y ait eu à son actif aucune action d'éclat,
pouvant justifier ses promotions subites, il était parvenu
au plus haut grade de l'armée et aux postes militaires les
plus importants. Il était en même temps général de di-
vision, chef de la garde, chef de Tétat-major du Président
et commandant de l'arrondissement de Port-au-Prince.
Comment expliquer cette bonne fortune? C'est qu'il re-
présentait, pour l'entourage du président et pour le chef
lui-même, l'âme de leur parti politique. En 1816, il avait
déjà acquis une telle importance, qu'il voulut que les
Constituants de Léogane instituassent une vice-présidence
dont il serait le titulaire. Pétion eut au moins le courage
de s'y opposer. Le chef de l'état-major présidentiel s'en
vengea, en persiflant au sujet du débonnaire chef d'État.
« Il avait été, dit Bonnet, jusqu'à fredonner au gouverne-
ment, en présence de Cerisier, un des amis de Pétion:
Voilà ce législateur que nous a promis Voracle, voilà ce
législateur qui n'est qu'une /. &.»* Mais nous le savons
déjà, quand Pétion avait obtenu la revision de la Constitu-
tion de 1806 et la présidence à vie, il n'avait plus que
l'ombre du pouvoir, dont Boyer avait la réalité, étant
devenu le chef reconnu du parti qui avait la direction du
pays dans l'Ouest et dans le Sud.
Que Pétion se soit laissé mourir de faim, c'est un point
* Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,^, 272.
et la République d'Haïti 321
historique des mieux fixés par la tradition ; cependant les
historiens haïtiens n'en conviennent que sournoisement ou
glissent là-dessus. Voici ce qu'écrit Sir Spencer Saint-
John : « Il mourut en 1818, à l'âge prématuré de 48 ans.
On dit qu'il fut emporté par la fièvre ; mais l'opinion en-
core dominante en Haïti est qu'il mourut de dégoût, par
suite de la perte de toutes ses illusions et par les ennuis
qu'il éprouvait tant dans sa vie publique que dans sa vie
privée. On rapporte que durant sa maladie, il a refusé
les fortifiants et même repoussé tout aliment.»'
Pétion mort, son successeur était aussi bien désigné que
s'il avait un titre constitutionnel : ce fut naturellement le
général Boyer. Arrivé à la présidence, il se montra habile
à consolider son pouvoir par un cabotinage politique su-
périeur à tout ce que l'histoire peut offrir d'exemple,
depuis Marc- Antoine jusqu'à Louis- Napoléon. Aux
cultivateurs, il fit reluire sa sympathie pour les masses,
en confimiant bruyamment les concessions de terre léga-
lement faites par Pétion, comme s'il les accordait une
nouvelle fois. Tous les anciens généraux, commandants
d'arrondissement ou remplissant d'autres fonctions éle-
vées, qui avaient plus de titre militaire que lui, la plupart
de sa nuance et ayant plus d'instruction, murmuraient sur
son avènement immérité à la première magistrature de
l'État. Il trouva le moyen de les apaiser, en ménageant
et même en flattant leurs amours propres, par des circu-
laires aussi prolixes qu'emphatiques, dans lesquelles il
faisait d'eux les co-participants du pouvoir.
* Sir Spencer St. John : Hayti or the Black Republic, p. 80.
322 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Mais ce qui faisait sa force réelle, c'est que ses amis, —
formant la classe dirigeante, dont Tinfluence incontestée
était, à cette époque, la seule dispensatrice du pouvoir, —
voyaient en lui Thomme le mieux préparé et le mieux
disposé à faire prospérer leurs intérêts et consolider leur
situation prépondérante dans les affaires du pays. En
politique, c'est une force considérable que d'avoir une
position nettement définie, qui met sa conduite en har-
monie avec ses vraies opinions et ses inclinations natu-
relles. Boyer avait cette force-là, laquelle manquait à
Pétion, sincèrement libéral et généreux, mais chef d'un
parti politique dont la doctrine le révoltait, sans qu'il eût
le courage de s'en détacher. L'attitude du nouveau pré-
sident lui attira une confiance illimitée de ses amis, qui
finirent par voir en lui la personnification même de toutes
leurs aspirations les plus ardentes. En conséquence, on
lui laissa volontiers toutes les prérogatives du pouvoir
personnel. « Les moindres ordres, les décisions les plus
insignifiantes, tout émanait de lui. Il tranchait, sans re-
cevoir d'avis, toutes les questions soit administratives, soit
judiciaires. La nomination d'un simple commis, voire
même du hoqueton qui balaye le bureau, tout ressortait
de lui: c'était la concentration absolue, dans toute sa
puissance.»^
Tout le temps que Boyer eut à se prémunir contre une
agression possible de Christophe, il se conduisit avec une
circonspection digne de tout hommage. Il ne laissa au
^ Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 278.
et la République d'Haïti 323
peuple aucune occasion de sentir la différence qu'il y avait
entre les sentiments de sympathie que lui témoignait Pé-
tion et les idées étroites du nouveau gouvernement.
Quand, en 1820, la révolte de ses troupes eut amené le
roi à se suicider et que Boyer devint le chef de tout le ter-
ritoire d'Haïti; quand, enfin, en 1822, il réunit entre ses
mains les rênes du gouvernement républicain étendu sur
l'île entière, au lieu de se livrer sincèrement à l'œuvre de
régénération confiée à son patriotisme, il se jeta ouverte-
ment dans une politique insolite et malfaisante, d'autant
moins excusable qu'il était alors dégagé de toutes les cir-
constances, de tous les motifs capables d'y servir de pré-
texte, sous couleur de raison d'État.
En 1825, l'indépendance d'Haïti fut reconnue par la
France, mais en des conditions déplorables. « Le prési-
dent avait demandé que la reconnaissance eût lieu par une
ordonnance du roi ; au lieu d'un traité, on lui octroya une
ordonnance. M. de Laujon, dans une conversation
privée, avait dit au président qu'il pensait qu'avec
soixante-quinze millions et un chocolat, on pourrait arriver
à un accommodement. Si ce n'est que ça, avait répondu
Boyer inconsidérément, j'en donnerai cent; on lui en im-
posa cent cinquante. Cette parole imprudente, prononcée
avec tant d'assurance, persuada que le président avait en
caisse des valeurs considérables qu'on croyait provenir du
trésor de Christophe dont on s'exagérait l'importance ; on
en vint à exiger le paiement de la somme en cinq années.»^
^Edmond Bonnet, Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 328.
324 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
C'était insensé. Tous les Haïtiens éclairés, même les
coreligionnaires politiques de Boyer, en furent indignés et
vexés. Pour se rattraper, il crut pouvoir, en effrayant la
France, l'obliger à revenir à de meilleures conditions.
Comme il était accoutumé à user et abuser des métaphores,
il parla de faire couler du sang, « de TArtibonite à la
Seine.» Il avait pourtant voyagé et connaissait autant
qu'homme au monde, l'étendue de l'Atlantique. Mais il
ne réussit à avoir un allégement a la charge bénévolement
mise au compte du pays qu'en 1838, après que la France
se fut bien convaincue de l'incapacité d'Haïti de faire
face à la dette reconnue en 1825. Le solde de l'indemnité,
montant à cent vingt millions de francs fut réduit de moi-
tié. Il n'est pas moins vrai que par le fait de Boyer, Haïti
eut à payer quatre-vingt-dix millions de francs, quand on
lui en réclamait soixante-quinze millions et qu'elle devait
même contester ce dernier chiffre, le faire abaisser au
minimum. En fait, elle n'avait aucune obligation de rien
compter aux Colons, et le peu qu'elle aurait consenti à
payer ne servirait qu'à prouver ses bonnes dispositions à
faire plaisir au roi de France, pour obtenir les relations
amicales toujours désirables avec notre ancienne métro-
pole.
Le pire de toute cette affaire, ce furent les mesures
qu'on adopta pour acquitter cette lourde indemnité, qui
pesa comme une chape de plomb sur la pauvre petite ré-
publique. Reconnue en faveur des colons français, afin
de les dédommager de leurs propriétés abandonnées à
Saint-Domingue, c'était, en toute justice, sur ces proprié-
et la République d'Haïti 325
tés vendues à des prix dérisoires qu'on devait établir un
impôt destiné à couvrir ses annuités. Eh bien, pour payer
la dette française, les masses composant la population
noire et travaillant la terre, furent seules surchargées
d'une taxe indirecte sous la forme de droit d'exportation
sur le café, empiré par une émission de papier-monnaie,
qui empêchait le cultivateur de savoir au juste, quelle est
la contrevaleur qu'on lui offrait pour le produit de ses
travaux ! Se rappelant les maigres distributions de terre
de Pétion, aux invalides, anciens soldats et sous-officiers
de l'armée, confirmées à grand bruit par Boyer, on pour-
rait croire que les campagnards avaient eu aussi leur part
de l'héritage] mais tous ceux qui ont étudié les mesures
agraires de Pétion et de Boyer, savent parfaitement que
ces distributions étaient un leurre. <c Sous Pétion, dit Ed-
mond Paul, les citoyens attachés au travail de la terre,
étaient en grand (?) nombre baptisés propriétaires ; en
réalité, ils restaient les vassaux, ou tenanciers de l'État.»^
De l'état de gêne que l'obligation même de payer la det-
te française avait infligé à la République, Boyer tira le
prétexte de ne rien faire pour l'amélioration matérielle du
pays, amélioration dont il pourrait cependant obtenir une
augmentation de la production nationale aussi bien qu'un
allégement graduel aux charges du peuple. Chose bien
plus funeste, voyant dans l'impôt sur le café la source la
plus claire des revenus publics, lui et ses amis, suivant en
cela la doctrine coloniale, proclamèrent qu'Haïti est un
pays essentiellement agricole. Aucune préoccupation ne
* Edmond Paul : U Impôt sur le Café. ■
326 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
se manifesta, chez lui, de promouvoir, à l'exemple de
Toussaint-Louverture et de Christophe, les connaissances
d'art et métiers et Thabileté manuelle du peuple, en prépa-
rant le passage de l'activité purement agricole à l'activité
industrielle, seule applicable, quant aux populations ur-
baines.
La dégénération nationale s'accusait chaque jour davan-
tage. Les meilleurs conseils ne servaient de rien à ce chef
d'État, qui n'avait de constante énergie que dans l'exécu-
tion d'un plan politique dont il se sentait fier, lequel, sui-
vant lui, fondait un édifice inébranlable. « Bonnet qui
voyait, avec les vieux ouvriers de l'ancien régime, s'étein-
dre les connaissances pratiques dans les différents corps
de métiers, avait demandé au gouvernement d'obvier à cet
inconvénient, en affectant un de ces palais (anciens édi-
fices coloniaux) à la création d'une école d'art et métiers.
Le président approuva cette proposition sans donner suite
à cet projet. Cependant le temps marchait et la décadence
se faisait de plus en plus sentir. Le général (Bonnet) re-
nouvela ses conseils, en les rattachant à une combinaison
qui pouvait offrir plus de chance de succès. . . Ces idées
étaient fort belles, disait-on; pour le pays, c'étaient des
utopies. En attendant, les ouvriers n'ayant plus la simple
notion du trait, les sucreries chômaient, faute de mécani-
ciens capables de réparer les engins ; le charronnage s'exé-
cutait sans méthode, les cabrouets (lourdes charrettes)
sur les exploitations rurales étaient défectueux et les char-
rois devenaient pénibles et onéreux. Uagriculture ressen-
tit ainsi le premier contre-coup de cette décadence. La
et la République d'Haïti 327
charpente n'avait plus ce degré de solidité et de durée
qu'on remarquait dans les constructions anciennes ; Tébé-
nisterie, la carrosserie, que nos ouvriers confectionnaient
si bien autrefois n'étaient plus, à Port-au-Prince, que la
spécialité de quelques étrangers qui n'avaient pas d'inté-
rêt à enseigner le trait à leurs apprentis ; dans toutes nos
confections, nous devenions tributaires de l'étranger.»*
L'agriculture elle-même, qui avait, à lire les papiers pu-
blics, la constante sollicitude du président Boyer, était
réglementée de façon à en enrayer tous les progrès. Le
code rural de 1826 constituait un tel recul, pour la liberté
du travailleur agricole, qu'il tomba vite en désuétude;
mais ses pires prévisions furent appliquées, ça et là, suivant
le bon plaisir des autorités locales. Durant vingt-cinq ans
de règne, il ne fit aucune diligence pour introduire en
Haïti les machines aratoires capables d'alléger le travail de
la terre. Le campagnard noir dut tirer de ses seuls ef-
forts, avec les anciens instruments du temps de l'escla-
vage, tous les résultats que le paysan européen ou améri-
cain tire des forces mécaniques.
Il ne permit pas, pourtant, que le paysan haïtien cher-
chât dans les applications variées de l'économie rurale le
mode de travail le plus convenable à l'amélioration de son
existence. C'est ainsi que ceux qui essayaient d'allier le
pâturage au labourage, par l'élève des bestiaux, se virent
paralysés par le président dont l'absolutisme, sans %al, ne
laissait rien passer au travers de son plan. Sa circulaire
' Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
pp. 339-340.
328 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
du 23 septembre 1823, qui autorisait d*abattre les bêtes à
corne trouvées dans les jardins, est particulièrement cu-
rieuse par les raisons qu'elle invoque pour justifier la me-
sure. « La culture, dit-elle, qui doit être spécialement en-
couragée, pour que le gouvernement puisse en retirer les
ressources dont il a besoin, a éprouvé des entraves. . . par-
ce que des personnes égoïstes ont abandonné cette branche
industrieuse du commerce pour ne s'attacher, dans Tespoir
d'un gain facile, qu'à élever des troupeaux de bêtes à cor-
nes.»
Le seul genre de travail qu'il encourageât, en dehors de
la culture, ce fut la coupe des bois de toutes les essences
forestières, pratiquée de la manière la plus désordonnée.
« Une des causes qui nuisent au progrès de l'Agriculture,
dit Bonnet, était, sans contredit le droit de hache que le
gouvernement accordait à tout individu auquel il prenait
fantaisie de s'enfoncer dans les forêts.»' Cependant Tous-
saint avait déjà montré combien un gouvernement pré-
voyant doit veiller à ce que l'activité économique d'un
peuple ne tende pas à descendre à un genre de travail
inférieur, c'est-à-dire requérant peu de soins et peu
de discernement, en empêchant que les Noirs ne se jetas-
sent désordonnément dans la coupe des bois, qui ne re-
quiert autre chose que la force musculaire et dont l'abus
est si préjudiciable aux conditions atmosphériques ou mé-
téorologiques d'une contrée. La même prévoyance admi-
nistrative fut étendue à l'ancienne colonie espagnole de
' Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 337.
et la République d'Haïti 329
rîle, après que le gouverneur noir en eut pris possession,
au nom de la France. « Le 13 mars 1801, étant à Santo
Domingo, il publia un arrêté par lequel il défendit la cou-
pe des bois d'acajou et de gaïac et leur exportation de
cette partie, ne permettant que l'exploitation du campêche
par les seuls propriétaires des terrains où il serait coupé,
et encore sous la condition d'obtenir préalablement une
permission expresse du gouvernement.»*
Les routes, entretenues par la corvée des cultivateurs,
sous la direction des autorités militaires transformées en
ingénieurs intuitifs, commencèrent à devenir impratica-
bles. C'est à partir de l'époque de Boyer qu'il est devenu
impossible d'aller du Cap aux Gonaïves en voiture. En
même temps que la classe des cultivateurs était écrasée
sous le poids d'un impôt injuste, destiné à payer la légè-
reté et l'absolutisme du président, celui-ci agissait de fa-
çon à faire baisser de plus en plus le niveau moral et in-
tellectuel du peuple haïtien. Schœlcher, qui partit de
France, enflammé d'enthousiasme, pour venir, en Haïti,
voir de ses yeux toutes les merveilles que d'habiles ré-
clames proclamaient être les résultats de l'administration
de Boyer, fut renversé de ses illusions, en mettant le pied
sur nos rivages. Il éprouva le plus profond désenchante-
ment. Peut-être même la déception lui a-t-elle causé une
certaine exaspération contre ce chef, que l'hypocrisie inté-
ressée des historiens nationaux présente toujours comme
un modèle de président. « La pauvreté, la paresse et
l'ignorance sont devenues, dit-il, des moyens de gouver-
' Beaubrun Ardouin : Études sur l'Histoire d'Haïti.
330 AI' Roosevelt, Président des États-Unis,
nement dans les mains de cette administration sacrilège. . .
Avilir et dégrader un peuple pour le dominier, c'est la con-
ception la plus hideuse qui se puisse imaginer. Christophe
assassinait comme un barbare, Boyer infiltre le poison
comme un bourreau raffiné. . . Qu'avez-vous fait pour la
jeune nation que vous êtes chargés de conduire? Plus
d'écoles : celles que Toussaint-Louverture et Christophe
avaient ouvertes, vous les avez fermées volontairement;
plus de routes, plus de commerce, plus d'industrie, plus
d'agriculture, plus de relations avec l'Europe, plus d'orga-
nisation, plus de société, plus rien, il ne reste rien. Saint-
Domingue a disparu et Haïti n'est pas encore.»^
Cette objurgation du généreux négrophile parait exa-
gérée. Aussi ferons-nous bien de chercher un apprécia-
teur dont la modération et l'impartialité offrent une meil-
leure garantie pour la vérité historique. Richard Hill,
mulâtre de la Jamaïque, fut délégué en Haïti, en 1831,
par la ligue anti-esclavagiste, dont les principaux mem-
bres, en Angleterre et en France, furent Wilberforce,
lord Macaulay et le duc de Broglie. Il eut pour mission
de parcourir le pays et de présenter un rapport sur l'état
réel du peuple haïtien. Voici ce qu'il écrit : « Une visite
que nous avons faite, ce matin, aux écoles nationales (du
Cap Haïtien), nous a causé un plaisir mêlé de tristesse.
L'état et le progrès des enfants sont, il est vrai, une
preuve irrécusable de leur application et du zèle des
maîtres chargés de leur instruction; mais ces écoles sont
dans un dénûment absolu de livres et d'ardoises, ce qui
"Schœlcher: Les Colonies Étrangères et Haïti, 1842.
et la République d'Haïti 331
n annonce que trop clairement la profonde incurie des
autorités à Tégard de ces établissements si importants
et, en même temps, leur indifférence pour le mérite de
ceux qui y sont attachés. C'est à Christophe que Ton
doit ce bâtiment, disposé tout exprès pour une école d'a-
près le système de Lancaster. La construction en est
belle, le local spacieux : il a onze croisées et autant de por-
tes de chaque côté, et sa longueur est de 75 à 80 pieds.
Cette institution, qui était sous la direction de M. Gulli-
ver, dont tout le monde parle avec affection et respect,
fut le fruit du gouvernement de Christophe, qui avait an-
noncé qu'il voulait élever une génération qui deviendrait,
au milieu des îles à esclaves, une preuve vivante de l'éga-
lité morale de leur société aussi bien que de leur condition
physique...» De 1841 à 1842, l'état de l'enseignement
public, allant de mal en pis, aura pu passer de ce tableau
à celui de Schœlcher.
« En résumé, dit M. Tippenhauer, Boyer ne dut pas se
soucier beaucoup de l'extension des connaissances utiles ;
car le principal motif du mouvement révolutionnaire, qui
devait le renverser, en 1843, était la négligence de l'ins-
truction publique. A vrai dire, Boyer était le plus grand
ennemi du progrès et de l'éducation populaire. Il est inté-
ressant de lire ce que rapporte Franklin là-dessus, en 1828.
« — La jeunesse du pays est élevée, dit-il, dans la plus
complète ignorance. Les écoles ont été presque toutes
fermées, peu après la mort tragique de leur fondateur
(Christophe). Les locaux scolaires sont transformés en
baraques militaires. Les quatre cinquièmes de ceux qui
330 '^f- Roosevell, Président des États-Unis,
nement dans les mains de cette administration sacrilège. . .
Avilir et dégrader un peuple pour le dominier, c'est la con-
ception la plus hideuse qui se puisse imaginer. Christophe
assassinait comme un barbare, Boyer infiltre le poison
comme un bourreau raffiné. . . Qu'avez-vous fait pour la
jeune nation que vous êtes chargés de conduire? Plus
d'écoles ; celles que Toussaint-Louverture et Christophe
avaient ouvertes, vous les avez fermées volontairement;
plus de routes, plus de commerce, plus d'industrie, plus
d'agriculture, plus de relations avec l'Europe, plus d'orga-
nisation, plus de société, plus rien, il ne reste rien. Saint-
Domingue a disparu et Haïti n'est pas encore.»'
Cette objurgation du généreux négrophile parait exa-
gérée. Aussi ferons-nous bien de chercher un apprécia-
teur dont '" '■ ■■ ^ "■ ^~l:.A „ff . ..^fl mPi]-
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Cette iiLiCciccn- t^ -eïx sxs la direction lic M vu.n
ver, di:cr xa: J; mioi parie avec affection « tv^twi,.
fut le crz:z 1= pTr-rremait de Christophe, qui a\ 4,1 ,»,»
nonce i^" Titz^ir ^^tTW une génération qui ilevi(iii|i„i|
au milieu :*ï Zi^ i esclaves, une preuve vivante de r,>y,,
lité morale d* x=i société aussi iiea que de leur cnnlnjoii
phj'siqae.. -^ - - -
pnbtk. allant de mal en fis, ans m 1
332 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
siègent dans le Sénat, rapporte le même auteur, ne peuvent
pas même écrire leurs noms. Dans la Chambre il y avait
26 membres pareillement illettrés (1828) !
« Schœlcher dit, page 108, chap. IV de son ouvrage,
qu'en 1841, il n'y avait qu'un Lycée ouvert à Port-au-
Prince, et dix écoles libres, dont chacune avait seulement
un maître et pas 100 élèves, de sorte que mille enfants, au
plus, recevaient l'instruction sur une population de 700,000
âmes. . .»*
Le Lycée de Port-au-Prince n'avait d'un établissement
d'enseignement secondaire que le nom. Schœlcher en
parle en ces termes : « une école misérable où trois pro-
fesseurs sont obligés de suffire à tout.»
Passant des considérations économiques et intellectuel-
les à celles touchant la moralité, l'histoire constate les ré-
sultats suivants du gouvernement du président Boyer.
Sous ce chef d'État, les noirs furent, en général, refoulés
dans les campagnes et incapables de se livrer à d'autres
travaux que l'agriculture ou la coupe des bois. Ceux qui
formaient la bourgeoisie, c'est-à-dire qui habitaient plu-
tôt les villes, se ruèrent dans le fonctionnarisme : c'étaient
ses amis politiques, la classe qu'il représentait et qui l'ap-
* L. G. Tippenhaiier : Die Insel Haïti (Zurich, 1891 et 1892).
Il est regrettable qu'il n'existe point une traduction française
de cet ouvrage, le plus complet et le plus encyclopédique paru
jusqu'ici sur Haïti. Je m'étais toujours promis d'en entreprendre
une traduction française, avec la permission et la collaboration
de l'auteur; mais je n'ai jamais eu assez de loisir pour mener à
bonne fin un travail aussi nécessaire. Dans ce que j'en ai tra-
duit, pour cette citation ou en d'autres cas, j'ai tâché de serrer
le texte avec toute l'exactitude désirable.
et la République d'Haïti 333
puyait au pouvoir. Aussi les fonctions publiques n'é-
taient-elles point, sous lui, des positions où Ton était appe-
lé par ses capacités et sa moralité, avec la stricte obligation
de respecter les intérêts de la communauté, dont on avait
la gestion. « D'une grande probité dans le maniement des
deniers de l'État (Boyer n'a jamais été un comptable des
deniers publics), rigoureux à tenir ses engagements, en
ce qui lui était personnel, parcimonieux presque jusqu'à
l'avarice dans les dépenses publiques, Boyer fermait les
yeux cependant sur certains abus et se créait ainsi des em-
barras financiers. En nommant à la direction de la
douane de Port-au-Prince un citoyen auquel il voulait être
agréable : « Je vous ai appelé à ce poste, lui dit-il, pour
vous mettre à même de gagner quelque chose ...»
« Il ne faut pas augurer de là, ajoute Ed. Bonnet, que
le président admettait la dilapidation, qui se prodiguait
ouvertement à ces yeux, sans qu'il s'en doutât. Le jour
où, par les jactances d'un directeur de douane, il acquit
la conviction que ce fonctionnaire s'était enrichi aux dé-
pens du trésor, il le remplaça immédiatement, sans porter
cependant aucune modification à son système.y)^
Malgré les précautions de l'écrivain impartial mais dé-
sireux de ménager le président, il laisse clairement en-
tendre que Boyer ne révoquait le fonctionnaire enrichi
que pour faire affluer la richesse dans la famille d'un
autre de ses amis. La concussion, le djob étaient donc des
fruits voulus, un régime systématique de ce chef d'État,
* Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
pp. 376, 377'
334 ^' Roosevelt, Président des États-Unis,
qui joua plutôt, durant tout son long règne de vingt-cinq
ans, le rôle d'un chef de parti corrupteur et corrompu. Ci-
tons encore un autre fait également rapporté par Bonnet.
« Dans un intérim, pendant lequel Nau tenait le porte-
feuille de Secrétaire d'État, les comptes de l'administra-
tion de St-Marc offraient un déficit de vingt mille gour-
des. L'administrateur ajoutait au tort de ne pas vouloir
obéir aux ordres qu'il recevait, celui de se refuser à don-
ner des explications qu'on lui demandait sur cette diffé-
rence. Nau qui ignorait ses relations secrètes avec
Boyer, ne comprenant rien à cette conduite, vint sou-
mettre les pièces au président et le prier de remplacer cet
agent. Boyer essaya de calmer le Secrétaire d'État, qui
soutenait qu'avec de tels principes il n'y avait pas d'ad-
ministration possible. « Il faut passer l'éponge pour
cette fois, disait le président, il se conduira mieux à l'ave-
nir; nous devons le ménager. C'est un vieux militaire.»
« Fort bien, président, répondit Nau, piqué au vif, je ne
suis pas un vieux militaire, moi (il avait été quartier-
maître de la légion de l'Ouest), je ne puis en conséquence
diriger le service, vous me ferez le plaisir d'envoyer une
autre personne tenir la Secrétairie d'État.» Et il se re-
tira, sans attendre la réponse. — « Voyez donc comment
Nau se fâche ! dit le président au colonel Viau ; allez es-
sayer de me le ramener.» Nau était au milieu de la cour ;
Viau le rejoignit et ce ne fut qu'à force d'instances qu'il
parvint à le faire revenir. . . Ce comptable concussion-
naire et en relations secrètes avec Boyer, était, de même
que Nau l'était anciennement, un quartier-maître du
et la République d^ Haïti 335
jme régiment que Boyer avait improvisé administrateur
des finances.»*
Boyer a eu la gloire de signer les codes haïtiens pro-
mulgués SOI* son gouvernement. Mais il n'en respecta
nullement les prescriptions légales. Le code civil ne fait
aucune défense de mariage entre un blanc et une né-
gresse ou une mulâtresse, vice-versa. Quoique, au sein
de la commission appelée à préparer ce code, il y eût des
opinions émises dans le sens de cette prohibition, elles
furent en minorité. A l'époque de la promulgation de
ce code, un blanc voulut épouser, en justes noces, une
négresse avec qui il cohabitait maritalement et dont il
avait plusieurs enfants. Ceux qui voyaient dans ce ma-
riage un fait anti-social, protestèrent avec éclat. Ils
ameutèrent une populace ignorante qui fit une manifesta-
tion idiote contre l'union légale d'un blanc avec une né-
gresse. « Boyer, cédant à cette pression, écrivit à l'offi-
cier de l'État civil pour lui enjoindre de ne pas dresser
l'acte de mariage. Ainsi, une simple lettre établit l'ex-
clusion que la loi n'avait pas admise ; il fut dès lors con-
sacré qu'un blanc ne pouvait épouser une native du pays.»*
Le Code d'instruction criminel et le Code pénal ne furent
pas plus respectés que le Code civil. Deux notaires
avaient commis un faux, attribuant à l'un d'eux la do-
nation des biens d'une cousine qu'ils prétendaient ne pas
savoir signer. Ils étaient probablement des amis politi-
ques de Boyer. « Le tribunal civil des Gonaïves saisi de
* Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 258.
* Ibidem, p. 282.
336 M, Roosez'clt, Président des États-Unis,
la question condamna les notaires. Les amis du faus-
saire circonvinrent le président ; on ne pouvait, s'é-
criaient-ils, condamner à la chaîne un homme appartenant
à la société. . .» Le président s'entremit; et l'affaire fut
menée de façon que le jugement fût annulé par le tribu-
nal de Cassation, le prévenu acquitté et réintégré dans
ses fonctions.^
Se mettant au dessus de la loi, croit-on qu'il respectât
davantage le législateur ? Certainement non. Pour ache-
ver la démoralisation du pays, il avilissait, plus qu'aucun
autre chef d'État haïtien, le pouvoir législatif, dont il
traita les membres comme les valets de sa politique. Dar-
four, qui était un député noir très éclairé, pour l'époque,
et qui eut le courage de présenter à la Chambre une do-
léance en faveur des masses, fut, malgré son mandat lé-
gislatif, arrêté, jugé par un conseil militaire et fusillé! La
Chambre des Représentants, composée en majeure partie
des amis de Boyer, . . . approuva. Les députés Hérard
Dumesle et David St-Preux, voulant faire de l'opposition
contre Boyer, ont été inconstitutionnellement expulsés de
la Chambre dont ils faisaient partie. Le sénateur Pierre
André, étant accusé par Boyer d'être l'auteur de lettres
anonymes dont l'histoire ignore la teneur, mais qui ne
tendraient « à rien moins qu'à bouleverser l'État,» le Sé-
nat de la République expulsa de son sein le membre in-
criminé, au mépris de la Constitution et de sa propre
dignité. Quinze mois plus tard, le même Pierre André,
* Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
pp. 342, 343.
et la République d'Haïti 337
ayant fait la paix avec le président, fut réintégré dans ses
fonctions sénatoriales par un nouveau décret du grand
Corps ! ... *
Le président. Boyer, qui décourageait et annulait sys-
tématiquement tout effort tendant à propager l'instruc-
tion publique en Haïti, qui encourageait les concussions,
en autorisant ses amis à dilapider les deniers publics, qui
méprisait la loi, en paralysant son exécution, toutes les
fois qu'elle était contraire à la doctrine et aux intérêts
de ses amis, ne s'est guère préoccupé de l'éducation reli-
gieuse du peuple haïtien, de façon à lui procurer dans la
pratique du culte et de la foi chrétienne une direction
morale capable de discipliner les cœurs et les. esprits.
Toussaint-Louverture en avait fait une des forces cardi-
nales de son plan de civilisation; Christophe qui avait,
dit-on, l'idée d'angliciser son royaume et montrerait une
sympathie marquée pour le protestantisme, ne négligeait
pas le concours que porte la religion à tout civilisateur de
peuple. Boyer montra non seulement de l'indifférence,
mais une prévention visible contre l'influence du prêtre
sur les esprits. Cette prévention fut cause que, durant
ses vingt-cinq années de pouvoir, il éluda constamment
de régulariser les relations de l'Église d'Haïti avec le
Saint-Siège. « En mars 1836, dit Sir Spencer St. John,
le docteur England négocia un concordat par lequel le
Pape fut reconnu chef de l'Église d'Haïti, avec pouvoir
de confirmer la nomination des évêques. Cet arrange-
* Lustant Pradines : Recueil des Lois et Actes du Gouverne-
ment d'Haïti, années 1834-39, Nos. 1445, T474, et 1477.
338 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
ment eut d'ailleurs peu d'effets pratiques; car le clergé,
sans contrôle, était un vrai scandale pour tout bon ca-
tholique.»*
Mais ce diplomate anglais se trompait, en parlant de
ce concordat comme d'une convention définitivement con-
clue entre la Papauté et le gouvernement de Boyer. Ce
ne fut qu'un projet et il n'aboutit point. Cela ressort
pleinement d'un rapport de M. Beaubrun Ardouin, Se-
crétaire d'État des Cultes, au Président d'Haïti, portant
la date du 28 mars 1845.'
La police des villes et des campagnes fut absolument
négligée et surtout insuffisante. Le peuple, confiné aux
travaux agricoles, était en même temps abandonné aux
plaisirs grossiers des danses africaines et aux pratiques
superstitieuses. Sous ce dernier point, rien ne fut changé
à l'administration de Pétion, qui avait pris le contre-pied
des gouvernements de Toussaint-Louverture, de Dessa-
lines et de Christophe. « Ceux qui voulaient tout-à-fait
s'affranchir de la surveillance, abandonnaient des ter-
rains en culture et allaient vivre au fond des bois, où
leur existence devenait longtemps ignorée.»* On eût dit,
vraiment, que tout était mené de façon à faire reculer les
noirs à la sauvagerie ancestrale.
Si la police était insuffisante, l'armée était, par contre,
surabondante. Non seulement le peuple n'était pas libre
d'adopter tel genre d'activité économique qu'il jugeait
* Spencer St. John : Hayti or the Black Republic, p. 84.
"Thomas Madiou: Histoire d'Haïti (années 1843-46), p. 255.
• Edmond Bonnet : Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
p. 337.
et la République d'Haïti 339
plus convenable à ramélioration de son état matériel,
mais il fut en outre assujetti à un service militaire dont
la durée n'était réglée que par le bon plaisir présidentiel.
Après l'unification gouvernementale de l'île et la recon-
naissance de son indépendance par la France, Haïti fut,
en réalité, hors de toute crainte de guerre. Pourtant le
président Boyer maintint le cadre de l'armée aussi large
que durant les périodes les plus belliqueuses de notre
histoire. Sur une population qu'on évaluait à sept ou
huit cent mille habitants, il y avait 45,000 hommes as-
treints au service militaire, soit beaucoup plus du tiers
des adultes mâles, en s'appuyant sur les probabilités ra-
tionnelles de la démographie. Il est vrai que cet effectif
fut rarement présent sous le drapeau. Lorsque l'orga-
nisation de la police et de la gendarmerie est défectueuse,
on ne peut jamais compter sur l'exactitude des soldats à
se présenter au service. C'est égal ; il suffit qu'un cam-
pagnard soit enrôlé pour que son travail souffre d'inter-
ruptions fréquentes, l'empêchant d'entreprendre toute
culture réclamant un soin constant et régulier. Boyer
disait, dans ses circulaires, que « le recrutement ne doit
porter que sur les jeunes gens non attachés à la culture.»
Mais comme le service militaire a toujours pesé sur -les
campagnards, l'arithmétique politique, en comparant le
chiffre de la population avec celui de l'armée, démontre
qu'on ne pouvait guère exempter les travailleurs agricoles
du poids de l'impôt du sang. En réalité, le président
Boyer fut le véritable créateur du régime militaire dont
la plaie inguérissable empoisonne encore notre orga-
340 M. Roosevclt, Président des États-Unis,
nîsme national. C'est un fait incontestable, si on entend
par système ou régime militaire un ordre de choses où
l'administration, en pleine paix, maintient une armée dont
reffectif ne répond à aucun besoin actuel, n'existant que
pour mettre en relief les officiers d'un grade élevé, à
qui est laissée une prééminence générale sur l'autorité
civile.
Les gouvernements précédents, étant toujours en
guerre ou redoutant une invasion française, peu probable
d'ailleurs, avaient peut-être une excuse plausible pour
tenir sur pied* une armée aussi forte que possible. Après
1825, il n'y restait pas même un prétexte au président
Boyer. Nous avons déjà vu comment Toussaint-Lou-
verture réduisit l'effectif de l'armée à environ quatorze
mille hommes pour toute l'île, en 1801. Sous le gouver-
neur noir, après la malheureuse exécution de son neveu
Paul Louverture, il ne resta dans toute l'armée haïtienne
qu'un seul général de division ; Boyer, après Pétion, avait
semé les brevets avec une profusion qui ne s'est fait
oublier, dans la suite, que par l'exagération même du
mal.
Le président, qui travailla constamment à refouler le
peuple dans un état d'infériorité sociale de plus en plus
accusée, détestait en même temps les blancs contre les-
quels il avait une prévention irrémédiable. « Le général
Boyer. dit Sir Spencer St. John, montra un talent consi-
dérable durant son administration ; mais il était essen-
tiellement d'un esprit étroit, imbu de préjugés contre les
étrangers. Durant les dernières dix années de son gou-
et la République d'Haïti 341
vernement, il avait conçu le projet de les chasser légale-
ment d'Haïti, en leur refusant de nouvelles licences de
faire le commerce; mais quoiqu'il réussît dans une cer-
taine mesure, il accrut le nombre des mécontents contre
lui ; car ses compatriotes ne sont capables de conduire
avec succès que le commerce de détail et ont besoin des
étrangers pour les plus grandes opérations commercia-
les.»*
Sir Spencer St. John, qui vivait dans un monde où la
tradition fait de Boyer un chef d'État émérite, ne parle
de son talent d'administrateur qu'en subissant l'influence
ambiante. Quand, au contraire des idées qu'il avait ac-
quises par sa longue initiation, en Haïti, le diplomate
anglais jetait les yeux sur les rapports officiels de ses pré-
décesseurs, qui avaient été les témoins de cette adminis-
tation talentueuse du président Boyer, il tressaillait ; mais
il passait outre. « Je suis absolument incapable, dit-il,
de concilier la tradition avec les rapports faits sur l'état
des affaires d'Haïti à cette époque. Après vingt années
de paix, le pays est représenté comme dans un état de
ruine, sans commerce ni ressources d'aucune sorte; tous
les emplois publics sont livrés au péculat et à la concus-
sion ; une armée de 45,000 hommes, d'après le budget et
composée en réalité de peu de soldats et beaucoup d'offi-
ciers se partageant les sommes votées. Il me semble que
}e lis l'histoire des temps plus récents et non celle des
jours tranquilles de la République d'Haïti.»^ On avoue-
* Sir Spencer St. John : Hayti or the Black Republic, p. 86.
* Ibidem, p. 84.
342 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
ra que les rapports officiels des consuls anglais, con-
temporains du gouvernement de Boyer, ne le cèdent en
rien aux vitupérations de Schœlcher ou aux critiques
mesurées du général Bonnet.
Le talent du président ne consistait, en somme, qu'à
tromper l'étranger sur la réalité des choses haïtiennes,
afin de se créer une opinion favorable. Tous ses héri-
tiers politiques ont constamment employé le même sys-
tème. « Jaloux de maintenir cette bonne opinion, qui
flattait son amour-propre, Boyer s'attachait, dans ses
actes publics, à proclamer les principes d'un libéralisme
éclairé; mais ces écrits étaient faits seulement en vue de
l'étranger. On ne pouvait, disait-on, conformer à ces
principes le régime intérieur d'un peuple à part, d'un
peuple exceptionnel, comme on ne cessait de qualifier
cette création nouvelle dans le monde d'une république
de noirs s'administrant elle-même. Très chatouilleux à
l'endroit de son pouvoir, le président s*attachait surtout
à se maintenir, sans se préoccuper de l'avenir; après moi
le déluge, avait-il dit; parole malheureuse qui avait cir-
culé.»*
Fermons le chapitre sur cette dernière citation d'Ed-
mond Bonnet, citation textuelle, où les mots sont souli-
gnés par l'auteur même. Inutile de dire quelle pénible
influence un règne de vingt-cinq années, appliquant sys-
tématiquement un tel régime politique, a exercé et exerce
encore sur la destinée du peuple haïtien. Mais il n'y a
* Edmond Bonnet: Souvenirs Historiques du Général Bonnet,
et la République d'Haïti 343
rien d'éternel id-bas. Les mécanismes les mieux organi-
sés tombent et se détraquent, quand l'abus en est poussé
à l'extrême, comme c'est la tendance naturelle de tout
courant auquel aucune résistance n'est opposée.
Enfin, de la minorité même qui reconnaissait Boyer
comme im chef de parti, dont la présence au pouvoir
était indispensable aux intérêts de la société, il s'éleva
une opposition de plus en plus intransigeante. Le prési-
dent, tout en protégeant ses amis, le prenait de trop haut
avec ceux qui étaient plus éclairés que lui. Ceux-là se
délièrent peu à peu de la discipline, qui le fit si long-
temps rester à leur tête, sans autre titre que son audace
de tout entreprendre contre les intérêts du peuple et d'a-
vantager ouvertement son monde. La révolution de 1843
vint lui montrer enfin que ce pouvoir dont il avait fait un
si malheureux usage, ne devait pas durer à toujours.
Il s'embarqua pour l'étranger avec la conviction que
la nation haïtienne, divisée et démantibulée par son ad-
ministration d'un quart de siècle, ne tarderait pas à som-
brer dans l'abîme de l'anarchie et des luttes fratricides.
C'est surtout alors qu'il dut répéter, une nouvelle fois, le
mot de la Pompadour attribué à Louis XV : « Après moi
le déluge ! ... »
Les PRÉsroENTS Éphémères
Comme il fallait le prévoir, la chute de Boyer plongea
le pays dans un état chaotique. Pour que le peuple haï-
tien ait pu en sortir, sans réaliser la prédiction de l'an-
cien chef d'État, il faut qu'il y ait eu en lui une vitalité,
344 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
une force de résistance peu commune. La révolution
triomphante se trouva inhabile à refaire ou effacer
Tœuvre de Boyer qu elle ne pouvait pas non plus conti-
nuer. Après des discussions longues et fleuries, où l'his-
toire ne rencontre presque rien à glaner, la Constitution
de 1843 remplaça celle de 1816, en apportant une grande
restriction au pouvoir personnel du chef d'État et au
régime militaire.
Plusieurs réformes d'une haute portée furent inscrites
dans ce nouveau pacte constitutionnel. Le rétablisse-
ment de Torganisation municipale pourrait être de la plus
heureuse influence pour civiliser peu à peu l'administra-
tion du pays. L'impôt sur le café fut aboli. C'était une
résolution dictée par la justice et frappée au coin de la
prévoyance sociale. L'abandon en est une honte qui pèse
sur les trois générations qui ont conservé cet impôt jus-
qu'à nos jours. Malheureusement, les principaux hom-
mes politiques de 1843 firent preuve de fâcheuses incon-
séquences, lesquelles masquèrent aux yeux du peuple
tout ce qu'il y avait de salutaire dans les réformes appor-
tées à l'organisation politique du pays. David St-Preux,
Hérard Dumesle et d'autres n'avaient pas sitôt touché à
la coupe du pouvoir qu'ils en furent grisés. Quoique im-
patients, hier, de l'omnipotence de Boyer, en dénonçant
le système militaire en des tirades enflammées, ils s'af-
fublèrent d'épaulettes et, sous ce travestissement, prirent
un air d*importance, montrèrent une superbe de nature
à scandaliser tout le monde.
Pour comble de difficultés, la question de couleur, ser-
et la République d'Haïti 345
vant de clef de voûte au gouvernement de Boyer, mais
dont il n'était point permis de parler publiquement, éclata
au grand jour et jeta un grand émoi dans les esprits.
Suivant Sir Spencer St. John, dès l'entrée de l'armée po-
pulaire à Port-au-Prince, cette malheureuse question
commença de faire naître d'angoissantes préoccupations
politiques. « Le général Dalzon alla même, dit-il, jus-
qu'à proposer de mettre à mort tous les mulâtres; mais
comme ceux-ci avaient encore la haute main, il fut ar-
rêté et disparut de la scène.»* Il fallait bien que ce gé-
néral fût un méchant homme, doublé d'un imbécile, pour
concevoir d'abord et dévoiler ensuite un projet si barbare
et dont l'exécution n'aurait pas un résultat moindre que
d'entraîner le complet arrêt du développement national
d'Haïti. Ce pays ne peut atteindre ses destinées que par
la coopération sincère du mulâtre et du noir. Tous ceux
qui désirent la destruction de l'un ou l'abaissement de
l'autre, sont, au même degré, des criminels travaillant à
l'abâtardissement de la nation haïtienne. Et puis, si le
général Dalzon avait pensé et exprimé de telles horreurs,
quelle sottise et quelle témérité, quand les mulâtres
étaient encore, à la chute de Boyer, les seuls vrais maîtres
du pays! Aussi sa foudroyante disparition, sans procès
ni jugement, pour la punition d'une menace peut-être
inconsidérée, montra-t-elle que Boyer pouvait applaudir
les riviéristes et, embouchant la trompette cornélienne,
leur crier de Kingston :
. , ,A ce noble trait, je reconnais mon sang!
* Spencer St. John : Hayti or the Black Republic, p. 87.
346 Af. Roosevelt, Présidetit des États-Unis,
Enfin Rivière Hérard, ayant le grade de commandant
et sans instruction, fut nommé président d'Haïti, par les
intrigues de ces mêmes hommes éclairés de 1843. Tout
en prêtant serment sur la nouvelle Constitution, il était
résolu à la briser. Il nomma un ministère composé de
quatre Secrétaires d'État, choisis parmi les hommes les
plus instruits de Tépoque. Mais dès son installation au
pouvoir, il eut à commencer une lutte sourde contre la
Constituante, déclarée en permanence, et les anciens par-
tisans avérés de Boyer, qui ne lui pardonnaient pas la
prise d'armes de Praslin. «A Port-au-Prince, dit Ma-
diou, les citoyens Beaubrun Ardouin et Céligny Ar-
douin, ci-devant décrétés d'accusation et mis en liberté
depuis peu, quoiqu'ils n'apartinssent pas au parti cons-
titutionnel, travaillaient de concert avec ce parti, à la
ruine du président; ils étaient réputés les chefs du parti
boyériste.»* On préparait, d'un côté un coup d'État et,
de l'autre, une insurrection, quand survint la nouvelle
que, dans la nuit du 27 février 1844, la partie orientale
de l'île avait proclamé une révolution, en se déclarant in-
dépendante de la république d'Haïti.
Les Dominicains, — comme s'appelleront les sépara-
tistes, après avoir nommé le nouvel État « République
dominicaine », — avaient accepté d'être gouvernés par les
Haïtiens, dans l'espoir de trouver, dans l'organisation de
la partie occidentale, un appui tutélaire contre l'invasion
étrangère et capable d'assurer leur développement ma-
tériel, intellectuel et moral. Le régime militaire de
^Madiou: Histoire d'Haïti (années 1843-46), note de la page 74.
et la République d'Haïti 347
Boyer, la fermeture arbitraire de l'Université de Santo
Domingo, qui était fière d'être la métropole intellectuelle
des Antilles espagnoles et de l'Amérique du Sud, les
mœurs familiales incorrectes, l'esprit irréligieux de l'an-
cien président et des hauts fonctionnaires qu'il leur
envoyait, tout avait contribué à les désenchanter, à
les dégoûter. Rivière Hérard, ayant entrepris une
tournée chez eux, avant même son élection définitive
à la présidence, se conduisit si mal qu'ils résolurent
enfin de se séparer des Haïtiens. D'où cette levée de
boucliers.
Le nouveau président partit de Port-au-Prince, le 14
mars, à la tête de trois divisions, formant un effectif
d'environ trente mille hommes, pour aller combattre la
révolution dominicaine. Cette campagne où une armée
soi-disant organisée marchait contre des troupes impro-
visées, des volontaires qui ne pouvaient faire qu'une
guerre d'embuscade, ne comptant, pour résister, que sur
leur courage et leur patriotisme, fut conduite par Rivière
d'une façon ridicule. Le président qui n'avait aucun ta-
lent, aucune expérience militaire, était mal soutenu par
les chefs des deux autres divisions qui, comme d'anciens
généraux, voyaient d'un œil aigri qu'il fût arrivé à la
présidence, sans avoir été même colonel. Mais le pis est
qu'il s'occupait plus des intrigues politiques que de la di-
rection de l'armée: Hérard Dumesle, son parent et mi-
nistre de la guerre, avait provoqué, contre l'Assemblée
Constituante, une protestation des officiers militaires d'un
grade supérieur. Il est vrai de dire que cette assemblée
348 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
n'avait effectivement rien à faire, après le vote de la
Constitution et l'élection du président; mais il apparte-
nait peu à des militaires sans mandat d'en réclamer la
dissolution, qui eut lieu dans les formes les plus arbi-
traires. Par une proclamation du 30 mars 1844, le pré-
sident d'Haïti, ayant assumé la charge d'une dictature,
déclara qu'il était le serviteur du peuple!. . . On ferma
les bureaux des municipalités et les salles de réunion de
l'Assemblée Constituante, dont une garde militaire prit
possession. On ordonna à tous les constituants de
rejoindre larmée dans les vingt-quatre heures. Toùf
ce désordre gouvernemental eut lieu contrairement à
lopinion de la majorité du Cabinet; mais le ministre de
la guerre, avec ladhésion du président, ne faisait qu'à
sa tête.
Déjà une insurrection avait éclaté dans le département
du Sud menée par Acaau, un ancien lieutenant de gen-
darmerie. C'était un noir et il s'était proclamé « général
en chef des réclamations du peuple.» Les bandes qui lui
obéissaient, portaient le nom de « l'armée souffrante.»
Malgré la résistance énergique des autorités civiles et
militaires, ces hommes armés de pique mais courant à la
mort avec furie, mirent les troupes du gouvernement en
déroute et s'emparèrent bientôt de la ville des Cayes. On
craignait qu'ils ne vinssent camper devant les portes
de Port-au-Prince, et ne finissent par envahir la ville.
Ils furent heureusement arrêtés, à Aquin, par les géné-
naux Riche et Geffrard. Cependant ils conservèrent
leurs positions aux Cayes et occupèrent le pont de Mira-
et ta République d^Haïti 349
goâne. Mais la conspiration de la capitale marchait. Le
général Pierrot, commandant une des trois divisions de
l'armée expédiée contre les Dominicains, arrivé près de
Saint- Jague, se vit dans l'impossibilité de poursuivre sa
marche. Mettant son insuccès au compte de Timpéritie
du président Rivière, il s'en retourna au Cap, sans l'en
aviser, avec l'idée d'aller former un État séparé, dans le
Nord, en réminiscence de l'époque de Christophe. Il se
mit en révolte ouverte contre son chef, dès que celui-ci
eût envoyé l'ordre de l'arrêter.
Les ancient bovéristes et les amis des institutions fou-
lées aux pieds et violées par Rivière se coalisèrent contre
lui. Les premiers, hommes intrigants à la tête de qui
étaient les deux Ardouin, convaincus que Boyer ne pou-
vait plus ressaisir le pouvoir, combinèrent le plan de le
garder entre leurs mains, sous le couvert d'un président
noir mais ignorant, leur laissant la direction effective du
pays et se contentant des jouissances matérielles et des
honneurs extérieurs de la présidence. Ils s'évertuèrent
d'abord pour calmer les inquiétudes de la société, qui
tremblait, ayant appris que l'intention d'Acaau était d'ex-
terminer tous les gens de couleur. « Ils ajoutèrent, dit
Madiou, qu'Acaau désirait simplement qu'un chef noir
fût nommé président d'Haïti, afin de contenter les mas-
ses, qui ne demandaient qu'à déposer les armes, aussitôt
qu'on aurait fait droit à leurs réclamations. On jeta en
avant le nom de Guerrier, dont les sentiments d'honnê-
teté et de modération étaient connus des hommes de cou-
leur; c'était, disait-on, le seul noir qui fût assez influent
350 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
pour arrêter la marche rapide des insurgés et préserver
la capitale d'une dévastation complète.»^
Le général Guerrier était chargé de la garde du palais
présidentiel, en Tabsence de Rivière. Les conspirateurs
formèrent le projet de proclamer la révolution le 2 mai ;
mais le coup ne fut frappé que le lendemain. Ayant à leur
tête Beaubrun Ardouin, ils se présentèrent au Palais Na-
tional et déclarèrent à Guerrier qu'ils étaient délégués
par la ville de Port-au-Prince pour lui offrir la prési-
dence. (( Guerrier, à moitié ivre, dit Madiou, répondit
qu'il n'acceptait pas la présidence, qu'il ne voulait pas
trahir Rivière Hérard, son ami.» Ils firent des repré-
sentations tellement pressantes aux vieux général, noir
et illettré, en lui persuadant que « lui seul pouvait sauver
la patrie,» que celui-ci finit par se laisser convaincre et
accepta la première magistrature de l'État, toujours à
moitié ivre ! . . .
Dès le 26 avril, le général Pierrot, dans le département
du Nord, avait proclamé Guerrier président d'Haïti.
Tout s'arrangea donc, après qu'Acaau, quoique avec ré-
serves, eut accepté les faits accomplis. Ayant conservé
son grade de général de division et une pension qui lui
permettait de vivre à l'aise, Rivière consentit à s'embar-
quer pour la Jamaïque devenue, à partir de Boyer, le re-
fuge de tous les chefs d'État haïtiens, battus par la tem-
pête révolutionnaire.
Au moment où, le 3 mai, les doctrinaires de la poli-
tique haïtienne eurent proclamé Guerrier président
* Madiou : Histoire d'Haïti, p. 156.
et la République d^ Haïti 351
d'Haïti, Hérard Dumesle, déconfit mais judicieux, se li-
vra à un emportement bien concevable. « C'est une dé-
rision, s'écria-t-il, Beaubrun Ardouin gouvernera sous le
nom de Guerrier.»^ En effet, le système de Boyer était
repris en sous-œuvre, sous une forme d'autant plus per-
nicieuse qu'elle est hypocrite et soigneusement déguisée.
Aussi est-il incompréhensible qu'un historien aussi clair-
voyant que Madiou, ayant fourni lui-même tous les élé-
ments propres à établir un jugement sur l'avènement de
Guerrier au pouvoir, ait pu écrire que « par la révolution
du 3 mai, la suprématie noire fut établie incontestable-
ment.» Toutefois cet avènement était un signe des
temps. Il signifiait que la fraction haïtienne qui avait
conservé le pouvoir d'une façon exclusive, depuis l'assas-
sinat de Dessalines, dans l'Ouest, et le suicide de Chris-
tophe, dans le Nord, sentait la nécessité de donner une
satisfaction, même purement apparente, à la majorité du
pays, représentée par les noirs. Le signe caractéristique
d'un tel changement fut l'adjonction de Louis Etienne
Lysius Salomon, alors le chef avéré des noirs des Cayes,
dans une commission destinée à pacifier le Sud.
La dictature fut accordée à Guerrier, qui en exerça
parfois les prérogatives; mais il était toujours mené par
ceux qui l'entouraient. Un Conseil d'État fut établi.
Beaubrun Ardouin, qui était l'âme du nouvel ordre de
choses, fut bientôt nommé secrétaire d'État de la Justice,
des Cultes et de l'Instruction publique, à la place d'Ho-
noré Féry, un des citoyens les plus honnêtes et les plus
* Madiou : Histoire d'Haïti, p. 159.
352 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
éclairés de cette époque. Ne faisant point parti du
groupe boyériste, il ne pouvait guère compter sur la sym-
pathie des doctrinaires. La démocratie haïtienne se rap-
pellera avec gratitude que c*est à Féry qu'elle doit la créa-
tion des lycées du Cap et des Cayes, avec le commence-
ment de la restauration de l'Instruction publique en Haïti.
Le président Guerrier, vieux et inconscient, ne s'occu-
pait de rien. Il restait plutôt à Saint-Marc. Livré à la
discrétion de son secrétaire particulier, J. B. Dupuy, qui
était la ficelle par laquelle on faisait jouer la machine
présidentielle, il signait les lettres et les actes qu'on lui
présentait, sans y rien comprendre. Ordre du jour, ordre
d'arrestation, ordre d'exécution sommaire, tout était si-
gné du président, qui ne s'en doutait point. « Le Prési-
dent Guerrier, dit Madiou, ne savait déjà plus ce qu'il
signait; la vieillesse, la maladie l'avaient tellement acca-
blé, qu'il n'agissait que machinalement.» Le pauvre
vieillard mourut, le 15 avril 1845, après un règne nomi-
nal de onze mois.
En vertu de l'article 10 du décret dictatorial instituant
le Conseil d'État, et sur la communication du Conseil des
Secrétaires d'État, lui annonçant la mort de Guerrier,
ce corps réuni à Port-au-Prince, nomma le général Pierrot
à la présidence d'Haïti.
Le nouveau président, qui ne savait même pas signer
son nom, appelé à la première magistrature de l'État, à
1 âge de quatre-vingt-quatre ans, fut encore moins capable
que son prédécesseur de comprendre le rôle qu'il avait
à jouer, à la tête d'une jeune nation, en face de tant et
et la République d'Haïti 353
(le si difficiles problèmes politiques à résoudre, avant
de pouvoir marcher d'un pas ferme dans la voie des
peuples civilisés. Après avoir fait célébrer les funérailles
de Guerrier à St-Marc, il y fit appeler le Conseil d'État
et les Secrétaires d'État, et leur témoigna son désir de
prêter serment là où il se trouvait. Il partit toutefois
pour la capitale, où il arriva le 8 mai, et fut reçu avec
des ovations excitées en grande partie par la curiosité
qu'on éprouvait de le voir. C'était d ailleurs un beau
vieillard, africain de pur sang, aux traits réguliers et
à la physionomie d'un honnête patriarche.
Son premier acte fut d'établir une commission chargée
de dresser un inventaire ou plutôt un bilan, fixant la
situation générale du pays. Mais l'idée, excellente en
soi, était impraticable, avec les éléments qui l'entouraient.
Personnellement, il ne savait par où commencer, pour
entamer pareille entreprise. D'ailleurs il ne sembla pas
comprendre ce qu'il venait faire au palais de la prési-
dence. Il aurait été bien embarrassé de dire ce que signi-
fiaient tous les papiers que l'on publiait avec sa préten-
due signature. Il n'eut qu'une seule préoccupation, réta-
blir dans notre giron national les Dominicains qu'il ap-
pelait (( les fils dénaturés de la patrie.» Mais ce n'était
qu'une préoccupation de vieillard.
Il s'ennuyait enfin de la vie présidentielle qu'il menait
à la capitale. Un beau jour, la population de Port-au-
Prince vit sortir du Palais le vieux chef d'État candide
et silencieux. Il s'achemina vers la porte Saint-Joseph
qu'il franchit, sans éclat, en avisant les soldats du poste
354 M' Roosevelt, Président des États-Unis,
qu'il allait au Cap! Les aides de camp et le personnel
du Palais, qui n'en eurent jusque là aucun avertissement,
en furent bouleversés et ahuris. Ils s'élancèrent à sa
suite dans un désordre facilement imaginable. Il con-
tinua tranquillement pour le Cap, au grand scandale et
à la stupéfaction de tout le monde.
Deux jours après son départ, une émission de huit
cent mille gourdes de papier-monnaie fut décrétée par
le Conseil d'État, et c'est au Cap-Haïtien, le 2 juin sui-
vant, qu'il promulgua ce décret. C'était la première
émission de billets de caisse faite après la chute de Boyer.
Le Conseil d'État, qui avait peu fonctionné sous Guer-
rier, vota plusieurs décrets, en juillet 1845, remettant en
vigueur presque toutes les lois du temps de Boyer que le
gouvernement provisoire de 1843 avait modifiées ou
abrogées. Il rétablit le droit d'exportation sur le café,
tandis qu'il exonérait les bois de campéche, de gaïac, de
fustic ou fustet, etc., de l'impôt territorial. C'était une
réaction en règle, vers la politique économique de Boyer.
Les Dominicains, constatant la désorganisation dans
laquelle se trouvait Haïti, crurent qu'ils pouvaient passer
de la guerre défensive, où ils avaient pris avantage, à
la guerre offensive, qui leur permettrait de reprendre
les anciennes limites de la colonie espagnole de Saint-
Domingue. Dans un premier élan, ils s'emparèrent de
plusieurs positions fortifiées et des circonscriptions mili-
taires de Hinche et de Las Cahobas; mais ils furent,
avant longtemps, repoussés et refoulés jusqu'à Azua.
Le général Jean Paul, secrétaire d'État de l'Intérieur,
et la République d^ Haïti 355
qui avait suivi le président Pierrot au Cap, voyant que
tout allait mal, résolut de s'en retourner à Port-au-Prince.
En effet, une nouvelle conspiration s'ourdissait à la ca-
pitale. Les conspirateurs, sachant qu'ils étaient dénon-
cés, se réunissent et partent pour Léogane dont ils s'em-
parent. Ils font tirer le canon d'alarme et se tiennent
en armes ; mais ils sont bientôt attaqués et la ville de Léo-
gane tombe aux mains des troupes gouvernementales . . .
Ces événements se déroulèrent avec une rapidité surpre-
nante. Une vingtaine de prisonniers furent exécutés sur
les lieux. Des patrouilles parcoururent l'arrondissement
de Léogane et massacrèrent les fuyards ou ceux que l'on
considérait comme tels. « Ce fut, dit Madiou, une ex-
termination générale dont le président Pierrot aura lui-
même horreur, quand il en apprendra la nouvelle.»*
Afin, sans doute, de ne plus permettre que le Conseil
des secrétaires d'État continuât à sévir si rigoureusement,
en dehors de lui, tandis qu'il ne voulait pas retourner à
Port-au-Prince, Pierrot, par un arrêté du i*' novembre
1845, transporta au Cap-Haïtien le siège du gouverne-
ment. C'était un acte impolitique et injustifiable. En
* Madiou: Histoire d'Haïti, p. 350. L'auteur ajoute en note:
c Le citoyen Céligny Ardouin, l'un des hommes les plus achar-
nés contre les riviéristes, disait souvent devant moi, à cette
époque: 'Les révoltés de Léogane étaient, il est vrai, des bri-
gands; mais faut-il reconnaître qu'ils étaient de fameux mu-
lâtres dont le sort doit être déploré.* »
Hélas! Céligny Ardouin qui plaignait ainsi ses congénères
disparus, ne leur pardonnait pourtant pas d'avoir renversé Boyer
et d'être surtout de sincères libéraux: d'oii l'épithète de 'bri-
gands ' qu'il leur inflige. C'étaient pour lui des renégats.
356 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
vain le naïf vieillard, ou ceux qui le conduisaient, cher-
chèrent-ils à se rattraper, en défendant ci les propos de
couleur tendant à semer la division entre les Haïtiens » :
sa chute fut décidée immédiatement, après que l'arrêté
du i**" novembre fût connu à Port-au-Prince. Le pre-
mier avertissement en fut donné par un incendie allumé
dans la nuit du lo novembre, dans le but de brûler le
plus riche quartier de la ville. Le mécontentement s'aug-
mentait de plus en plus. Devant l'obligation imposée aux
port-au-princiens, qui n'y étaient pas accoutumés, à voya-
ger au Cap et pour le service public et, encore plus sou-
vent, pour aller se défendre de prétendues conspirations,
les cœurs se gonflèrent de colère et de désaffection. La
mesure déborda, quand le président eut annoncé son in-
tention d'entreprendre une nouvelle campagne contre les
Dominicains.
Le général Riche, noir incapable, qui s'était promis de
succéder quand même au vieux Pierrot, commença à cons-
pirer ouvertement à Port-au-Prince, ayant avec lui le
général Dupuy, un des membres influents du parti boyé-
riste. Le coup fut surtout monté à Saint-Marc. Lors
donc que, le 27 février 1846, les troupes furent réunies
sur la place d'armes, pour lever la marche contre la Ré-
publique dominicaine, elles proclamèrent plutôt la dé-
chéance de Pierrot, en acclamant Riche président d'Haïti.
Une délégation fut dirigée à Riche, pour lui remettre
l'acte par lequel le peuple et les troupes de TArtibonite
lui avaient décerné la présidence. Toutes les autorités
militaires, tous les grands politiciens et une foule de
et la République d'Haïti 357
citoyens étaient réunis au Palais National de Port-au-
Prince. La dépêche de Saint-Marc, adressée au Prési-
dent de la République d'Haïti, Riche, fut lue à l'assistance,
qui resta hésitante et muette. Bientôt les choses mena-
cèrent de tourner mal ; on eut Tair de se chamailler. Mais
tout finit par la proclamation de Riche comme président
d'Haïti.
Par un acte du i**" mars 1846, le général Riche accepta
la haute fonction de Président d'Haïti. Il remit en vi-
gueur la Constitution de 1816, avec les modifications né-
cessaires pour l'adapter à la situation. Le Conseil d'État
fut transformé en Sénat et le nombre des Secrétaires
d'État fut maintenu tel qu'il existait depuis la Constitu-
tion de 1843.
Une délégation fut envoyée au Cap, pour notifier à
Pierrot sa déchéance. Il resta quelques jours à se con-
vaincre de la réalité de sa déposition de la présidence.
Enfin, on réussit à le persuader de se démettre. Il se
retira sur son habitation, située à «Camp-Louise, dans la
plaine du Cap, où il se tenait habituellement, même pen-
dant sa présidence dérisoire. C'était le 24 mars 1846.
Le même jour, le président Riche prêta serment aux
mains du président du Conseil d'État transformé en Sé-
nat. Dans le Sud, le général Acaau hésitait à adhérer
au mouvement de Saint-Marc. Il fut bientôt assailli par
les troupes de Port-au-Prince et de Léogane, sous la
conduite du général Samedi Télémaque. Se voyant im-
puissant à résister, Acaau se jeta dans les bois, où il
ne tarda pas à se brûler la cervelle, pour ne point tom-
3S8 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
ber vivant aux mains de ses ennemis. Ainsi finissait,
avec Tavènement de Riche au pouvoir, le revendicateur
brutal des droits du peuple, qu'il ne comprenait que
grossièrement et qu'il compromettait plutôt, les plaçant
dans une compétition matérielle pour les charges et les
fonctions publiques, que les noirs eussent ou non les
capacités ou la moralité requises pour exercer ces charges
au bénéfice de la communauté.
Le gouvernement de Riche n'a duré qu'une année.
Déjà ce qui restait de riviéristes militants avaient été
assagis ou écrasés. Aussi bien, le pays entra-t-il dans
un calme relatif. Il n'eut pas le temps d'user d'une
grande influence sur l'état politique et social de la nation
haïtienne. Il ne diminua pas les charges qui pesaient
sur les populations rurales; mais il ne les augmenta pas
non plus. Son administration, quoiqu'on puisse dire,
laissa moins à désirer que celles de ses prédécesseurs.
Le seul fait d'avoir rétabli les formes constitutionnelles,
en renonçant au pouvoir dictatorial dont avaient usé
Guerrier et Pierrot, après Rivière, suffit pour mettre le
gouvernement de Riche sur une ligne supérieure. Mais
là s'arrête son mérite. Incapable et vieux, Riche n'a été
qu'un fantôme de chef d'État. Sa présence au pouvoir
n était que le jeu d'une politique désastreuse dont l'appli-
cation persévérante explique que le peuple haïtien ait
traversé tout un siècle en piétinant sur place, dans une
stagnation dégradante et contristante. Le président, ne
voyant dans sa haute position que les facilités de jouis-
sances dont son grand âge devait plutôt le détourner.
et la République d'Haïti 359
s'y jeta éperdûment. Il laissait les rênes du pouvoir
entre les mains de ses ministres. Ceux-ci n'en avaient
encore fait qu'un usage modéré, mais qui sait ce qui en
sortirait plus tard? Ce point d'interrogation a fait dire '
à l'un de nos hommes politiques les plus remarquables
que « Riche mourut à temps.»
SOULOUQUE
Le 27 février 1847, Riche s'éteignait subitement sans
qu'on pût déterminer la cause exacte de sa mort. Le
Sénat, convoqué pour l'élection d'un nouveau président,
se trouva en face de la double candidature du général
Jean Paul et du général Souffrant, le premier très éclairé
et le second d'une capacité notable pour l'époque. La
majorité du peuple montrait une méfiance obstinée contre
l'avènement d'un homme de couleur à la présidence.
Les noirs craignaient de retomber dans l'état de nullité
politique où les reléguait le général Boyer, et d'où ils
avaient commencé à émerger, depuis Guerrier. Malheu-
reusement, les masses ignorantes ne pouvaient guère
comprendre qu'il vaut mieux, pour elles, d'être gou-
vernées par un mulâtre éclairé et de bonne foi que d'a-
voir, au faîte du pouvoir, un nègre illettré, servant d'ins-
trument à ceux qui gouvernent sous son nom. Elles ne
demandaient qu'une chose : avoir à la présidence un noir,
dont la face leur laissât la fierté de voir qu'elles étaient
représentées au sommet du gouvernement. De là vint
qu'on les satisfaisait aisément, pourvu qu'on leur don-
360 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
nàt un chef d'État noir. Les doctrinaires, qui avaient
eu le pouvoir effectif, sous les présidences nominales de
Guerrier, de Pierrot et de Riche, connaissaient cet état
d'âme de la majorité et s'arrangeaient en conséquence.
Ils s'entendirent pour éliminer les deux candidats noirs
pouvant également se passer de leur direction. Après
trois jours, pendant lesquels les votes du Sénat se parta-
geaient exactement entre le général Jean Paul et le gé-
néral Souffrant, sans qu'une transaction vînt faire pen-
cher la balance d'un côté ou de l'autre, le nom du géné-
ral Soulouque surgit inopinément et, en un tour de scru-
tin, il fut élu sans aucune compétition !
Soulouque était absolument illettré; et, c'est comme
monarque qu'il commença à griffonner machinalement
son nom, en guise de signature. Il avait été dans l'escorte
de Lamarre, qui résista à Port-de-Paix et surtout au
Môle St-Nicolas, contre Christophe, en faveur de Pétion,
durant la scission du Nord et de l'Ouest. Transporté à
Port-au-Prince, après l'évacuation du Môle, il fit partie
de la garde de Pétion et, plus tard, de celle de Boyer,
durant tout son règne. Il était devenu le chef de la garde
présidentielle, et il montrait une telle bonhomie que l'on
croyait que son tempérament, joint à ses traditions poli-
tiques, devait en faire un instrument commode. « Le 2
mars, les ministres éclairés de feu le général Riche, dît
Spencer St. John, choisirent, comme Président de la Ré-
publique, un chef de la garde, du nom de Soulouque. Il
était ignorant et stupide, entièrement incapable de rem-
plir aucune fonction publique; mais on dit qu'il était
et la République d'Haiti 361
choisi comme un instrument, qui pût être facilement ma-
nié par les ministres.»*
Une fois chef d'État, Soulouque se révéla un Sixte-
Quint. Il commença à placer ses créatures personnelles
dans toutes les positions militaires où il fallait des offi-
ciers d'un grand dévouement. Il consolida si bien son
pouvoir, que ses ministres n'eurent plus d'influences ca-
pables de contrebalancer les siennes. Après une année
d'une lutte sourde mais persistante, entre les deux cou-
rants, il y eut un changement complet dans l'orienta-
tion de la politique. Un remaniement ministériel, dans
lequel prédominait l'opinion populaire, eut lieu, le 9 avril
1848. Pour la première fois, on vit dans un ministère
trois noirs contre un seul homme de couleur. Ce fut
un audacieux défi; et une révolution paraissait urgente,
indispensable. Les secrétaires d'État démissionnaires,
ainsi que leurs amis, s'en montrèrent scandalisés. Une
conspiration s'ourdit immédiatement et l'atmosphère poli-
tique de Port-au-Prince se chargea de gros nuages. L'in-
quiétude travaillait les esprits. Chacun sentait que l'o-
rage s'approchait et que le tonnerre éclaterait au moindre
choc de ces électricités de même nom.
Le 16 avril 1848, les anciens secrétaires d'État Céligny
Ardouin et Alexis Dupuy étaient au Palais National,
quand un coup d'arme retentit à l'intérieur de l'édifice.
L'histoire n'a point éclairci le fait de leur présence en
ce lieu, après qu'ils avaient cessé de faire partie du ca-
binet. Toujours est-il que ce coup de feu devint le
* Spencer St. John : Hayti or the Black Republic, p. 90.
362 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
signal d*un sauve-qui-peut général. Toutefois la garde
de la présidence tint ferme. L*ex-ministre Dupuy put
s'échapper saîn et sauf du Palais ; mais Céligny Ardouîn
tomba grièvement blessé. Au bord de mer se trouvaient
réunis et armés des centaines d'individus dont la plupart
étaient marqués parmi les plus ardents conspirateurs.
Même s'il n'y avait pas un plan de rassemblement d'a-
vance concerté, ces coïncidences en prenaient étonnam-
ment l'air. Les troupes du gouvernement chargèrent
les insurgés ou ceux qui paraissaient tels, par leur réu-
nion armée sur une place publique et leur résistance à
l'autorité. Le résultat de cette pénible échauffourée fut
le triomphe des forces gouvernementales. L'on rapporte
que ce fut un vrai carnage. A l'époque où les seuls doc-
trinaires ou plutôt les sectaires écrivaient et faisaient
l'histoire, on répétait que, le 16 avril 1848, il y eut une
tuerie de mulâtres à Port-au-Prince, comme on a per-
sisté, pendant longtemps, à répéter la légende d'une
tuerie de mulâtres par Christophe, dans le Nord. J'ai
eu des détails précis sur l'affaire du 16 avril 1848, par
un vénérable et vénéré ami, feu Durcé Armand, noir
éclairé, qui se trouvait dans les rangs des insurgés, et
qui n'a pu se sauver que miraculeusement. Il y a eu cer-
tainement conjuration; on était certainement en armes
contre le gouvernement.
C'est à partir de cette époque que M. Madiou aurait
raison d'écrire que la « suprématie noire » était établie,
pour durer plus de dix ans. Soulouque, entouré de mi-
nistres noirs non moins éclairés que ceux qui gouver-
et la République d'Haïti 363
naient sous le nom de ses quatre derniers prédécesseurs,
aurait pu réaliser en faveur des masses des réformes
propres à lancer le peuple haïtien dans la voie du pro-
grès ; mais ce n'était pas un homme à se laisser faire, ni
dans une voie ni dans Tautre, quels que fussent ses mi-
nistres. Son esprit étroit ne lui permettait, non plus, de
rien combiner ou imaginer pour l'amélioration nationale;
et le danger de l'ignorance au pouvoir resta aussi grand
et aussi nuisible pour le pays, qui eut à en subir les péni-
bles conséquences.
Comme Pierrot, le président Soulouque avait Tidée
fixe que Ion devait, coûte que coûte, faire rentrer le ter-
ritoire dominicain sous la domination haïtienne. A vrai
dire, les hommes politiques d'çilors, sans désirer un
triomphe qui consoliderait le pouvoir d'un despote, dont
ils ne tenaient pas la bride, croyaient généralement à la
nécessité de rétablir les choses sur le pied de 1843. ^^s ne
comprenaient pas que les Dominicains, ne parlant pas la
même langue que l'Haïtien, ayant la prétention d'appar-
tenir à une race supérieure, n'avaient accepté l'unification
de leur sort à celui de la nation haïtienne que dans un
accès de découragement, lorsqu'ils se jetèrent dans les
bras de Boyer, en 1822. Ils ne saisissaient pas que, ce
lien une fois rompu par l'arbitraire et les maladresses
de Boyer et de Rivière, il n'y avait aucune chance de le
renouer. D'ailleurs, il n'y aurait que désavantage pour
Haïti d'avoir à faire marcher les Dominicains dans son
giron national. Non seulement leur assimilation exige-
rait une sollicitude qui paralyserait sérieusement l'évo-
364 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
lution de THaïtien, mais les frais nécessaires à maintenir
une organisation et une administration uniformes dans
les deux parties de Tîle, pèseraient particulièrement sur
les masses haïtiennes, avec notre système d'impôt, et
elles en subiraient fatalement un accroissement de dé-
pression économique et sociale.
En avril 1849, Soulouque entreprit une campagne con-
tre les Dominicains. Il put s'emparer d'Azua et de Saint-
Jean ; mais il fut arrêté, à Ocoa, par le général Santanna.
Attaquée, son armée se mit en débandade, sans qu'on
puisse expliquer la cause d'une telle panique, quand les
troupes ennemies n'allaient pas au quart des forces haï-
tiennes. Le fait est que, dans l'armée de Soulouque, il
se trouvait des éléments hostiles et qui croyaient que le
triomphe définitif du président contre les Dominicains
serait contraire à leurs intérêts politiques. Ce fait met
en évidence une vérité sociologique du plus précieux en-
seignement. Un peuple, à l'état de simple juxtaposition
démographique, peut bien réussir dans la guerre défen-
sive, où il s'agit de lutter, de se battre pour la conserva-
tion de sa vie, de sa liberté et de ses biens; mais il ne
pourra jamais faire avec succès la guerre offensive, qui
est une forme supérieure de l'action belliqueuse, tout
le temps que l'intégration nationale n'aura pas atteint le
haut degré de perfection, créant des aspirations com-
munes et un intérêt social identique pour tous les mem-
bres de la communauté.
Ainsi battu, Soulouque réunit, tant bien que mal, les
tronçons de son armée d'invasion et s'en retourna à la
et la République d'Haïti 365
capitale, où il ne tarda pas à se faire proclamer empe-
reur, sous le nom de Faustin i*' ! On vota une Constitu-
tion impériale; une noblesse fut créée de toutes pièces.
C'était une répétition de la monarchie de Christophe,
d'autant plus ridicule que Ion était plus éclairé et plus
capable de discerner ce qu'il y avait d'insolite dans une
telle organisation politique, en un pays où le sentiment
démocratique est poussé à Texcès. Néanmoins Soulouque
se maintint au pouvoir, malgré son despotisme avilissant
et son ignorance à peine croyable. En 1850, les gou-
vernements de la France, de l'Angleterre et des États-
Unis se mirent d'accord, pour intervenir entre la Répu-
blique dominicaine et l'Empire d'Haïti, et obtenir la ces-
sation d'une guerre qui paralysait le développement éco-
nomique de Tun et l'autre pays, sans qu'on pût en augurer
d'autre résultat que du sang inutilement versé. On n'ob-
tînt du gouvernement impérial qu'une simple trêve.
Aussi bien, en décembre 1855, Soulouque entreprit une
nouvelle campagne contre les Dominicains. Il s'avança
fort loin, dans le territoire ennemi ; mais il perdit la ba-
taille de Santomé où son armée se désorganisa aussi
étrangement que dans la débandade d'Ocoa. C'était pro-
bablement l'effet d'une trahison. Soulouque le sentit
sans pouvoir en saisir le fil. Sa colère et son dépit se
traduisirent par une répression cruelle exercée contre les
officiers de tous grades, sans qu'aucune enquête lui eût
montré quels étaient les vrais coupables, dont la plupart
jouissaient de ses faveurs. Plus d'un innocent tomba
victime de cette sanglante iniquité.
366 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Soulouque s'était maintenu au pouvoir, en dépit de sa
tyrannie ou de sa mauvaise gestion des deniers publics,
parce qu'il y avait un fait politique capable de contre-ba-
lancer, aux yeux du peuple, tous les mauvais côtés de son
gouvernement. Il faut aller plus loin et reconnaître que
son règne a eu son utilité sociale. Quand on parle de l'em-
pereur Faustin i*', la chose qui saute à l'idée, c'est la
mascarade qui fit de notre jeune nation la risée de l'Eu-
rope civilisée. Mais qu'on aille au fond, on verra que,
durant les vingt-cinq années du règne de Boyer, les élé-
ments qui forment la nationalité haïtienne, à force de se
différencier, — intellectuellement et économiquement, —
par un moyen purement artificiel, c'est-à-dire par une
sélection purement administrative, étaient arrivés à un
état de dissociation menaçante, et même périlleuse pour
le développement national. Il était temps que le mouve-
ment égalisateur vînt entremêler les groupes sociologi-
ques, sinon par le sang, du moins par le tempérament
moral résultant d'une éducation soignée, aussi bien chez
les uns que chez les autres. Il fallait créer parmi les
noirs le sentiment de leur valeur personnelle; leur don-
ner l'assurance qu'ils sont propres à exercer, à l'égal du
mulâtre ou du blanc, un rôle social supérieur.
Une telle transformation, pour être absolument heu-
reuse, demanderait à être accomplie sous une inspiration
scientifique et raisonnée. II. serait nécessaire, par un
soin constant, d'élever le nègre jusqu'au mulâtre et au
blanc, en le faisant monter, levelling upwards, comme
disent les Américains. Il n'en fut pas précisément ainsi,
et la République d'Haïti 367
sous la main brutale de Soulouque; mais Tégalité ne fit
pas moins un pas considérable, entre noirs et jaunes su-
bissant, ensemble et sans distinction de classe, la com-
pression politique du régime impérial. L'armée, cette
grande école où, dans toutes les nations organisées, les.^
éléments sociologiques sont mis en contact direct et se
confondent moralement, par une discipline, ua sentiment
de patriotisme actif et d'honneur militaire, qui tend à
créer un tempérament et une mentalité uniformes, avait
perdu sa haute efficacité sociale, quand les favorisés
n'eurent point à suivre la carrière du soldat pour acquérir
les plus hauts grades hiérarchiques. Sous l'empire, fils
de famille ou cultivateurs, jaunes ou noirs, étaient con-
fondus dans les régiments de ligne, astreints à une com-
munauté d'existence d'autant plus effective qu'ils avaient
constamment la perspective de se trouver ensemble, côte
à côte, sur le champ de bataille, et d'avoir à compter les
uns sur l'appui des autres, en face d'un danger commun.
Les fonctions publiques cessèrent d'être le lot d'un groupe
spécial de citoyens, sur une présomption de capacité sou-
vent injustifiée.
Il y avait quelque chose de souverainement arbitraire
dans la déférence forcée que l'on réclamait en faveur des
grands dignitaires de la couronne, à partir de Sa Majesté,
que tout le monde avait connu comme le bonhomme
Coachil II faillit en sortir de grosses complications di-
plomatiques. Un Anglais qui passait devant le Palais
impérial et en qui on n'avait pas reconnu un étranger, fut
malmené, pour ne s'être pas découvert en signe de res-
368 M. Rooscz'clt, Président des États-Unis,
pect de Tempereur, qui se trouvait à Tintérieur! Quand
on sut que ce n'était pas un Haïtien ce fut toute une af-
faire pour arranger les choses. Queile triste comédje!
Cependant la contrainte même qu'on subissait, en étant
obligé de témoigner des égards réglementaires envers les
ducs et les comtes à peau noire, eut cela de bon qu'elle
imprima chez beaucoup de gens, accoutumés à mépriser
systématiquement leurs grands parents, des habitudes de
déférence démonstrative, hautement propres à effacer
les tendances orgueilleuses qui sont, dans les classes diri-
geantes, le pire ferment de dissociation nationale.
Ces observations sociologiques n'ont jamais été même
légèrement envisagées. On n'a jamais eu le courage de
s'y arrêter, soit par crainte de paraître excuser le côté
horrible ou grotesque du gouvernement de Soulouque,
soit par celle encore plus paralysante de faire trop de
lumière sur la politique haïtienne. Il était nécessaire de
s'y appuyer, sous peine de laisser croire, en lisant l'his-
toire d'Haïti, qu'un peuple est capable de vivre d'absur-
dité et d'y persévérer assez longtemps, sans décroître et
disparaître. Mais il se trouve en tout des limites qui ne
sont jamais impunément dépassées. Le gouvernement
de Soulouque avait trop abusé de la situation créée par
les dispositions politiques des masses. Les finances de
l'État étaient dans le plus grand désordre. A la chute
de Boyer, la prime sur l'or était de 150%, avec environ
$3,000,000 de papier-monnaie en circulation. En mai
1845, Pierrot fit une émission de $800,000; et la prime
sur l'or qui montait au fur et à mesure que la confiance
et la République d'Haïti 369
disparaissait, avait atteint 375% vers Tépoque de Tavène-
ment de Soulouque à la présidence.
Déjà, en 1849, ^ rétablissement de Tempire, la prime
était montée à 7(X)% par suite des émissions répétées de
papier-monnaie; 4,195,400 gourdes, en billets de caisse,
furent émises pour payer les frais des installations impé-
riales. Enfin il est rapporté que Tempire de Soulouque
a émis plus de $28,000,000 en monnaie fiduciaire. Comme
le papier était d'une qualité inférieure et se détériorait
facilement, on ne peut savoir au juste la valeur exacte
en circulation à un moment donné. La prime sur Tor,
qui était dans les derniers temps de lempire à 1500%,
indiquerait, comparativement à la circulation existante et
au change pratiqué à Tépoque de Boyer, un peu plus de
$30,000,000 de papier-monnaie ayant cours légal, en
Haïti, vers Tannée 1858.
La misère publique devint d'autant plus intolérable,
que les campagnes de TEst enlevaient souvent au travail
agricole un fort grand nombre de bras. La plupart des
familles rurales étaient intempestivement privées, qui d'un
fils, qui d'un père, qui d'un frère, morts ou devenus in-
firmes et incapables de travailler. Quelque vif désir que
les masses eussent de figurer en bonne position et d'a-
voir une part effective de la souveraineté nationale, elles
se désaffectionnèrent peu à peu de l'empire. Pour con-
tenir les murmures, qui se manifestaient par-ci par-là,
Soulouque montra une férocité inouïe. Il faisait fusiller
les uns et jeter les autres dans des geôles souterraines, o£i
ils étaient rongés par des rats, ou sucés par des insectes
370 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
voraces. Il voulait paralyser l'action du peuple, en le
frappant de terreur ; mais le charme était rompu. Le mé-
contentement général allait grandissant; et l'entourage
même de l'empereur, sentant le sol crouler sous le trône,
donnait le signal de la débâcle, en s'empressant de rem-
plir ses poches. Une curieuse institution, dite Monopole
de l'État, consistait à prélever le cinquième du café pro-
duit chaque année, que les intendants des finances dépo-
saient dans les magasins publics, aux ordres du gou-
vernement, qui en réalisait la valeur suivant ses besoins
et comme l'entendait le ministre des finances ou plutôt
l'empereur. C'était la source des plus insolentes con-
cussions. Cette rapacité des suppôts de l'empire à s'en-
richir effrontément, mit le comble à l'indignation pu-
blique et en précipita le dénouement.
Le général Geffrard, chef de Tétat-major de l'empe-
reur, homme d'un commerce agréable et d'une physiono-
mie avenante, était l'objet de la double sympathie et des
impérialistes et de ceux qui étaient outrés du régime im-
périal. Il devint l'homme de la situation. Quoique des
compétiteurs sournois ou des amis particulièrement dé-
voués à la personne de Soulouque, eussent dénoncé à celui-
ci son chef d'état-major, il avait une telle confiance en
Geffrard que, contrairement à ses habitudes de frapper
sans preuve ni sujet, il se boucha les oreilles et resta in-
crédule. La conspiration mûrit et progressa au sein même
du Palais, La position qu'occupait Geffrard décidait les
plus timides à s'y jeter, une fois persuadés que le chef de
rétat-major impérial ne leur tendait pas un piège. Quand
et la République d^ Haïti 371
Soulouque commença à prendre au sérieux les rumeurs
publiques qui grossissaient et lui étaient parvenues avec
trop de détails pour être négligées, il en avisa Geffrard,
en plaisantant ; mais c'était le signe qu'il était sur le point
d'agir contre lui. Ce dernier, qui le connaissait mieux
que personne, ne se laissa pas dire plus d'une fois. Il
prit la résolution de frapper son coup.
Il s'embarqua clandestinement dans un frêle canot, dé-
guisé en matelot et accompagné seulement de deux hom-
mes de confiance. Il se rendit aux Gonaïves, où tout
avait été préparé et où on l'attendait. Il y était arrivé, le
22 décembre 1858. Avant que les autorités militaires
pussent agir contre lui, le peuple était debout et avait ac-
clamé la révolution. L'empereur surpris par cette nou-
velle, se décida à marcher contre TArtibonite ; mais arrivé
à Camp-Mary, à trois lieues de St-Marc, il se trouva en
face de l'armée révolutionnaire plus forte et surtout plus
décidée que les troupes dont il disposait. Un seul coup de
canon, qui démonta une batterie de son camp, y jeta la
déroute, comme dans les deux campagnes de l'Est. Inca-
pable de rallier ses soldats, courant après eux, pour ainsi
dire, sans prendre haleine, au point de tuer sous les épe-
rons impériaux le plus beau coursier de ses écuries, Sou-
louque rentra à Port-au-Prince. Il s'y tint agité, mais
stupéfait et irrésolu. Tout le département du Nord s'était
rallié à la révolution dont l'armée se présenta enfin aux
portes de la capitale et y pénétra, sans coup férir, la nuit
du 15 janvier 1859. L'empereur n'eut que le temps de
s'habiller. Pressé par les consuls étrangers, qui lui of-
372 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
fraient leur protection, il abdiqua et se réfugia au consu-
lat français, avec ses principaux lieutenants. Ils furent,
peu de temps après, embarqués à bord du « Melbourne,»
qui les déposa à Kingston.
Fabre Geffrard
Comme nous Tavons vu, l'ancien chef d'état-major,
conspirant contre Soulouque, était d'intelligence non seu-
lement avec les adversaires du régime impérial, mais aus-
si avec beaucoup d'autres gens qui étaient, comme lui, les
premiers dignitaires de l'empire. Quoique le mouvement
du 22 décembre 1858, mérite bien le nom de révolution,
ayant changé l'étiquette du gouvernement qui, de l'empire,
passa à la forme républicaine, ce ne fut pas autre chose
qu'une révolution de palais, la seule de ce genre que nous
ayons eue en Haïti. Aussi bien, Geffrard conserva-t-il,
dans le premier ministère républicain le général Prophète,
ancien ministre de l'Intérieur de l'empire, avec le même
portefeuille et nomma-t-il président du Conseil des Secré-
taires d'État, le général Jean Paul, ancien grand Chambel-
lan de l'empire. Presque tous les commandants de place
et d'arrondissements militaires furent conservés dans leurs
charges.
Pourtant, à lire nos histoires, volontairement inexactes,
on dirait qu'avec l'avènement de la république, une trans-
formation immédiate et radicale s'était accomplie non seu-
lement dans le système gouvernemental, mais dans le haut
personnel administratif qui, seul, aurait pu inaugurer un
régime absolument nouveau. D'ailleurs tout le monde
et la République d'Haïti 373
s'était complaisamment prêté à cette légende. Pour les
gens de couleur, qui souffraient particulièrement de la
présence de Soulouque au sommet du pouvoir, après avoir
subi Guerrier, Pierrot et Riche, ce fut une immense satis-
faction que de le voir remplacer par Geffrard, qui n'était
pas positivement noir. Leur exultation alla au point de
faire du nouveau chef d'État un mulâtre, tandis qu'il n'é-
tait ni jaune ni noir, mais un griffe à peau noirâtre et dont
les cheveux frisés montraient seuls son degré de croise-
ment ethnologique. Geffrard, quoique mis en relief par
sa participation au mouvement révolutionnaire de 1843
contre Boyer, avait toute la souplesse machiavélique de cet
ancien président. Sa nuance lui permettait de se tenir à
califourchon sur les deux pôles de la politique haïtienne ;
et il en usait merveilleusement. Avec les noirs, il n'avait
pas à faire grands frais d'imagination pour montrer sa
communauté de couleur, il n'avait qu'à toucher sa joue;
avec les mulâtres, la démonstration était plus difficile: il
se rabattait alors sur la parité du sang et se disait quarte-
ron puce. Voici comment il expliquait ce phénomène.
« Geffrard, comme plusieurs autres hommes de couleur,
était très affligé de la frisure de ses cheveux et de sa cou-
leur foncée. Ayant un frère consanguin très clair, il per-
sista à nous assurer qu'il était né presque blanc, avec des
cheveux droits mais que, s'étant malheureusement baigné
durant plusieurs mois dans la rivière de Sol Trou, l'eau,
étant fortement imprégnée de fer, en avait frisé sa cheve-
lure et bruni sa peau.»* Le ministre-résident anglais, qui
* Sir Spencer St. John : Hayti or the Black Re public, p. 177.
374 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
présente cet ancien président comme le type du mulâtre,
dont la suffisance égale l'ignorance, quand on a affaire à
ceux qui n'ont jamais quitté le pays, ajoute, en manière de
réflexion : « De la part de tout autre, j'aurais cru à une
plaisanterie.)) Mais Geffrard, en réalité, ne se moquait-il
pas finement et spirituellement ici, de ceux qui le clas-
saient parmi les mulâtres ? Il y a tout lieu de le croire, à
moins de reconnaître dans le boniment présidentiel une
pointe de snobisme peu faite pour être applaudie.
Dans tous les cas, cette plaisanterie ou cette forfanterie
politique a créé une curieuse équivoque que l'histoire aura
grand'peine à éclairer, en étudiant le gouvernement de
Geffrard. Un fait est cependant indéniable: son avène-
ment au pouvoir ne fut nullement le triomphe de l'un des
deux éléments démographiques qui composent la nation
haïtienne. Après que le président eut consolidé sa situa-
tion, il se défit peu à peu des fonctionnaires les plus atta-
chés au système gouvernemental de Soulouque, en faisant
appel aux hommes les plus intelligents et les plus aptes à
l'aider dans sa haute tâche ; mais il s'ingéniait à établir un
juste équilibre entre les deux nuances. Peut-être même
cette politique absolument rationnelle et foncièrement pa-
triotique était-elle parfois appliquée avec un empirisme
malencontreux. Dans les fonctions publiques, civiles ou
militaires, Geffrard distribuait les charges et les emplois
de façon que noirs et jaunes fussent également placés et
régulièrement mélangés dans l'administration du pays, de-
puis les portefeuilles ministériels jusqu'aux postes subal-
ternes. Même pour les légations représentant Haïti à
et la République d'Haïti 375
rétranger, où rélément jaune semblait plus qualifié, à cau-
se qu'on pouvait y trouver plus aisément des citoyens
ayant voyagé, ayant fait leurs études en Europe^ le prési-
dent choisissait aussi les noirs dont la prestance et l'édu-
cation lui paraissaient suffisantes pour couvrir les lacunes
de leur instruction.
Là où la démocratie haïtienne doit le plus au général
Geffrard, et ce qu'on doit le plus admirer en lui, c'est le
soin, on pourrait dire l'ardeur qu'il déployait à répandre
l'instruction publique. Jusqu'à lui, les grandes écoles
créées par Christophe ayant dégénéré, les lycées institués
ou réorganisés par Honoré Féry, sous Guerrier, restant
complètement négligés, on n'arrivait à aucun résultat sé-
rieux, même pour l'enseignement secondaire. Les quel-
ques sujets qui avaient pu atteindre un haut degré
d'instruction, sans avoir quitté le pays, le devaient à l'en-
seignement privé. Ce dernier enseignement était lui-mê-
me individuel, occasionnel, suivant que le hasard amenait
dans une localité un étranger instruit, qui se passionnât à
pousser un étudiant haïtien, le plus souvent par simple
curiosité de voir jusqu'à quel point peut se développer l'in-
telligence du noir ou du mulâtre. Les lycées, sous Gef-
frard, furent pourvus, chacun, d'un personnel compétent,
de laboratoires de chimie, et de cabinets de physique ; l'en-
seignement y prit un caractère effectif, inconnu aupara-
vant. Ne se contentant pas d'attirer dans le pays des pro-
fesseurs de toute compétence, il créa ou augmenta consi-
dérablement les boursiers dans les écoles de France. Là
encore, — il n'y a rien de malsain à le répéter, — il choi-
3/6 Af. Roosevelt, Président des États-Unis,
sissait autant de jeunes noirs que de jeunes mulâtres, lors-
que, comme dans le département du Nord, les boursiers
noirs ne surpassaient pas en nombre les boursiers de cou-
leur.
En même temps que Tinstruction publique était si
soucieusement encouragée, le gouvernement issu du 22
décembre songea à compléter une lacune des plus regret-
tables pour le pays. II signa avec le Saint Père un con-
cordat qui vint régulariser TÉglise d'Haïti, en y établis-
sant une hiérarchie épiscopale, la règle dans la distribu-
tion des cures, la discipline ecclésiastique, sans lesquelles
il est impossible d'obtenir du clergé catholique ces hautes
conditions de lumière et d'intégrité, propres à faire de
sa direction spirituelle une source sérieuse de moralité
évangélique. La religion catholique romaine étant celle
de la majorité du pays, on ne conçoit pas que les gou-
vernements précédents se fussent passés d'une telle con-
vention avec le Saint-Siège.
Le Code rural de 1864, malgré des défectuosités que
l'on peut y rencontrer, sur des points spéciaux, malgré
quelques vieilleries administratives, qui sont une tare de
nos traditions militaires, est la meilleure organisation
qu'on eût élaborée, jusque là, de la police des campagnes
en Haïti ; et il demanderait à être sincèrement appliqué,
avant qu'on s'appesantisse sur les critiques qu'il soulève
au premier abord. On peut donc et on doit affirmer
qu'aucun chef d'État n'a plus fait que le président Gef-
frard pour l'intégralité sociologique de la nation haï-
tienne.
et la République d'Haïti 377
Pour parfaire son œuvre, il ne lui manqua qu'une pré-
voyance, malheureusement la plus importante. Donnant
l'instruction publique, créant par là une source d'où
devait surgir la classe intermédiaire destinée à combler
le fossé qui restait et qui reste encore béant, entre la
classe dirigeante, en général circonscrite dans les villes,
et les populations rurales, toujours lentes à s'imprégner
des idées de progrès et d'ascension civilisatrice, il ne prît
pas garde au résultat qui devait en sortir. Cette classe
intermédiaire se retrouve, dans tous les pays civilisés ou
en train de se civiliser, parmi les populations urbaines;
mais Geffrard ne se préoccupa nullement du développe-
ment des branches du travail où l'activité des citadins
pourrait s'exercer autrement que dans le petit com-
merce ou dans le fonctionnarisme dont les cadres de-
vaient forcément éclater, avec le nombre croissant des
jeunes prolétaires dignifiés par l'éducation scolaire. A
ceux-là, il y avait à préparer une carrière. Les arts et
métiers demandaient donc à être enseignés et encoura-
gés en même temps que se propageait l'instruction pu-
blique ; eux seuls sont appelés à absorber ou plutôt occu-
per les nouveaux contingents sortis, chaque année, des
écoles de l'État, en développant en eux des aptitudes spé-
ciales, en cent directions différentes.
Il ne sera jamais sérieusement question de faire d'Haïti
un pays industriel. La richesse de notre sol et les bien-
faits de notre climat nous donnent trop d'avantages pour
l'agriculture. Mais il fallait penser à protéger chez nous
le développement des petites industries, des métiers ou
378 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
des groupes de métiers ne comportant point d'immenses
capitaux ni une machinerie coiiteuse, mais assurant l'em-
ploi des bras de nos citadins. On ne peut faire de l'agri-
culture dans les villes, c'est un truisme, une vérité évi-
dente. Cependant, pour qu'Haïti se civilise, il faut que
nos villes prospèrent et grandissent; il faut que nos ag-
glomérations urbaines, surtout la population de la capi-
tale, augmentent, en consistance et en densité, jusqu'à
devenir des foyers d'impulsion irrésistible, imprimant le
mouvement du progrès dans toutes les régions du pays,
par une pénétration graduelle et continue de l'influx so-
cial. Ce sera la gloire impérissable d'Edmond Paul de
s'être évertué, comme un vrai lutteur, pour combler cette
lacune de l'administration du président Geffrard. Mais
là, jeune et sans autre autorité que ses études, son bon
sens et son patriotisme, il se trouva en face d'un tel
concert de protestations dithyrambiques en faveur du
travail agricole et du libre échange, qui venait de rem-
porter sa plus grande victoire par le traité de commerce
entre la France et l'Angleterre, sous les auspices de
Michel Chevalier et de la Ligue de Manchester, que sa
voix resta sans écho dans les sphères gouvernementales.
Pourtant, au fond de tout cela, il y avait un mal pro-
fond. Le président Geffrard, au lieu de faire sentir aux
uns et aux autres, sinon par des déclarations solennelles,
au moins par une attitude correcte et sincère, que sa
façon d'agir était déterminée par le but patriotique de
rendre les éléments nationaux moins dissemblables et
plus compacts, semblait se livrer à une politique de bas-
et la République d'Haïti 379
cule, où il n'entrait que le désir de caresser toutes les pré-
tentions et de satisfaire tous les appétits. Ceux qui at-
tendaient de lui la restauration des anciens privilèges so-
ciaux furent désenchantés et irrités; ceux qui avaient
perdu les prérogatives aussi absurdes quTiumiliantes, dont
ils jouissaient avec une vanité ignare, se croyaient dimi-
nués par le règne de l'égalité.
Geffrard, qui conduisait ses ministres comme des pre-
miers commis, usait effectivement d'un pouvoir personnel.
Assez éclairé, moins brutalement despote que Soulouque,
il conserva, en y mettant des formes exquises, le même
régime autoritaire qui caractérisait la monarchie écrou-
lée. Il arriva, peu à peu, à se rendre insupportable à
ceux qui l'entouraient. D'ailleurs il mêlait à tout ce qu'il
faisait de bien une rouerie qui en amoindrissait la portée,
car la moralité en semblait absolument absente. Son
esprit d'intrigue politique a fait dire que, devenu chef
d'État, ne pouvant pas conspirer contre lui-même, il cons-
pirait contre ses propres ministres.* Le fait est que ce
président, pour qui j'ai toujours éprouvé un sentiment
de sincère admiration, — en étudiant l'histoire d'Haïti, au
point de vue sociologique, — est accusé d'avoir lui-même
fomenté diverses conspirations, rien que pour y trouver
l'occasion de se débarrasser d'adversaires gênants. Aussi
bien, la liste des Haïtiens exécutés de 1859 à 1867, en
est-elle une bien longue et bien attristante.
Cependant, au milieu même de ces hécatombes politi-
ques, le président ne cessait de se montrer à la hauteur
* Sir Spencer St. John: Hayti or the Black Republic, pp. 173, 174.
380 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
d'un chef d'État soucieux de la responsabilité assumée
devant le pays, devant le monde, devant l'avenir. Au
mois de mars 1861, le général Santanna, président de la
République dominicaine, annexa son pays à l'Espagne,
sous prétexte de le mettre à labri de la conquête haï-
tienne. Cette annexion nous donnait pour voisine une
puissance européenne d'autant plus autorisée à soulever
des chicanes sur les frontières haïtiennes que, — n'ayant
point reconnu l'indépendance dominicaine, avant la réu-
nion de la partie orientale de l'île à la République d'Haïti,
— elle pouvait bien réclamer les limites fixées entre les
deux territoires par le traité d'Aranjuez, annulé par le
traité de Baie, mais rétabli par le traité de Paris de 1814.
En effet, ce dernier traité ayant rétrocédé à l'Espagne
son ancienne colonie, elle devait en prendre possession
dans le statu quo ante hélium, c'est-à-dire dans l'état de
choses qui avait précédé la guerre entre l'Espagne et la
France, finissant par le traité de Bâle, en juillet 1795. Il
est vrai que la France ne pouvait garantir à l'Espagne,
en 1814, les portions du territoire qui se trouvaient en la
possession effective de l'État ou des États d'Haïti.
La République Dominicaine ou tout autre puissance
exerçant le droit de la souveraineté sur le territoire do-
minicain, n'a aucun droit fondé et soutenable, pour ré-
clamer ces anciennes limites, après son incorporation au
territoire haïtien. Il y a eu incontestablement, en 1822,
une confusion réelle entre les deux territoires, qui n'en
faisaient qu'un seul, formant un seul État, reconnu comme
tel par toutes les puissances, de 1822 à 1844. Dans ce
et la République d'Haïti 381
laps de temps, cette accession de tout le territoire domi-
nicain à l'État haïtien a été sanctionné non seulement par
tous les droits de souveraineté paisiblement exercés par
le gouvernement de Port-au-Prince sur ledit territoire,
mais encore par le fait que des députés et sénateurs, élus
par les populations devenues depuis le peuple dominicain,
siégeaient au parlement haïtien, dans la capitale d'Haïti, et
prenaient part à la législation de l'île entière. Quand, en
1844, la séparation s'effectua, c'était un coup de main qui
n'avait d'autre sanction que la légitimité de la force et
non celle du droit. En résumé, les Dominicains n'ont
donc de titre réel que sur les portions qu'ils ont détachées
du territoire haïtien par la force, le reste étant une partie
intégrante de ce territoire tel qu'il était juridiquement
constitué de 1822 à 1844.
L'Espagne, qui n'était point intervenue dans le fait de
l'incorporation de son ancienne colonie, ni en 1822, ni
après, avait un droit autrement soutenable, sans être
incontestable. Nous pourrions lui opposer le droit légale-
ment acquis par Haïti et protégé par le principe de Vuti
possidetis; mais il ne fallait pas que nous eussions à sou-
tenir pareille contestation avec un voisin limitrophe si
puissant, étant donnée notre faiblesse nationale. Gef-
frard déploya une grande énergie unie à un tact remar-
quable, dans toute cette périlleuse conjoncture. Il fit si
bien que les révolutionnaires dominicains, qui avaient pro-
testé contre l'annexion de leur territoire national au
royaume d'Espagne, trouvèrent les moyens nécessaires
pour chasser le chef parjure et porter les Espagnols à
382 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
se retirer de l'île. Le gouvernement de Madrid sentit
toutefois la main qui avait fortifié les adversaires de
Santanna. Une flotte commandée par l'amiral Ruba-
calva mouilla dans les eaux de Port-au-Prince et fit au
gouvernement haïtien des exigences aussi humiliantes
que ruineuses. L'amiral réclamait, dans les 24 heures, le
paiement de deux cent mille piastres et le salut du pa-
villon espagnol, sans retour de la courtoisie. Mais tout
finit par s'arranger à des conditions anodines, compara-
tivement au bien obtenu par l'éloignement des Espagnols.
En 1862, la Chambre des députés essaya d'imposer
Tordre dans la gestion des finances, moins désordonnée
que dans l'administration de Soulouque, mais non
exempte de concussions et de péculat, surtout dans les
hautes régions gouvernementales. Elle fut dissoute, sui-
vant les prérogatives que la Constitution de 1846 recon-
naissait au Président d'Haïti. Le pays renvoya au Par-
lement les députés les plus remarquables, qui étaient les
chefs de l'opposition. Ce fait témoigne de deux choses:
sous Geffrard, les élections étaient relativement libres et
le pays commençait à ouvrir les yeux sur le maniement
des deniers publics. Malheureusement, l'opinion publi-
que ne put voir clair dans les dépenses du gouvernement
et on reprochait au Chef de distribuer des faveurs immé-
ritées à une troupe d'espions» qui ruinaient le trésor, en
même temps qu'ils menaçaient la sécurité de chaque ci-
toyen. De là des tentatives répétées de renverser le pré-
sident. En 1863, une conspiration ayant pour chef le gé-
néral Aimé Legros, celui même qui avait facilité Tavène-
et la République d'Haïti 383
ment de Geffrard à la présidence, entraîna dans TArtî-
bonite Texécution de huit citoyens, parmi lesquels figu-
rait, en tête, Tancien ami et protecteur du président. En
1864, une autre conspiration s'ourdit, dans le Nord, et le
général Ogé Longfosse, ancien coreligionnaire du géné-
ral Geffrard, dans la révolution de 1843, ^^ ^^^ le chef.
Elle avorta et trois autres citoyens, à côté de Longfosse,
furent exécutés, toujours sous l'empire de la loi martiale.
En 1865, une insurrection se produisit, qui entraîna l'ad-
hésion de presque tout le département du Nord. Le chef
en était le général Salnave, alors au grade de comman-
dant, comme fut Rivière en 1843. La marche des insur-
gés fut arrêtée dans la limite de TArtibonite et du Nord.
Salnave, refoulé dans la ville du Cap, y soutint un siège
de six mois. Les troupes du gouvernement, après plu-
sieurs assauts vigoureusement repoussés, ne pénétrèrent
dans les murs de l'héroïque cité qu'à la faveur du canon
anglais. Mais un tel triomphe avait porté un coup mor-
tel à la popularité fort diminuée dont jouissait le prési-
dent. Le patriotisme farouche du peuple haïtien ne sup-
porte point l'intervention de l'étranger dans ses affaires
domestiques. Partout ce furent des murmures, des indi-
gnations à peine dissimulées contre le bombardement des
fortifications du Cap par le « Lily » et le « Galatea »
qu'on savait provoqué par le président et ses ministres.
En 1866, Geffrard eut l'imprudence de se faire nom-
mer président à vie, tout en faisant parade de certaines
réformes, plus dans les personnes que dans les choses.
La concussion s'étendait de plus en plus dans la haute
384 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
administration; Tesprit public devenait chaque jour plus
outré. Une nouvelle insurrection éclata aux Gonaïves
par le général Victorin Chevalier; elle fut comprimée
avant huit jours, non sans avoir causé des dégâts con-
sidérables. Dans la nuit du 8 février 1867, l'insurrection
éclata à la capitale, avec des ramifications dans la cour
même du palais présidentiel : la garde privilégiée du chef
de TÉtat en formait le principal élément. Le président
ne dut son salut qu'au sang-froid déployé dans cette oc-
currence. Le jour survenant, il put, avec une poignée
de soldats et d'officiers dévoués, ressaisir son autorité;
toutefois il se convainquit qu'il ne lui était plus possible
de se maintenir au pouvoir. Quand donc, un mois après,
il apprit que le même Victorin Chevalier, qui avait levé
l'étendard de la révolte aux Gonaïves, avait débarqué à
Saint-Marc et y avait proclamé une nouvelle révolution,
il se décida à abdiquer le pouvoir, sans même essayer de
combattre.
La chute de Geffrard provint de la désaffection géné-
rale. Il jouait trop, tout en faisant une œuvre méritoire.
Mais ce qui le renversa surtout, en dehors de la lassitude
qu'on eut de son gouvernement et qui se transforma en
une répulsion universelle, quand il se fit élire à vie, ce
sont les prévarications financières que l'on reprochait
trop justement à son administration. Les budgets se sol-
daient constamment en déficit. Des millions de dollars
disparaissaient, sans qu'on voulût en rendre compte. Sir
Spencer St. John qui, pour des raisons probablement
autres que les miennes, déclare le président Geffrard le
et la République d'Haïti 385
meilleur des chefs d'État haïtiens, écrit pourtant ces
lignes qu'on voudrait pouvoir réfuter : « Même dans les
plus petits détails de sa maison, il y avait un esprit mes-
([uin; les dépenses d'entretien de sa famille étaient dé-
frayées sur la solde des tirailleurs (régiment privilégié
de la garde présidentielle), tandis que du Champagne ex-
quis acheté d'un collègue était porté au compte de l'hô-
pital. . .»*
Si aux idées progressistes du président Geffrard,
s'étaient ajoutés plus de correction, plus de sobriété et
surtout un plus grand respect des deniers de l'État, il
serait l'idéal du Chef nécessaire à l'évolution des Haï-
tiens, dans les voies de la civilisation dont il avait le goût,
à un rare degré.
Salnave
Un gouvernement provisoire fut formé à Port-au-
Prince, après le départ du président Geffrard. Mais le
général Salnave, étant rentré dans le pays, fut porté en
triomphe, du Cap à la capitale, soutenu par l'acclamation
populaire. C'est au point que Victorin Chevalier, ini-
tiateur de la révolution de Saint-Marc, devant laquelle
l'ex-chef d'État avait abdiqué, et le gouvernement provi-
soire lui-même, sentirent la nécessité de s'effacer. Bien-
tôt Salnave eut les rênes du pouvoir, sous le titre révo-
lutionnaire de « Grand Protecteur.» Une nouvelle Cons-
titution fut votée et il fut enfin régulièrement élu Prési-
dent d'Haïti pour une période de quatre années.
^ Sir Spencer St. John : Hayti or the Black Republic, p. 177.
386 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Salnave était d'une telle bravoure, qu'on serait tenté de
croire à une légende, en écoutant le récit de ses faits
d armes extraordinaires, si on n'en avait point une con-
naissance précise. De même qu'après les Turenne et les
Condé, la France émerveillée se prit à voir en Bonaparte
un demi-dieu de la guerre, de même l'intrépidité de Sal-
nave subjugua les esprits autour de lui. Tous ceux qui
le suivaient se sentaient électrisés et oubliaient qu'ils
couraient à la mort, lorsqu'ils affrontaient, à sa voix et
à son exemple, le plomb et la mitraille. Malheureuse-
ment, il n'était nullement préparé pour exercer le pouvoir
et il ne vit autre chose, dans la haute situation qu'il occu-
pait au Palais National, que son rôle héroïque de général
en chef de l'armée haïtienne: pourvu qu'il trouvât l'oc-
casion de l'exercer dans tout l'éclat de sa vaillance guer-
rière, il se sentait à son aise, il était heureux!
Son désintéressement était tel, que jamais il ne se
préoccupa de faire de l'argent, à l'instar de Geffrard ou
de Soulouque. On a pu lui reprocher d'avoir menacé
d'anéantir la société et de ruiner le pays, livré au fer et au
feu, pour défendre son gouvernement constitutionnelle-
ment établi, mais jamais il ne fut porté contre lui la
moindre accusation de péculat. Tandis que les autres
Chefs d'État prennent d'avance, en les majorant, les in-
demnités que la Constitution leur accorde, Salnave se
montra si peu exigeant avec le Trésor, qu'il savait gêné,
que lorsqu'il lâcha la présidence, on lui devait cinq mois
de ses traitements ! Est-ce à dire que son administration
gouvernementale fut régulière et honnête? Loin de là.
et la République d'Haiti 387
Durant les deux années et demie qu'il conserva le pou-
voir, il n'y eut aucune administration sérieuse des inté-
rêts publics, le pays étant déchiré par la plus sanglante
dissension intestine. Il y aurait peut-être bien, au point
de vue de notre évolution nationale, à passer un trait de
plume sur cette époque de désolation.
Toutefois l'avènement de ce chef belliqueux à la pre-
mière magistrature de TÉtat eut sur le pays une in-
fluence politique et sociale qu'il serait inconsidéré de né-
gliger, si on veut se rendre compte de mille faits qui se
sont succédé dans le déroulement de notre histoire, de-
puis une quarantaine d'années. Lorsqu'en 1865, Salnave
partit de Dajabon, suivi de neuf Dominicains, traversa
deux arrondissements militaires et se présenta aux por-
tes de la ville du Cap, qui lui furent ouvertes, comme
par enchantement, il était d'entente avec les membres les
plus en évidence de la haute société. Le 9 mai, quand il
entra au Palais national du Cap-Haïtien, suivi de toute
la population débordant d'enthousiasme, les deux ora-
teurs qui haranguèrent le peuple, au nom de la révolution,
furent M. Delorme, la plus belle intelligence de l'époque
et M. Seymour Auguste, un des plus notables commer-
çants de la ville. Le premier comité révolutionnaire, for-
mé ce jour même, se composait de leurs noms et de ceux
de plusieurs autres citoyens les mieux placés dans la con-
sidération publique. Mais, dès le premier échec subi par
les troupes de Salnave à la savanne Chatard, la plupart
des membres de la société se retirèrent et prirent même
envers le mouvement révolutionnaire une attitude d'hos-
388 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
tilité bien faite pour étonner. Salnave exaspéré, tel un
lion pris dans un piège, tourna sur lui-même et ne vit
que les masses, jamais parjures, qui s'offrissent à l'aider
dans la lutte sublime où la ville du Cap eut à défier les
forces militaires de toute la République, à une époque où
Tarmée était sérieusement organisée. ' Il devint, par la
force des choses, le chef des masses; sa popularité fut
telle que ses partisans exaltés perdaient toute autre no-
tion que celle de défendre la cause qu'il défendait et de
mourir héroïquement pour elle. Honneur à qui mérite
rhonneur! M. Delorme, tribun éloquent et écrivain plein
de feu, nourrissait l'ardeur des uns et l'héroïsme des
autres, par la réminiscence des grandes fastes de la
Révolution française et aussi de la révolution de février
1848, dont il adopta la belle devise : « Liberté, Égalité,
Fraternité,» que nous eûmes la gloire d'adopter, avant
que la France l'eût reprise, avec l'avènement de la troi-
sième République.
Il arriva donc que Salnave, mulâtre au teint clair, mais
non initié à aucune doctrine, à aucune secte politique,
devint l'idole des masses, surtout dans les villes où l'in-
telligence populaire est plus ouverte et plus experte.
Tous les anciens partisans de Soulouque, tous les anciens
libéraux de 1843, systématiquement tenus à l'écart par
ceux qu'on a appelés les Gérantes, c'est-à-dire les obser-
vateurs des anciennes traditions de la politique haïtienne,
allèrent à lui; tous ceux qui, noirs ou jaunes, n'étaient
pas classés, posés ou endoctrinés et qui nourrissaient des
idées tumultueuses de régénération sociale ou de rénova-
et la République d'Haïti 389
tion politique, allèrent à lui. C'est dans cette période
que prit naissance la démocratie haïtienne, telle qu'elle
se montre encore aujourd'hui, sans aucune organisa-
tion, sans orientation, capable, de servir d'instrument
à ses propres malheurs et de barrière à son propre pro- ^
grès, mais constituant une force dont la discipline en
ferait la seule régulatrice irrésistible de notre instabilité
nationale.
D'autre part la société haïtienne, indignée de voir trop
d'hommes nouveaux appelés à jouir de l'autorité politi-
que, à côté d'un président qu'elle trouvait ultra-démocra-
tique, souleva contre lui les populations des mornes, les
Cacos, Le foyer de ce soulèvement était dans le Nord,
où l'on connaissait Salnave et où les Cacos étaient pous-
sés contre lui par les sectaires, qui exploitaient leur igno-
rance, en le leur montrant comme un mulâtre dangereux
pour leur liberté. C'est un point d'histoire tellement
vrai que, lorsque les Cacos, à l'aide d'un stratagème,
firent prisonniers, dans l'arrondissement du Trou, un bon
nombre de gens qui se trouvaient dans les troupes du
gouvernement, ce fut surtout les hommes de couleur, an-
ti-salnavistes qu'on avait forcés à marcher, qui furent
immolés avec la plus sauvage cruauté par ces gens
qu'eux-même et leurs amis avaient mis debout, par la
plus criminelle et la plus fallacieuse excitation.
Dans le Sud, ce fut un autre son de cloche. Salnave
n'y était pas connu, tandis que ses congénères et adver-
saires irréductibles l'étaient. Quand tout semblait dit,
dans cette région, contre le terrible président, un de ses
390 M. Rooscvelt, Président des États-Unis,
ministres, Numa Rigaud, — homme de couleur, qui avait
des accointances avec les anciennes bandes d'Acaau, —
lui suggéra l'idée de soulever les piquets, c'est-à-dire les
noirs armés de piques. Salnave ayant eu un fils à peau
très foncée, presque noir, du prénom de Victor, on fit
partir celui-ci qu'on montra aux populations rurales, en
réclamant leur concours pour combattre les jaunes. Les
piquets se levèrent avec une telle fougue que les révolu-
tionnaires du Sud, déjà aux portes de Port-au-Prince,
furent obligés de se disperser, pour voler à la défense de
leurs biens et de leurs familles. Quand le chef des pi-
quets, le général Siffrard, vit le président pour la pre-
mière fois, il protesta, en déclarant que Salnave ne pou-
vait être un mulâtre. Il fallut qu'on appelât Victor Sal-
nave et que, questionné par le farouche piquet, il dési-
gnât spontanément son père, dont il avait d'ailleurs tous
les traits, quoique pourtant complètement de la couleur de
sa mère. En résumé, les noirs Cacos, dans le Nord, et les
noirs Piquets, dans le Sud, avaient été également poussés
à une guerre civile, sanguinaire et barbare, par les fils
les plus qualifiés de la bourgeoisie haïtienne.
Pénible histoire que tout cela, mais indispensable à
connaître pour bien s'orienter dans les mailles inextrica-
bles de nos agissement politiques, où un esprit malfaisant,
d'autant plus dangereux quand on le déguise convention-
nellement, s'ingénie et s'évertue à annuler les meilleurs
efforts de ceux qui voudraient retirer le peuple haïtien de
l'ornière où il trébuche, en y propageant l'instruction, en
y développant le travail, en y faisant régner la justice et
et la République d'Haïti 391
la vérité, sans lesquelles il n'y a à espérer ni progrès, ni
régénération nationale.
La guerre civile inaugurée pour renverser le président
Salnave dura deux ans et demie, c'est-à-dire tout le cours
de son gouvernement. Ce fut, de part et d'autre, le feu
et le sang, allumé et répandu sans répit et sans merci;
ce fut la ruine. Enfin, le président vaincu s'enfuit avec
une poignée de troupes dans le territoire dominicain.
Capturé et livré à ses ennemis par le général Cabrai, îl
fut exécuté, en face du Palais National de Port-au-
Prince, le 15 janvier 1870, pour avoir, — arguait-on, —
violé la Constitution de 1867!... Les révolutionnaires
triomphants, pour venger la société et garantir l'avenir./
par un exemple terrible, célébrèrent leur victoire par des
hécatombes écœurantes. Durant un mois on fusillait.
Les généraux les plus vaillants, les hommes les plus mar-
quants ou les plus redoutés du gouvernement de Salnave,
sans excepter le jeune, le courageux et intelligent Alfred
Delva, des centaines de victimes rougirent de leur sang
la terre clémente et généreuse d'Haïti . . .
So soft the scènes, so form'd for joy
So curst the tyrants that destroy}
Nissage-Saget
Salnave disparu, il y eut une assez grande tension
entre les éléments révolutionnaires coalisés contre lui.
Il existait effectivement trois pouvoirs distincts. Dans
le Sud se trouvait le général Michel Domingue, qui prit
* Byron. The Giaour, II.
392 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
le titre de président provisoire de l'État du Sud; dans
TArtibonite, le général Nissage Saget siégeait à Saint-
Marc avec le titre de président du gouvernement provi-
soire de la République; dans le Nord, le général Alexis
Nord n'eut d'autre titre que celui de secrétaire d'État de
la guerre, mais exerçait une autorité absolument per-
sonnelle. La situation financière était un vrai chaos.
La prime sur Tor, dans les derniers temps du président
Salnave, avait atteint le taux exorbitant de 2999%, c'est-
à-dire qu'il fallait $3,000 en billets de caisse pour acheter
un dollar en espèces métalliques, or ou argent. Du côté
des révolutionnaires, la prime était ici à 1600%, là à
900%, dans le plus grand désordre. La première me-
sure prise par la révolution victorieuse fut d'annuler tous
les billets émis par le gouvernement renversé; mais les
billets émis aux Cayes ou à Saint-Marc étaient grossière-
ment imprimés sur du papier commun, de sorte que
chacun pouvait en fabriquer, sans être un dessinateur,
pas même un typographe. Aux embarras financiers s'a-
joutaient les tiraillements de la compétition à la prési-
dence entre le général Saget et le général Domingue.
Les patriotes commencèrent à s en inquiéter; cependant
on finit par s'entendre, à l'aide d'une transaction, et
l'Assemblée nationale élut constitutionnellement le géné-
ral Nissage-Saget, président d'Haïti, en mars 1870.
Le nouveau chef d'État était un ancien défenseur de
la cause de la liberté, pour laquelle il souffrit un em-
prisonnement qui dura plus de huit ans, sous le règne
de Soulouque. C'était chez lui une tradition. En effet.
et la République d'Haïti 393
son père fut le seul qui eût le courage de protester, en
1816, lorsque la présidence à vie fut déférée à Pétion,
après que les constituants de Léogane eurent lacéré le
pacte de 1806. Ce chef, dont les manières brusques et
incohérentes firent répéter souvent qu'il n'avait point re-
couvré rintégrité de sa raison, après sa longue captivité
dans les prisons impériales, fut Tun de nos meilleurs pré-
sidents. Sorti d'une révolution qui avait tout boule-
versé, et qui avait surtout détendu tous les ressorts de
l'organisme national, il n'aurait tenu qu'à lui de faire un
emploi abusif du pouvoir, sans que les plus ardents amis
de la légalité et de la Constitution eussent pu entrepren-
dre une nouvelle campagne contre son autoritarisme. Il
se conduisit pourtant avec une parfaite loyauté. Il ac-
cepta le contrôle des Chambres législatives, sans y mettre
cet esprit diabolique, qui consiste à laisser traîner les
rênes de l'autorité, avec l'insécurité de la vie et des biens
de chaque citoyen poussée au point d'inspirer le dégoût
contre les institutions libérales. Malheureusement, ceux
qui menaient alors le pouvoir législatif, — et c'étaient
mes amis et mes chefs politiques, — n'eurent pas assez
de souplesse et de tempérament pour faire régner l'ordre
administratif et le respect de la loi, sans entreprendre
sur les prérogatives présidentielles, en faussant peut-être
l'esprit de cette Constitution de 1867, qui était le palla-
dium du libéralisme. Un ancien député de la 13"* légis-
lature, qui vit aujourd'hui loin de la politique et qui a
même cessé d'être haïtien, me l'a confessé, en 1883, sur
ce même rocher de Saint-Thomas, où j'écris ce livre et
394 M' Roosevelt, Président des États-Unis,
où nous fûmes tous deux poussés, en fuyant le despo-
tisme, auquel avait servi de marchepied « le machiavé-
lisme de la minorité.»*
Le président Saget a passé au pouvoir sa période qua-
triennale d'une façon presque irréprochable, si on fait
abstraction des cas où sa générosité et son sentiment de
la justice commutative le portèrent à accomplir des actes
de clémence ou de simple tolérance, auxquels ni la Cons-
titution ni la loi ne lui donnait droit. Après une longue
guerre civile, qui eut toutes les allures d une guerre so-
ciale, il ne montra aucun parti-pris dans le choix des
fonctionnaires qu'il appelait à occuper les charges pu-
bliques, en dehors des nécessités politiques, c'est-à-dire
les satisfactions qu'il fallait accorder à ceux qui avaient
combattu pour le triomphe de la révolution dont il fut le
chef. Il y eut ainsi, naturellement, dans l'administration
du pays, des représentants aussi nombreux de Tune que
de Tautre nuance des citoyens qui forment la nation
haïtienne.
Sous lui, Tordre fut assez vite rétabli dans la gestion
des intérêts de l'État; notre comptabilité financière fut
mise dans une clarté qu'elle ne connaissait point aupara-
vant, grâce à la science, à la fermeté et au patriotisme de
Boyer Bazelais et d'Edmond Paul. Ces deux hommes,
les plus remarquables qu'Haïti ait possédés, commen-
cèrent alors leur carrière admirable, se dévouant, corps
et âme, à la chose publique, n'ayant en vue que le pro-
grès, la réhabilitation de la race noire et la régénération
* Voir page 416.
et la République d'Haïti 395
nationale. Ils mirent le sceau à leur œuvre et à leur
réputation, en opérant le retrait intégral du papier-mon-
naie, remplacé par le dollar américain, comme monnaie
légale d'Haïti. Toute une pléiade de citoyens intelli-
gents, généreux et ardents au bien, suivaient les deux
chefs, dont la probité financière et politique dépassait
encore les hautes aptitudes. Qu'Haïti pût traverser trois
périodes présidentielles de ce modèle, avec une trans-
mission régulière du pouvoir, elle était définitivement
lancée dans la voie d'une civilisation ordonnée et bien
comprise! Il n'en fut point ainsi, pour notre malheur.
Deux tentatives insurrectionnelles se vérifièrent pour-
tant sous le règne du président Saget. La première eut
lieu en 1872, par le débarquement au Cap du général
Cinna Leconte, un des anciens lieutenants du général
Salnave, suivi d'une dizaine d'exilés. Il put s'emparer
de l'arsenal et en resta maître, durant une nuit; mais
tous les citoyens dévoués à Tordre de choses établi s'é-
tant réunis à l'autorité militaire, tandis que les conjurés
ne portèrent aucun concours aux exilés, ceux-ci furent
attaqués, à la pointe du jour, défaits et exécutés som-
mairement. Aucune arrestation ne fut opérée en ville,
comme on n'avait pas de preuves positives de la parti-
cipation de personne à cette audacieuse entreprise. Ce-
pendant des soupçons fort plausibles planaient sur plus
d'un. Le président fit une tournée au Cap, dans ces
entrefaites. Tous les anciens salnavistes tremblaient
qu'on ne mît la main sur eux. Le chef harangua le
peuple et l'armée, en rappelant que Pétion, après son
396 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
entrevue avec Rigaud, au Pont de Miragoâne, brûla les
papiers qui compromettaient beaucoup de gens apparem-
ment inoffensifs, mais que, lui, il ne les brûlerait pas.
Ce fut une panique indicible . . . mais le chef repartit,
deux jours après, sans avoir fait rechercher âme qui vive ;
et les Capois restèrent en paix jusqu'à la fin de sa cons-
ciencieuse présidence.
La deuxième insurrection fut celle du général Gallu-
mette, aux Gonaïves ; elle n'eut pas un meilleur sort. Le
général Montmorency Benjamin, commandant militaire
de l'arrondissement, se montra d'une sévérité mémorable.
Plus d'un mois après l'affaire, on continua à exécuter
des citoyens, arrêtés par-ci par-là et soupçonnés d'avoir
participé à la prise d armes. Le gouvernement dut inter-
venir énergiquement pour faire cesser ces exécutions
illégales et barbares.
Avant ces deux insurrections, dont on pourrait né-
gliger la mention, un fait d'une plus haute importance
s'accomplit sous le même gouvernement du président
Saget. En 1871, après le pénible échec subi par la
France, qui faillit être écrasée sous les bottes prus-
siennes, il y eut, en Haïti, d'unanimes protestations de
sympathie en faveur de la grande blessée. Le plus re-
marquable de nos poètes fit jaillir de son burin ïambique
une « Ode à la France,» dans laquelle l'accent indigné
et les invectives ailées s'unissent pour former un chef
d'oeuvre digne de figurer parmi les Châtiments d'Hugo.
L'écho en retentit sans doute jusqu'à Berlin. Bientôt
un vaisseau de guerre commandé par un capitaine Batch
»
et la République d'Haïti 397
se présenta inopinément dans les eaux de Port-au-Prince,
avec un ultimatum de payer hic et nunc « quinze mille
dollars » pour un prétendu pillage que les révolution-
naires de 1865 auraient fait au Cap, dans les magasins
d'un Allemand, M. Friedrich Stapenhorst, qui ne fut
pas le moins surpris de cette protection tardive! Jamais
le consul du roi de Prusse n'avait fait la moindre repré-
sentation sur cette affaire, depuis sept ans que la rébellion
du Cap était étouffée ; mais avant même que le capitaine
Batch eût notifié son ultimatum, il avait saisi les deux
bateaux de guerre haïtiens, qui étaient à Tancre dans la
rade, avec la négligence qui caractérise les militaires ou
les marins de ce pays. Il ne les lâcha qu'après que les
quinze mille dollars lui furent comptés, rubis sur l'ongle,
après avoir refusé toute discussion. Ce fut le premier
contact de la République d'Haïti avec les procédés de la
diplomatie allemande. Le bon fabuliste français avait
écrit finement,
« La raison du plus fort est toujours la meilleure.»
Pour léonine que soit cette maxime, elle implique, au
moins, qu'il faille trouver une raison quelconque à faire
valoir par la force; mais la devise de cette diplomatie,
dans sa violence et sa rudesse d'un autre âge, s'énonce
plus crûment: Gewalt geht vor Recht.
Malheureusement, le grand homme de Saint-Marc, —
pour n'avoir pas été assez ménagé par les opposants, qui
ne voulaient que le bien de la nation, ou pour tenir une
parole qu'il n'avait nul droit de donner, — ternit sa belle
présidence par un coup d'État qui facilita l'avènement
398 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
du général Domingue à la première magistrature d'Haïti,
sur la ruine des institutions pour la défense desquelles
les uns et les autres n'avaient pas reculé de lancer le
pays dans toutes les horreurs de la guerre civile. Cette
fin lamentable du quatriennat du président Saget est
d'autant plus regrettable que l'historien doit reconnaître
que, de toutes nos administrations républicaines, sa pré-
sidence est la plus propre à servir de modèle à la démo-
cratie haïtienne, dont la devise doit être : « Honnêteté,
liberté et justice, par l'ordre légalement établi.»
Michel Domingue
Dès Tannée 1873, après les élections législatives qui
donnèrent une majorité incontestable au groupe de dé-
putés exerçant un sévère contrôle parlementaire sur l'ad-
ministration, il s'était produit une dissidence qui empêcha
le fonctionnement du pouvoir législatif. Les députés
qui désiraient l'avènement du général Domingue à la
présidence étaient en minorité; mais en s'abstenant, ils
privèrent la Chambre du quorum constitutionnel et la
réduisirent à l'impossibilité de travailler. La session ordi-
naire ayant manqué, par suite de cette dissidence, une
session extraordinaire fut ouverte, sur la convocation
spéciale du Président. On espérait que le jeu des insti-
tutions reprendrait son cours habituel; mais une inter-
pellation maladroite du député Thoby, mise en avant
malgré les avertissements et les objurgations du séna-
teur Duponsy Dupont, vint tout embrouiller, en créant
et la République d'Haïti 399
une situation sans issue. La session fut fermée à Textra-
ordinaire et toutes les relations entre le pouvoir légis-
latif et le pouvoir exécutif furent constitutionnellement
suspendues.
Les choses en étaient là, quand arriva le 15 mai 1874,
date à laquelle le général Saget devait quitter le palais
présidentiel, d'après la Constitution et le décret de l'As-
semblée Nationale, qui l'avait revêtu de ses hautes fonc-
tions. En vain, les membres de l'opposition, voyant les
dangers d'une telle conjoncture, l'ad jurèrent-ils de gar-
der lé pouvoir, jusqu'à ce qu'il piit être constitutionnelle-
ment transmis à un successeur régulièrement élu. Il
s'attacha judaïquement à la lettre de la Constitution,
mais fit venir le général Domingue à la capitale, sous le
prétexte de maintenir Tordre. Le Conseil des Secré-
taires d'État, composé des amis de ce général, le
nomma général en chef de l'armée, titre qui équivalait,
dans la circonstance, à celui de chef de l'État. Le tour
était joué. Des élections furent décrétées pour la for-
mation d'une Constituante qui nomma l'ancien président
provisoire du Sud, Président d'Haïti, pour une période
de sept ans, en modifiant profondément toutes les insti-
tutions et tous les principes consacrés par la Constitution
de 1867 ramenés au régime de l'autorité personnelle.
Ce que l'on redoutait, dans l'avènement du général
Domingue, c'était surtout son neveu, M. Septimus Ra-
meau, qui exerçait une influence absolue sur ce vieux
général, caduc et bonasse, quoique capable de décisions
terribles, comme il en avait donné l'exemple aux Cayes,
400 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
durant les événements de 1868, où il fit bombarder les
prisons chargées d'hommes, de femmes et d'enfants qui
s'y trouvaient enfermés, sous le simple soupçon qu'ils
étaient en communication avec l'ennemi. Ces préven-
tions ne furent pas vaines; car une vice-présidence fut
créée pour Septimus Rameau, non à la manière améri-
caine, mais lui laissant l'exercice effectif du pouvoir.
L'autorité du vice-président n'avait point de limite; à
peine était-elle contrebalancée par l'influence du général
Lorquet, qui venait en deuxième rang dans la confiance
béate du président décrépit.
Septimus Rameau appartenait à une fort ancienne
famille des Cayes, laquelle offrait les plus beaux types
de la race africaine en Haïti. Il avait une instruction
au-dessus de la moyenne, mais pleine de lacunes, dont
il ne paraissait point se douter. Il aimait à parader:
ainsi n'ayant guère milité dans les rangs de l'armée, si
tant est qu'il y figurât jamais, le vice-président s'affubla
d un uniforme de général, à l'instar de Dumesle Hérard.
Il s'admirait et cherchait à s'imposer à l'attention sinon
à l'admiration des autres, soit par ses gestes étudiés, soit
par ses idées qu'il exprimait d'une manière spéciale. Il
bégayait légèrement; mais on se demande s'il y avait là
une infirmité naturelle ou un moyen artificiel de ne
lâcher une expression, qu'après l'avoir pesée et tournée
à sa façon; car on sentait qu'il s'y complaisait, dans le
visible désir d'en tirer un ton sentencieux, qui donnât
à sa parole tout le poids de l'autorité. Aussi bien, ce
qui le caractérisait particulièrement, ce fut son despo-
et la République d'Haïti 401
tisme intolérant, inouï, poussé à la névropathie. Per-
sonne ne pouvait le contredire, encore moins lui résister,
à moins d'y mettre tout Tart du persiflage, en lui mon-
trant qu'il avait à se surpasser. Avec cela une grande
étroitesse d'esprit, peu d'énergie morale, encore moins
de vigueur intellectuelle. Il avait tout ce qu'il fallait
pour écarter les gens de haute moralité, les collabora-
teurs laborieux et sincères; et pour faire l'affaire des
jouisseurs habiles, sachant la valeur d'une condescen-
dance opportune, adroitement relevée par de brusques
franchises, qui s'atténuent, reculent et se confondent en
un nouvel hommage mille fois plus flatteur, après une
pointe d'humeur du vaniteux que l'on veut exploiter.
Tel est l'homme qui gouvernait, au nom du président
Domingue. Noir, il avait plutôt pour principaux amis
politiques des hommes de couleur de tous les points du
pays. Il leur donna les meilleures fonctions, si bien que,
malgré l'horreur qu'a toujours causée son nom, après
la journée du i" mai 1875, on ne lui a jamais attribué
des haines de caste. Tandis qu'il prouvait par ses actes
qu'il n'avait aucun lien avec le piquétisme, il affectait de
menacer continuellement ses adversaires, — composés en
majeure partie de mulâtres, — des masses qu'il se croyait
en mesure de déchaîner sur la société. Il a été l'inven-
teur du terme de « grand parti national,» désignant la
majeure partie du peuple haïtien; mais jamais homme
ne fut plus indifférent aux revendications politiques que
cette majorité pourrait essayer. C'était à la fois niais et
insensé, l'œuvre d'un déséquilibré.
402 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
De plus en plus convaincu de son infaillibilité, infatué
de sa personne, au point de commander, — rapporte-t-
on,— sa propre statue, pour être érigée au Panthéon
national qu'il rêvait plus pour lui-même que pour les
héros de notre indépendance, il en vint à ne pouvoir
point tolérer que ses adversaires politiques partageassent
avec lui Tair natal, même quand ceux-ci montraient une
réserve, une correction d'attitude qui ne laissât de place
au moindre prétexte de persécution. Le i*' mai 1875, ^
ordonna l'arrestation des trois généraux Brice, Monplaî-
sir Pierre et Boisrond-Canal. Le premier tomba dange-
reusement blessé, en essayant de gagner le consulat es-
pagnol, où il mourut; le deuxième se défendit héroïque-
ment, dans son domicile, dont Tinviolabilité constitution-
nelle fut scellée de son sang et de sa vie; le troisième,
plus heureux, put gagner à temps la légation américaine
où il trouva une protection utile. Plus de quarante ci-
toyens paisibles et aucunement incriminés, des divers
points de la République, furent décrétés de bannisse-
ment, sur le simple bon plaisir du gouvernement.
Toutes ces persécutions n'avaient pour but que de fa-
ciliter la réalisation de l'idée fixe qu'avait Septimus Ra-
meau de fonder une Banque d'État, suivant la concep-
tion abstruse qu'il en avait eue, depuis une quinzaine
d'années. Un emprunt fut négocié sur la place de Paris,
au capital nominal de 60,000,000 de francs. La Chambre
et le Sénat, dont les membres étaient plutôt nommés
par le pouvoir exécutif qu'élus par le peuple, acceptèrent
tout et sanctionnèrent tout. La dette publique fut sur-
et la République d'Haïti 403
chargée de cette énorme valeur dont seulement une in-
signifiante partie entra en Haïti.
La mesure fut comble et elle déborda, enfin. La va-
leureuse et noble ville de Jacmel leva Tétendard de la
Révolution. Déjà elle était investie; toutes les forces
gouvernementales allaient l'envahir, quand la ville du Cap
se prononça, entraînant, après trois jours, tout le départe-
ment du Nord dans la protestation révolutionnaire. La
nouvelle en étant parvenue à Port-au-Prince, Septimus
Rameau sentit que tout était perdu. Le 15 avril 1876,
il monta à cheval, proféra des menaces ; mais, en réalité,
il ne cherchait qu'à retirer des caves de sa Banque au-
tant d'or qu'il lui était possible d'en soustraire. Le peu-
ple, mis en alerte, surveillait ses allures. Son manège
fut bientôt découvert et on en fut assez enhardi pour lui
courir sus. Quand il se douta de l'orage qui grondait
sur sa tête et qu'il sortit, ruisselant de sueur, des sou-
terrains de l'édifice en fer de la Place de l'Intendance,
resté plus de vingt ans vide d'emploi mais gros de sou-
venirs, ses bottes, ses poches, sa ceinture, tout était si
bourré d'or, qu'il était à peine maître de ses mouvements.
On commença dès lors à lui donner la chasse, au cri de
« Vive la révolution ! » Alourdi et affolé, il n'eut pas
même le temps d'entrer une dernière fois chez lui. Il
se joignit au cortège des diplomates étrangers venus
pour protéger la fuite du vieux président. L'émeute, se
sentant maîtresse de la situation, devint de plus en plus
audacieuse. Septimus Rameau fut tué au bras même
du ministre de France ou du Consul d'Espagne, tandis
404 M. Roosez'clt, Président des États-Unis,
que Domingue reçut une blessure dont il mourut, peu
après, à Kingston où il s'était réfugié.
Boisrond-Canal
A la chute du gouvernement de Domingue-Rameau.
comme on disait en ce temps-là, tout le monde était
anxieux d'avoir, à la tète du pays, une administration
éclairée, aussi respectueuse des libertés publiques que
des deniers de l'État, faisant exécuter les lois et mainte-
nant Tordre, telle enfin avait commencé à se montrer
l'administration du général Saget, quand ce président
versa dans Tomière d'un misérable coup d'État. Celui
vers qui allaient la confiance et la sympathie de la ma-
jorité des patriotes haïtiens, fut M. Boyer Bazelais, sous
la direction de qui était graduellement né un courant
politique, sain et généreux, faisant de la justice, de la
liberté et du respect de la loi les bases cardinales du dé-
veloppement national. C'était le candidat de tous ceux
qui, en dehors des anciens partis et des coteries exis-
tantes, ne visaient qu'au relèvement de notre pays, tombé
si bas qu'il en suintait une honte patriotique, assombris-
sant le front des plus fiers, lorsqu'ils réfléchissaient et
écoutaient leur conscience de citoyens. Quand donc, le
17 juillet 1876, on apprit que de l'urne législative avait
surgi le nom du général Boîsrond-Canal, avec une ma-
jorité écrasante, ce fut une déception générale parmi les
hommes capables de penser. Au Cap, on resta deux
jours à douter de l'exactitude d'une telle nouvelle. Toutes
les physionomies étaient mornes et tous les esprits cons-
et la République d'Haïti 405
ternes. On dut se faire enfin à la réalité; et le vote de
l'Assemblée Nationale, ayant toute l'autorité des formes
constitutionnelles, fut respecté, quoique accepté avec
regret.
Une des bizarreries politiques d'Haïti, c'est que cette
même majorité que le pays avait envoyée à la Chambre,
pour élire Boyer Bazelais, — ayant failli à ce mandat, en
quelque sorte impératif, en choisissant son compétiteur
comme président d'Haïti, — se rangea immédiatement
sous sa bannière, après l'élection présidentielle! Le ré-
sultat en fut que le général Boisrond-Canal, élu premier
magistrat de la République, sans aucune popularité dans
le pays, sans une grande capacité personnelle, sans appui
dans les Chambres législatives, n'avait rien de ce qui
rend possible un gouvernement digne de ce nom. Tout
autre, à sa place, se serait peut-être démis d'un pouvoir
si piteusement proportionné; mais il n'en eut guère souci.
N'ayant ni le cœur généreux, ni l'esprit naturellement
philosophique de Pétion, il adopta son laisser aller, qu'il
traduisit en laisser grainain. Des frottements, des heurts
se manifestèrent dès le premier jour, entre le pouvoir
législatif, dont les principaux leaders étaient les chefs
réels du pays, — par l'opinion publique, — et le pouvoir
exécutif, dénué de prestige et de ressort. Le président,
que son insouciance du rôle de chef d'État dans un pays
neuf a fait passer comme un modèle de simplicité et de
dëbonnaireté, ne se fit aucune bile: « Laisses grainain! »
disait-il.
Mais la débonnaireté du général Boisrond-Canal n'é-
4o6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
tait qu'apparente. Ayant Tair de subir l'opposition avec
bonne hiuneur, il s'en vengea, pourtant, d'une façon in-
directe et sournoise. Stylées ou systématiquement aban-
données à elles-mêmes, les autorités militaires auxquelles
incombent, en majeure partie, le service de la police et
le maintien de la sécurité publique, suivant nos mœurs
administratives, ne recherchaient ni les assassinats, ni les
vols, ni crimes ni délits. La vie et les biens des citoyens
étaient exposés aux pires entreprises. Au Cap-Haïtien,
les coups de feu résonnaient et les balles sifflaient, jour
et nuit, à travers les rues. On était blessé, tué, sans
savoir d'où partaient les projectiles, aucune perquisition
n'étant faite. Les magasins étaient, de temps à autre,
enfoncés et dévalisés par des bandes dont les repaires
étaient connus, mais qu'on n'inquiétait point. Les jour-
naux tonnaient avec toute l'ampleur imaginable d'une
liberté illimitée de la presse; mais les choses allaient le
même train. Quand on s'en plaignait directement à un
membre du gouvernement, il répondait ironiquement:
(( Comment voulez-vous que nous puissions mettre de
l'ordre, avec les interpellations et les votes de non-con-
fiance dont nous sommes constamment menacés ? » Les
autorités militaires répondaient qu'elles ne voulaient pas,
en essayant d'arrêter les délinquants, être qualifiées d'ar-
bitraires par les journaux qui leur contestaient les plus
légères prérogatives. Les injonctions du Code d'Instruc-
tion criminelle ou du Code pénal leur paraissaient une
humiliation, un général haïtien n'étant convaincu de son
autorité que lorsqu'il fait sa volonté.
et la République d'Haiti 407
Une Commission d'Enquête parlementaire, dont le tra-
vail remarquable fut surtout Tœuvre des députés Boyer
Bazelais, Edmond Paul et Price, avait accompli une mer-
veille d'investigation financière, en tirant au clair l'im-
mense scandale de l'emprunt Domingue. Son rapport,
appuyé de pièces justificatives exactes et rédigé avec une
clarté aussi sobre que lumineuse, ne prêtait point au
doute, quant aux malversations commises par tout un
concert de spéculateurs effrontés. Le gouvernement
français, avec ses traditions de bonne comptabilité et
d'honnêteté administrative, ne pourrait qu'applaudir un
tel travail, si le pouvoir exécutif, appelé à faire le né-
cessaire, avait satisfait consciencieusement à ses devoirs.
Mais le secrétaire d'État des Finances et des Relations
Extérieures ou le ministre d'Haïti à Paris, furent les pre-
miers à crier contre la sévérité des enquêteurs et ne
tinrent que mollement la main au règlement de cet em-
prunt, suivant les bases encore fort avantageuses qui
avaient été fixées par la Commission d'Enquête parle-
mentaire. Pour jeter le discrédit sur leur œuvre, on
préféra négliger les démarches propres à faire recon-
naître par la France le gouvernement du président Bois-
rond-Canal, en rejetant l'odieux sur Boyer Bazelais et
Edmond Paul.
Cet absentéisme administratif alla si loin que les mem-
bres de l'opposition parlementaire se laissèrent prendre
à un piège, englués par leur patriotisme même. En
1877, Edmond Paul vint au Cap et fit sentir à ses amis
qu'il fallait s'organiser pour défendre le gouvernement
4o8 Af. Roosevelt, Président des États-Unis,
contre lui-même» en leur démontrant que c'était la seule
façon d'assurer une transmission légale du pouvoir. Le
même mot d'ordre fut passé aux Gonaîves et dans toute
la République. Cette organisation patriotique et désin-
téressée fut faite à temps. A partir de 1878, les conspi-
rations et les tentatives d'insurrection se suivirent, contre
le gouvernement du général Boisrond-Canal, avec une
régularité déconcertante. Dans le Nord, particulièrement
au Cap, ce furent les adhérents de l'opposition, qui res-
tèrent debout, autour des aqtorités militaires, pour le
maintien de Tordre, les troupes soldées étant tombées au-
dessous de toute imagination. A Port-au-Prince, ce fut
la même chose. En mars 1878, le président, sachant ou
non que son premier lieutenant, le général Louis Tanis,
préparait un coup de main contre Tordre de choses établi,
partit inopinément pour une de ces tournées qui lui ont
si bien mérité son brevet de simplicité présidentielle.
Aux amis qui lui exprimaient leur crainte de son absence
inopportune, il répondit: « Laissez grainainî » Les mem-
bres de l'opposition durent s'entendre avec M. Félix
Carrié, secrétaire d'État des Finances, chargé du gou-
vernement, en l'absence du chef, pour résister au général
Tanis, entre les mains de qui était laissée l'autorité mili-
taire. Ce général effectua son mouvement; mais, voyant
que la ville avait organisé une résistance sérieuse contre
lui, il se retira au Fort National, où il fut enfermé plu-
sieurs jours et d'où il s'enfuit, en apprenant le retour à
la capitale du chef de TÊtat, qui allait marcher contre
lui. Ce mouvement coïncida avec une levée de boucliers
et la République d'Haïti 409
dans le Nord, où le général Gélus Bienaimé s'insurgea
à Limonade, comptant sur une prise d'armes au Cap. Là
encore, ce furent principalement les amis de l'opposition
qui défendirent le gouvernement. Mais au lieu de tenir
sérieusement compte de ces faits suggestifs et de s'en
montrer réconnaissant, le président en tira le plus ma-
chiavélique profit, pour l'échec qu'il désirait infliger à ce
groupe politique qui avait adopté l'appellation de « parti
libéral.» Son animosité contre les chefs de l'opposition
parlementaire ne se cacha plus. Cependant, soit pour se
donner un prétexte éclatant, soit pour éprouver le cou-
rage de ceux dont le contrôle l'irritait, il fit présenter
à la Chambre des députés, en juin 1878, un projet de
révision de la Constitution de 1867, étendant la durée de
la présidence et renforçant les prérogatives du pouvoir
exécutif. Il oubliait, sans doute, que c'est lui, en per-
sonne, qui avait commandé le feu de peloton d'exécution
de Salnave, fusillé au nom de cette même Constitution de
1867, devenue, dès lors, sacrée pour tous ceux qui avaient
trempé dans cette fin tragique d'un chef d'État, encore
plus sacrée pour celui qui a prononcé des paroles qui sont
dans le domaine de l'histoire.
Le président de la Chambre, M. Hannibal Price,* une
des plus belles intelligences qu'ait produites Haïti, céda
son fauteuil au premier secrétaire. Dans un de ces
magnifiques discours où il mêlait la verve railleuse d'un
' H. Price était un ancien salnaviste. Son père, sympathique
vieillard dont la conversation était aussi agréable qu'instructive,
était un libéral démocrate, ancien partisan ou admirateur des ré-
volutionnaires de 1843.
4IO M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Canning à la logique irrésistible d'un Manuel, il enleva
le vote unanime de l'assemblée, en opinant à passer à
Tordre du jour, sans s'arrêter à discuter le projet prési-
dentiel! Le secrétaire d'État de l'Intérieur, M. Turenne
Carné, présent au banc de l'Exécutif, se montra peu
affecté de ce vote cinglant, lequel, déclara-t-il, ne lui
causait ni plaisir ni regret; . . . mais c'était juste ce
qu'attendait le général Boisrond-Canal pour prendre car-
rément position.
Pendant le Gouvernement provisoire de 1876, le père
du général Boisrond-Canal, à la tête des jeunes gens for-
mant la garde nationale de Port-au-Prince, avait donné
la chasse au général Salomon, qui s'était empressé de
rentrer dans le pays, en apprenant la chute du gouverne-
ment de Domingue. L'ancien ministre de Soulouque fut
obligé de regagner la terre étrangère et ne put revenir
qu'après l'installation d'un gouvernement définitif. A ce
fait, qui avait créé une animosité profonde, parmi un
groupe de citoyens, contre Boisrond-Canal et les siens,
vint s'en ajouter un autre beaucoup plus irritant. Si
le président imitait le laisser aller de Pétion, il exagéra
la pratique de Boyer, en n'appelant aux charges publi-
ques lucratives que les hommes de sa nuance, c'est-à-
dire les mulâtres. Cette dernière particularité était le
côté dominant de la politique du général Boisrond-Canal ;
et l'on pourrait dire que c'était toute sa politique. Mais
poussé par son animosité contre les contrôleurs rigides
de son administration, il n'y prit aucune garde. Vou-
lant détruire l'influence saine et loyale que Boyer Baze-
et la République d'Haïti 411
lais exerçait sur le pays, il combina le plan monstrueux
de soulever, contre son antagoniste, la question de cou-
leur. Le chef du parti libéral ayant été d'une nuance
très claire, on organisa une campagne abominable, ar-
guant qu'en ambitionnant la présidence, il n'avait en vue
que de mettre le peuple au carcan. Le président fit
appeler ses commandants d'arrondissement et leur passa
l'ordre de combattre tous les candidats à la députation
nationale qu'ils soupçonnaient en faveur de Bazelais.
L'ordre fut donné à l'administrateur des finances du Cap,
par exemple, de mettre à la disposition de l'autorité mi-
litaire toutes les valeurs qui pourraient lui faire besoin
pour cette campagne inconstitutionnelle, sous la forme de
ration extraordinaire de l'armée. Ces commandants mi-
litaires, bien catéchisés, appelèrent autour d'eux tous
ceux qui menaçaient, la veille, l'existence du gouverne-
ment et leur proposèrent une alliance contre ceux dont
l'énergique concours avait été le seul obstacle au triomphe
de l'insurrection. Il fallait choisir les candidats officiels
dans le sein de ces nouveaux amis. Cela fut fait. Pour
s'assurer la protection gouvernementale, ceux-là firent
semblant d'adhérer à la candidature présidentielle du gé-
néral Mentor Nicolas, qui était l'homme de parade du
président Boisrond-Canal ; mais ils étaient plutôt les amis
politiques du général Salomon. C'est ainsi qu'ils s'intro-
duisirent intelligemment dans la Chambre des députés,
sous l'égide de celui qui, — par tradition, — était le plus
vif adversaire de leur chef, à qui son long exil avait fait
une espèce d'auréole, comme s'il serait un nouveau Pro-
412 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
méthée, enchaîné sur le rocher de Saint-Thomas ou sur
les rives de la Jamaïque, en expiation, pour avoir crié
tout haut contre le préjugé de couleur.
Quand les députés se furent réunis à Port-au-Prince
et que, par des causes que l'histoire n'a pas complètement
éclaîrcies, eut lieu la panique survenue le 30 juin 1879,
en pleine Qiambre des Représentants, les partis avaient
déjà commencé à se dessiner assez nettement. Boyer
Bazelais, rempardé dans sa maison, entouré de fidèles et
nombreux amis, qui se dévouèrent héroïquement à la dé-
fense de sa vie, ne put continuer à résister, surtout quand
un ancien adhérent, intelligent mais malfaisant, eut l'idée
géniale de faire allumer l'incendie autour de cette maison
de la rue Pavée, où il fréquentait religieusement, six ans
auparavant ! La débâcle du libéralisme s'ensuivit, à l'ac-
clamation du gouvernement et de ses alliés. Mais ces ac-
clamations avaient deux significations distinctes. Tandis
que le président Boisrond-Canal exultait de l'écrasement
de ceux dont le contrôle patriotique et sévère l'avait pré-
servé,— jusqu'à ces derniers temps, — de tout stigmate
de malversations financières, le groupe campé à cent pas
du Palais présidentiel applaudissait l'anéantissement po-
litique du gouvernement.
L'écho des événements de Port-au-Prince avait, en
quelques jours, mis debout la ville des Gonaïves, le dé-
partement du Nord, avec la ville du Cap. Le général
Boisrond-Canal, qui savait se battre, à la guerre, pensa
faire face à l'orage; il y convia ceux qu'il avait dressés
contre le programme et contre la candidature de Boyer
et la République d^ Haïti 413
Bazelais: pour toute réponse, ils lui firent honnêtement
comprendre qu'il devait s'embarquer, pour laisser au pays
les facilités de s'entendre et de se ressaisir. Il abdiqua
mélancoliquement, le 17 juillet 1879, ayant passé juste
trois années au Palais National.
LA POLITIQUE HAÏTIENNE
La chute du président Boisrond-Canal, coïncidant avec
la débâcle du parti libéral, fut une leçon saisissante et
suggestive. Pour ne point remuer des souvenirs poli-
tiques, qu'il ne serait point utile d'attiser, à cette heure,
nous glisserons sur les réflexions philosophiques ou so-
ciologiques que comporte un tel enseignement. Pour
la même raison, nous n'irons pas plus loin dans l'examen
historique des gouvernements haïtiens. Cette circonspec-
tion, mise en regard de notre accessibilité jusqu'à M.
Roosevelt, en étudiant le développement national de
l'Union américaine, montre où en est Haïti, comparative-
ment aux États-Unis, sous le rapport de la liberté d'é-
crire et de penser. De même qu'il en est pour les hom-
mes, il n'y a que les peuples ayant la bonne santé du
cœur et de l'esprit, ceux parmi lesquels règne ou tend à
régner la justice, qui tolèrent et aiment qu'on dise la vé-
rité, qu'on fasse la lumière sur leur vie intime. Ceux-là
sont sains et forts; ils marchent fièrement, ils vont vite
au but ; car ils n'ont point de biais dans leur voie ascen-
sionnelle; ils n'ont point à cacher des laideurs sociales,
des plaies, qui les minent, qu'on sent honteuses, puisque
ceux qui en souffrent les dissimulent, mais qu'on entre-
tient sournoisement, tirant d'une infirmité malheureuse
415
4i6 Af. Roosevelt, Président des Êtats-UfUs,
•
des résultats égoïstes, où chaque succès individuel ou de
secte est un acheminement vers la dissolution nationale.
Néanmoins, il faut une conclusion à ce chapitre des gou-
vernements haïtiens, lequel montre comment et pourquoi
la république noire a été si lente dans ses progrès, dans
son développement matériel et moral.
En 1861, Edmond Paul, à peine âgé de ving^-quatre
ans et par intuition, a fait le résumé suivant de cette his-
toire : « Les jaunes au pouvoir furent impolitiques ou im-
puissants, les noirs franchement réactionnaires ou inca-
pables. Par un jeu de bascule, ils se remplacèrent tour
à tour au suprême fauteuil, le machiavélisme de la mino-
rité servant de marchepied au vandalisme de la majo-
rité ... Au sortir du berceau, le pays lui-même oscilla
de l'impuissance à Tincapacité, de l'incapacité à Timpuis-
sance.»*
Ces paroles aussi perspicaces que profondes, aussi sin-
cères que judicieuses, furent absolument vraies, au mo-
ment où écrivait le jeune penseur, le patriote convaincu,
la plus haute incarnation de notre conscience nationale.
Le fait brutal et lamentable mais indéniable, c'est que
révolution du peuple haïtien a été contrariée, paraly-
sée par une force malfaisante, par une influence d'autant
plus nuisible qu'elle ne s'est jamais érigée en une doc-
trine ouverte et soumise à la discussion. Dans tous les
pays, dans toutes les races, le progrès ne s'effectue, ne
se réalise, ne devient tangible que lorsque les couches
sociales inférieures, qui forment toujours la majorité,
^ Edmond Paul : Questions Politico-Économiques.
et la République d'Haïti 417
tendent à monter, en intelligence, en puissance, en dignité
et en bien-être. Là où la politique, dite éclairée, ne con-
sisterait qu'à perpétuer l'infériorité de ces couches, for-
mant l'assise même de la nation, en exploitant leur igno-
rance, il n'y a point de progrès possible. Ceux dont
l'ambition étroite est de conserver perpétuellement le
rang privilégié et presque fermé de classe dirigeante,
peuvent profiter en bien-être et même en lumières ; mais
la discipline psychologique qu'il leur faut observer, pour
maintenir leur position sociale étayée sur un mensonge
systématique, les entraine inéluctablement à une détério-
ration morale, qui flétrit et contamine chez eux les plus
heureuses qualités de Tesprit.
Je ne veux point répéter ici tout ce qu'a écrit Sir
Spencer St. John, souvent passionné ou induit en erreur,
mais parfois si véridique. Ignorance en bas et immora-
lité en haut, tel est l'échafaudage construit par notre so-
ciété; Il faut reconnaître au peuple haïtien une endu-
rance, une vitalité peu commune, pour qu'il ait pu accom-
plir la moindre évolution au milieu de ces obstacles s on
Ta dit maintes fois; et cette constatation finit par créer
une sorte d'excuse à notre apathie politique. Mais en
est-il autrement de tout organisme jeune et vigoureux?
Abandonnez une plante vivace ou un animal robuste dans
un foyer de pestilence, ils ne produiront pas sans doute
une merveilleuse floraison ou un miracle de plasticité;
cependant ils s'épanouiront quand même. Si l'in-
fluence délétère ne continue pas régulièrement à peser
sur l'un ou l'autre et que, par des éclaircies, ils reçoivent
y
4i8 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
la moindre portion d'air pur, ils seront sauvés de la dé-
générescence, au moins ils maintiendront Tintégrité de
leurs caractères spécifiques durant plusieurs générations.
C'est cet influx physiologique persistant, constamment
en arrêt contre les principes mortifères, que Ton a jadis
appelé la vis medicatrix naturae. Passant de la biologie
à la sociologie, on a remarqué cette même résistance des
communautés et des races humaines contre les causes d'a-
bâtardissement et de dégénération et on Ta encore appelée
ins medicatrix reipublicae.
Toutefois, — il faut pousser jusqu'au bout les assimi-
lations,— s'il est vrai que les organismes sains résistent
naturellement contre les atteintes des foyers pestilen-
tiels, il n'est pas moins vrai qu'on ne peut espérer aucune
amélioration de la race en de telles conditions mésologi-
ques. Un peuple est sans doute capable de résister aux
influences sociologiques les plus malsaines et échapper
longtemps à la dissolution nationale, au milieu même des
causes qui y mènent fatalement; mais à ce peuple, ne
demandez pas de progrès rapides et continus. Ce serait
le comble de la déraison. Or il faut qu'Haïti progresse
pour justifier sa raison d'être et de persévérer comme na-
tion indépendante : il faut donc, du même coup, bannir de
notre existence politique cette force malfaisante et oc-
culte, qui nous empêche d'évoluer, de marcher franche-
ment vers l'amélioration du peuple et d'accomplir une
civilisation nationale.
Cette force nuisible est la distinction de couleur, l'op-
position des jaunes aux noirs, vice-versa, qui paralysent
et la République d'Haïti 419
rîntégrité sociologique de la nation haïtienne en faisant,
au fond, que le bonheur général, qui est le desideratum
de tous les peuples constitués, devient un mot vide de
sens pour la politique, haïtienne, puisque le bonheur des
uns semble être une malédiction pour les autres, quand
tous demandent en chœur le bien public! Edmond Paul
a eu le courage patriotique d'écrire en toutes lettres ce
que des politiciens à esprit étroit et dangereux, noirs et
jaunes, s'évertuent à cacher avec une pauvreté d'imagi-
nation et de ratiocination vraiment digne de pitié. En
conscience, quel Haïtien de trente ans, sachant sentir et
regarder autour de lui, peut jurer de n'avoir jamais rien
lu, jamais rien entendu, jamais rien compris, à propos de
la question de couleur? Sans doute appartient-il au bon
citoyen d'apaiser les passions et de passer la truelle sur
les scories de notre édifice social ; mais on n'est point un
homme de bien, par conséquent, point un bon citoyen, si,
faisant tant que d'aborder cette poignante question, on
s'avise de jongler avec les mots, pauvre Escobar d'une
piteuse casuistique! En vain voudrait-on celer ce que
sait et voit tout le monde, surtout l'étranger stupéfait:
celui-ci, après avoir écouté les paroles prétentieuses des
uns ou les murmures irrités des autres, scandalisé ou
apitoyé, n'a rien qui lui impose le secret ou le silence,
une fois éloigné du pays.
« Il y a, dit Sir Spencer St. John, une ligne de démar-
cation entre les noirs et les mulâtres, ce qui est probable-
ment une des circonstances les plus désastreuses pour la
prospérité future du pays. L'historien fidèle, après avoir
420 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
attentivement étudié les événements passés, ne peut arri-
ver à aucune autre conclusion que celle-ci: le bas d^;Té
de civilisation qui règne encore dans Tîle, provient prin-
cipalement de cette insipide dissension.»*
Dans un intéressant article de Revue ayant pour rubri-
que Life in a Negro Republic, M. T. G. Steward, homme
de couleur fort instruit et dont l'intention visible est de
défendre Haïti des accusations passionnées dont elle est
trop souvent l'objet, aux États-Unis, a écrit ces paroles
véridiques : « Les populations qui travaillent sont entière-
ment distinctes des gens riches ou exerçant une profes-
sion libérale. On en parle comme si elles appartiennent
à un autre ordre $le création. C'est un peuple cordial et
disposé à la bienveillance, gouverné par les plus puis-
sants ou les plus fortunés. Ces populations laborieuses
font vivre le pays, mais recueillent peu de ses avantages.
Les relations sociales des classes sont entièrement in-
compatibles avec des sentiments républicains.»' Sous la
plume de M. Steward, docteur en théologie et chapelain
dans l'armée des États-Unis, ces paroles ont une haute
importance morale ; elles ont encore cette valeur que l'on
ne saurait prétexter que c'est un blanc, qui cherche à irri-
ter les noirs contre les jaunes.
Un long et impartial article, publié dans le supplément
de The London Times {weekly édition) sous la rubrique
« The problem of Haiti and Santo Domingo » contient,
au milieu d'autres appréciations d'une exactitude presque
* Sir Spencer St. John : Hayti or the Black Re public, p. 137.
* The Independent, New York, March 3, 1904, p. 479.
i
4
et la République d'Haïti 421
irréprochable, le passage suivant dont la simplicité dénote
une parfaite sincérité:
« La vaste majorité [des Haïtiens] se compose de
nègres pur sang. La classe de couleur se concentre dans
les villes. Dans le Nord, les populations sont presque en-
tièrement noires; dans quelques localités du Sud, notam-
ment à Jérémie, l'élément de couleur prédomine. Aucun
préjugé n'est visible entre les deux races et plusieurs
n'admettront pas qu'il existe, mais qu'il soit encore mal-
heureusement puissant tant dans la vie sociale que dans
la vie politique, c'est un fait hors de toute contestation.»^
Le clergé même, dont le caractère d'étranger rend la
situation si délicate, quand il faut toucher aux plaies de
la société haïtienne, a poussé le cri d'alarme, juste au mo-
ment où les fêtes du Centenaire de l'Indépendance d'Haïti
devaient réveiller la conscience nationale et nous porter
aux componctions assainissantes et réparatoires. « Quel
contraste! écrivent les saints évêques. Les pères étaient
pleins de mépris pour ce qu'on appelle la jouissance; ils
allaient au combat, à la mort, ou à la victoire, à peine
vêtus, uniquement soucieux de la grande cause; et les
fils tourmentés par la soif du pouvoir et des jouis-
sances, imbus d'un préjugé que le bon sens condamne
aussi bien que le sentiment chrétien, se laissent entraîner
à des excès qui feraient presque douter de leur amour
pour le patrimoine conquis !»*
A travers l'onction du langage pastoral, combien pé-
' The London Times, Weckly Edition, Dec. 9, 1904 (Supp.).
* Mandement du Centenaire par Nos S. S. rarchevéque de
Port-au-Prince et les Evêques suffragants du Cap et des Cayes.
422 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
nétrant ne se montre pas Taiguillon de l'objurgation épis-
copale! Mais on reste impénitent, fermant volontaire-
ment les yeux à la vérité, tandis que le mal nous ronge.
Sans nul doute, je le sais, le préjugé de couleur est une
plaie sociale aussi contaminante, aussi susceptible d'infec-
tion qu'une lésion traumatique. Depuis les travaux de
Lister, le chirurgien éclairé ne s'aventure plus à l'inspec-
tion ou au pansement d'une blessure, sans avoir les mains
propres, en se conformant à la méthode antiseptique.
Aussi, pour toucher à la plaie dont Haïti est malheureu-
sement affligée, faut-il qu'on ait la conscience saine et
les mains pures. Eh bien, nul Haïtien, à cet égard, n'est
mieux autorisé que moi. Que l'on cherche avec le parti
pris le plus intransigeant, — malgré le sentiment de la
justice, qui est en moi une passion, je pourrais dire une
grâce du ciel, puisque c'est lui qui me soutient, impertur-
bable, dans le bon combat, où je reste toujours debout
pour le triomphe de la vérité et du bien, — il est impos-
sible de trouver ni dans ma vie sociale, ni dans ma vie
politique, un fait que Ton pourrait attribuer au préjugé
de couleur. Tout au contraire. J'ai donc le droit de me
ranger parmi les consciences immaculées, quand il s agit
d'aborder cette irritante question. Cependant, s'il me
fallait une nouvelle purification, je laverais mes mains
dans le fluide ennoblissant d'un patriotisme sincère, afin
d'y toucher sans envenimer le mal. Comme un prêtre
abordant le sanctuaire, il m'est permis de répéter, sans
sacrilège, les paroles liturgiques et sacramentelles: La-
vabo inter innocentes manus meas . . .
et la République d'Haïti 423
Il faut que tous les Haïtiens de cœur s'en convain-
quent : il est plus que temps d'en finir avec ce ferment de
discorde sociale, qui empoisonne tout germe de progrès
et de civilisation dans notre infortunée patrie. Dans le
temps du président Boyer, on pouvait impunément jouer
avec ce brandon enflammé aux deux bouts. Les masses
étaient assez ignorantes pour n'y rien comprendre, la mi-
norité était assez disciplinée pour jouir, chacun à son
tour, des avantages à tirer d'une telle acrobatie politique ;
mais les temps ont changé. Ce que Ton traduit, avec
toute apparence de raison, comme l'ineptie du plus grand
nombre, se transforme graduellement en une attitude
d'observation dont il ne peut rien sortir de bon, quand
les cerveaux sont saturés d'aigreur et de protestations
étouffées.
Déjà M. Charmant, d'un cœur léger, a mis un doigt
brutal sur la blessure qui saigne. Sans réfléchir sur la
délicatesse du problème, sans se préoccuper des enchaîne-
ments historiques qui expliquent l'existence de la plaie
qu'il nous faut panser avec une légèreté de main propre
à ne point crisper notre corps social si malade, à cette
heure, l'écrivain conclut à des écrasements, suggère une
cure héroïque et radicale, mais impossible et malsaine!
Il y met une franchise, d'autres diraient un cynisme, telle-
ment insolite dans nos mœurs politiques, que l'on reste
étonné devant tant d'audace ou tant de naïveté. Pour-
tant M. Charmant n'est pas un noir de pur sang; il n'est
pas de ceux dont toute l'existence a été cousue de misères
matérielles et de malédictions morales. Loin de là.
424 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Conune une prérogative de son intelligence fort déve-
loppée, il est parmi ceux qui ont joui des avantages de
notre mauvaise organisation administrative. Sans doute,
il a été plus éprouvé que d'autres ; on lui a fait payer par
trop de tours de prison et par de trop fréquents exils les
miettes qu'il aura ramassées du gâteau légendaire. Dans
un moment où la table est dressée, en Haïti, avec une
abondance qui tente la luxure, désireux ou non d y par-
ticiper, il a protesté de sa sincère intention de ne point
jouer le rôle d'un trouble-fête. Rien n'y a fait. Ceux
qui tiennent les hauts bouts l'ont repoussé comme un
indigne. La prison s'est rouverte pour lui; elle ne s'est
refermée après lui que pour qu'il prit le chemin doulou-
reux de l'exil, sous la menace d'une fin exemplaire, c'est-
à-dire l'exécution par un peloton militaire ! On comprend
peut-être que, n*ayant plus l'espoir de gagner la tolérance,
sinon la sympathie des puissants du jour, il se soit ré-
volté d'une manière si bruyante. Comme Junon irritée,
il s'est dit, en lui même:
Flectere si nequeo superos, Acheronta fnovebo!
Mais, si M. Charmant est sincère.^ comment ne se rap-
' On a insinué qu'un haut diplomate ne serait pas étranger à
l'apparition du pamphlet de M. Charmant. Le nègre ne lisant
pas, en général, aurait dit cet homme intelligent, se contenterait
de voir le visage noir du général Nord au Palais de la présidence ;
les mulâtres, qui lisent, effrayés du livre de M. Charmant, sen-
tiront qu'il y va de leurs intérêts comme de leur sécurité d'ap-
puyer le vieux chef noir... Mais est-il permis de croire à une
telle combinaison si diabolique et immorale, tant de la part du
prétendu corrompu que du corrupteur possible? Il est difficile
d'y répondre par une affirmation catégorique.
et la République cV Haïti 425
pelle-t-il pas que ce n'est pas en exterminant les jaunes,
que les noirs cesseront d'être les bêtes de somme de notre
fausse organisation sociale? Soulever les masses contre
la minorité ! mais c'est le vieux jeu dont on a continuelle-
ment usé depuis notre Indépendance, sans avoir glané
d'autre résultat que de rendre plus malheureuse l'exis-
tence des prolétaires haïtiens. Helas ! le politicien à peau
plus ou moins noire n'a point le monopole de ce ressort,
qu'on manie comme une machine infernale. N'est-ce pas
en excitant les susceptibilités des noirs contre les mu-
lâtres, que l'on fit rater, en 1878-1879, la plus belle op-
portunité de changer le sort de la majorité par l'avène-
ment au pouvoir d'un patriote éclairé et probe, désireux
de se dévouer à la régénération du peuple haïtien, avec
une passion d'autant plus ardente qu'il croyait à son obli-
gation morale de réparer les torts que l'un de ses ascen-
dants^ avait eus envers ce peuple abandonné à l'ignorance
et à la misère ? Et qui était à la tête de cette campagne
impie? Des jaunes au teint clair et à cheveux plats, que
les noirs du même parti suivaient avec une circonspection
aussi prudente que méfiante. M. Oiarmant ou tel autre
en sera peut-être renversé; mais j'affirme que dans la
* Ayant communiqué à feu Boyer Bazelais une brochure que
j'avais écrite, en 1873, sous le titre de « L'avenir de la République,»
je me rappelai que j'avais nommé le président Boyer en des
termes peu sympathiques, à l'occasion de l'exécution injuste et
inconstitutionnelle de Darfour. Quand il commença à me féli-
citer pour ce travail, qui n'a jamais été publié, j'essayai donc de
m'excuser, à cause des réflexions que je fus amené à faire sur
son grand-père. Il m'arrêta par une pression affectueuse de la
main: « Ne croyez pas du tout que je sois froissé, mon cher ami,
426 M. Kooset'clt, Présidait des États-Unis,
campagne électorale de 1879, au Cap-Haïtien, des hom-
mes de couleur avec qui j'ai vécu, avant et après, mais
qui combattaient alors Boyer Bazelais, en s'opposant à
mon arrivée à la Représentation nationale, avaient ex-
cité le peuple des campagnes circonvoisines à se grouper
contre ma candidature, en leur disant : « Firmin est un
mulâtre aussi clair qu'un blanc.» Lorsque, devant les
débordements de la soldatesque et des illégalités effron-
tément étalées, j'abandonnai l'assemblée primaire, suivi
de mes amis protestataires, je fus fort intrigué des efforts
que faisait M* J. B. Petit, le doyen actuel du barreau du
Cap-Haïtien, pour m'arrêter devant sa maison. Je fus
encore plus perplexe, lorsqu'il appela un campagnard
bien mis, arrivé en ville pour voter, et lui dit : « Voici
M. Firmin! ...» J'eus bientôt le mot de 1 énigme,
quand celui-ci répondit, en patois créole : « Cet homme
ne peut être M. Firmin, puisque M. Firmin est aussi
clair que M. Price ! » Qu'en conclura le lecteur, sinon
M. Charmant? La vérité, c'est que la question de cou-
leur est à l'usage de tous ceux qui désirent perpétuer la
nuit qui règne dans le cerveau populaire en Haïti, pour
en tirer des avantages personnels.
je n'en suis qu'attristé. Et si j'ai un mobile sérieux pour dési-
rer le pouvoir, c'est celui d'être à même de réparer les torts de
mon grand-père.» Étant dohné l'hypocrisie, qui est la monnaie
courante de la politique haïtienne, on pourrait croire que Boyer
Bazelais abusait de ma confiance de jeune et enthousiaste ad-
mirateur, mais jusque dans ses angoisses à Miragoâne, il se
préoccupait encore du problème sociologique du relèvement des
noirs d'Haïti, et d'en faire un échantillon national digne de sau-
ver l'honneur de toutes les races africaines.
et la République d'Haïti 427
Certainement, c'est une arme dangereuse, cause de tous
nos malheurs, de tous nos faux pas, de tout notre long
stationnement dans les sentiers de la civilisation. Jaunes
et noirs, ceux qui en nient l'existence, pour en mieux
tirer partie, à l'aide d'une politique souterraine, ou ceux
qui s'en emparent bruyamment, rien que pour assommer
leurs compétiteurs plus heureux, sont les pires ennemis
de la nation haïtienne et de la réhabilitation de la race
noire. Ouvriers funestes, ils travaillent d'une main sacri-
lège au démolissement continuel de l'édifice national.
Au fur et à mesure que l'influx du progrès, pénétrant
dans la masse du peuple, fait sortir une belle floraison
d'intellectualité et de haute moralité, ils soufflent dessus;
leur haleine morbifique la dessèche et la stérilise, si bien
qu'elle disparait, à la fin, sans que le pays en ait fait le
moindre profit pour son amélioration.
Tel peuple, tel gouvernement, dit un vieux proverbe.
Nos gouvernements ont été les créations alternatives ou
successives de courants opposés, de forces antagonistes,
faute de cohésion dans notre organisme national. « Les
jaunes au pouvoir furent impolitiques ou impuissants,»
dit Edmond Paul. Qui peut le nier? Ne travaillant
point à l'œuvre d'unification sociologique, qui est la tâche
essentielle du pouvoir dirigeant, à l'aurore de toutes les
nationalités, s'évertuant plutôt à opérer une sélection
artificielle et unilatérale, ils n'ont pu mener avec succès
leur œuvre anti-patriotique qu'en abrutissant, soit par
une licence immorale, soit par un appauvrissement systé-
matique, la grande majorité du peuple toujours confinée
4^8 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
dans les fosses de l'ignorance. « Les noirs, au pouvoir,
furent franchement réactionnaires ou incapables,» dit en-
core réminent patriote. Peut-on, non plus, le nier? A
l'exception de Toussaint-Lx>uverture, qui d'ailleurs a gou-
verné Saint-Domingue et non Haïti, quel chef noir est-on
capable de désigner, comme n'ayant ni montré de l'inca-
pacité, ni tourné vers la rétrogradation nationale, c'est-
à-dire vers une organisation politique inférieure, com-
parativement à celle qu'il avait trouvée existante ou qu'il
devait adopter à un moment donné? Les noirs hissés au
pouvoir n'ont montré jusqu'ici que la préoccupation de
s'y maintenir, à l'instar du président Boyer, mais sans
un but quelconque à réaliser: ils se sont contentés d'être
là et de régner. Lors même que l'un d'eux a choisi la
question de couleur comme instrumentum regni, ce n'a
été autre chose que pour se faire suivre par les uns et
redouter par les autres, donnant des galons aux noirs et
de l'argent aux jaunes, creusant, de plus en plus, le fossé
social, qui empêche les éléments démographiques de la
nation haïtienne de s'adapter dans une pénétration réci-
proque, indispensable à leur développement harmonique.
Nous en sommes encore là de nos efforts stériles. En
attendant, le pays baisse et déchoit, glissant dans une
ornière qui conduit à l'anéantissement final. Pour en
sortir, il importe que ceux qui défendent le drapeau des
libertés politiques ne croient pas que leur intérêt soit de
refouler en bas la majorité de leurs concitoyens, — pas
plus sous le rapport social que sous le rapport politique;
il importe que ceux qui aspirent à l'égalité réelle et non
et la République d'Hàiti 429
artificielle et mythique, ne cherchent pas dans la suffo-
cation des libertés publiques, le moyen empirique et
odieux d'abaisser toutes les têtes au même niveau. Une
démocratie sans liberté est tout aussi absurde qu'une dé-
mocratie sans égalité. Nous savons, par l'histoire, qu'au-
cun pays n'a pu arriver à concilier harmonieusement le^
deux tendances libérales et autoritaires, sans traverser
mille péripéties, sans éprouver de ces crises de croissance,
qui menacent souvent la vie. La raison, que Royer-
Collard mettait à la place de l'universalité des citoyens,
comme source de la souveraineté nationale, est seule ca-
pable d'opérer cette conciliation, mais elle est, pour les
peuples comme pour les hommes, le fruit tardif d'une ex-
périence souvent douloureuse. En attendant qu'elle mû-
risse dans l'esprit des Haïtiens, au point de leur imposer
sa direction souveraine, n'est-il pas possible de trouver
le joint dans le troisième terme de notre devise nationale?
A la liberté, à l'égalité qu'on allie toujours et sincère-
ment la fraternité, en écartant les suggestions malsaines
de toutes les haines comme de tous les préjugés, et Haïti
marchera. Il en est plus que temps. Le monde qui
marche, à côté de nous, va si vite que Ton est autorisé à
nous croire stationnaires, quand on ne nous déclare pas
rétrogrades. Le tort que fait une telle appréciation ne
rejaillit pas seulement sur le petit peuple de 1,500,000
âmes que nous formons, mais sur toute une race. C'est
notre gloire et, en même temps, notre martyre, que l'on
n'établira jamais un jugement favorable ou défavorable
sur les aptitudes du noir à se gouverner et à s'élever
430 M, Roosevelt et la République d'HcAH
dans les hautes sphères de la civilisation, que suivant
révolution satisfaisante de la nation haïtienne ou son
arrêt de développement, qui serait en fait, une régres-
sion, dans le concert des peuples qui montent, montent
sans cesse, changeant le mal en bien et le bien en mieux,
emportés par le char fulgurant du progrès, garant irré-
cusable de leur perfectibilité indéfinie.
Telle est notre responsabilité nationale. C'est au nom
de cette mission écrasante, mais digne d'attention, par-
tout où se trouve un cerveau pensant, que nous avons
le droit de nous redresser et de dire que nous ne devons
point disparaître de la carte des peuples indépendants.
Car s'il est vrai que d'autres ont de plus vastes intérêts
matériels à régler et ordonner, — pour le plus grand bien
du monde, — nul n'a, au-dessus de nous, un intérêt moral
supérieur à vouloir vivre, grandir et prospérer, autonome
et ennobli par l'effort, qui transforme et perfectionne
tous ceux qui ont l'énergie suffisante pour secouer leur
torpeur et entreprendre la marche en avant, se disant
bien que plus ils sont en retard et que la route est diffi-
cile, plus il leur sera glorieux d'atteindre le but qui se
nomme civilisation et qui brille comme un phare lointain,
mais sur lequel reste toujours fixé leur regard convaincu.
LES BESOINS ET LES INTERETS D'HAÏTI
Quelque malheureuses et déprimantes qu'aient été les
influences sous lesquelles la nation haïtienne effectue,
depuis un siècle, son évolution désespérément lente, il est
vrai, il serait insensé de n'y reconnaître aucun progrès.
La cause d'erreur, qui induit souvent à une conclusion
pessimiste sur la possibilité du développement de la Ré-
publique d'Haïti gouvernée par les noirs, repose sur les
fausses considérations qui servent de prémisses à tous
les raisonnements que l'on met en pratique pour établir
un jugement à ce sujet. Ceux qui, armés d'une demi-
science, manquent de la discipline mentale qu'il faudrait
utiliser, pour arriver à découvrir la raison des faits so-
ciologiques qui attirent leur attention ou frappent leur
esprit, s'empressent souvent de comparer Haïti à Saint-
Domingue. Alors se rapportant à tout ce qu on a écrit
sur la splendeur matérielle et les grandes richesses de
l'ancienne colonie française, ils y opposent le dénuement
de la république haïtienne, avec des chiffres statistiques,
ayant tout le prestige d'un appareil scientifique, mais ab-
solument oiseux et déplacés dans l'emploi qu'on en fait.
C'est que la sociologie ne s'appuie pas seulement sur la
43»
432 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
démographie; elle requiert en outre les lumières de This-
toire, expliquant comment les groupes de faits qu'on
étudie se sont développés ou modifiés dans le cours du
temps. Nous avons déjà relevé cette cause d'erreur en
montrant, ailleurs, que Haïti, érigée en État indépendant,
le I*' janvier 1804, ^'^ hérité que des débris de Saint-
Domingue, dont la restauration, à peine commencée par
le génie de Toussaint-Louverture, fut encore compromise
et anéantie par les dévastations de la guerre de l'Indé-
pendance. Les Haïtiens n'ont donc point commencé
leur évolution nationale avec un pays riche, qu'ils
auraient laissé péricliter entre leurs mains. Ceux qui
écrivent ou affirment une telle chose établissent une opi-
nion contraire à la vérité historique. Que l'existence du
peuple haïtien ait été facilité par une terre fertile et par
un climat merveilleux, c'est incontestable; mais voilà
tout. Toutefois la science et la réflexion montrent que
m
ces avantages ne suffisent point pour accélérer particu-
lièrement et à eux seuls, l'évolution d'un peuple. Plus
une terre est fertile, plus elle exige de soin, d'entretien
continu; car, là, les mauvaises herbes sont encore plus
vivaces que les semences; plus le climat est doux, moins
l'homme est excité au travail, c'est-à-dire au progrès, la
paresse physique n'étant point refrénée par l'aiguillon de
la nécessité. Or, comme à tout animal, la paresse est
plus inhérente à l'homme que le travail, en vertu de la
loi du moindre effort, qui porte tous les êtres à chercher
le bonheur dans le repos, quand aucune excitation ex-
térieure ne vient point tendre les forces musculaires à
et la République d'Haïti 433
une activité salutaire. L'impulsion mentale ou la force
morale n'est pas un effet de la nature, mais plutôt de
réducation ou, à tout le moins, de l'imitation qui est en-
core une éducation autonome. C'est donc l'excitation
extérieure qui, dans la majorité des cas, devient le sti-
mulant de l'activité humaine. Là où la rigueur du cli-
mat inflige une souffrance consécutive à toute inertie
corporelle, l'homme est incité par la nature même à s'a-
giter, à exercer ses membres pour résister à l'engour-
dissement et à la mort. C'est l'instinct de la conserva-
tion qui l'entraîne à travailler, en vue du résultat immé-
diat que le travail apporte, la santé en même temps que
l'aisance. Mais toutes les fois que le climat est doux
et bénin, le repos sera le symbole fallacieux mais at-
trayant du bonheur. Il faudra alors que l'aiguillon
vienne d'une volonté extérieure, tutélaire et prévoyante,
surtout dans la première période du stade à parcourir,
pour le développement de la civilisation. C'est là le rôle
essentiel du gouvernement, en toute jeune nation, rôle
qui doit aller en décroissant, au fur et à mesure que l'é-
ducation collective infuse à chacun la dose d'énergie mo-
rale suffisante pour aviver le foyer de son activité. Non
seulement le gouvernement doit donner l'impulsion à
cette activité, mais il lui faut veiller encore sur elle, la
régulariser, la canaliser, pour ainsi dire, de façon qu'elle
se produise dans un ensemble harmonique, adéquat au
but à atteindre, qui est l'édification de la société natio-
nale, association complexe mais oti les intérêts, pour être
multiples, ne doivent jamais être antagonistes. Malheu-
434 Af. Roosez'clt, Président des États-Unis,
reusement et comme on a pu le voir, dans le chapitre
précédent, Haïti n'a guère joui des avantages de gou-
vernements dignes de ce nom.
Quand on voudra établir une comparaison entre le dé-
veloppement du peuple américain et celui du peuple haï-
tien, que Ton commence donc à comparer les chefs d'État
qui ont gouverné respectivement les États-Unis et Haïti.
Respect des institutions, désintéressement et prévoyance
de l'avenir, d'une part, — violation hypocrite ou brutale
des institutions, égoïsme et insouciance, de l'autre, tel est
ce qui résulte d'un parallèle sur lequel mon patriotisme
m'empêche d'appuyer. Sans doute, dira-t-on, les mau-
vais gouvernements haïtiens ne sont que l'expression du
tempérament local, des inclinations nationales, en un
mot de l'idéal haïtien. Nous y avons même fait allusion ;
mais cela n'est vrai qu'à demi. Il y a encore pour tout
empirer, les vices de notre organisation sociale, qui ne
constituent pas un fait d'ordre naturel. C'est un mal
national nullement incurable et facile à enrayer. Le jour
où le mauvais génie, qui nous tire constamment vers
l'abîme de la déchéance, aura perdu l'influence malfai-
sante qui a fait d'Haïti une risée dont les négrophobes
se prévalent pour proclamer l'inaptitude irrémédiable du
noir à se gouverner, on sera étonné de voir avec quelle
rapidité ce pays marchera dans les voies ennoblissantes
de la civilisation moderne. En veut-on la preuve? On
n'a qu'à constater ce qu'il a pu faire, même au milieu
de toutes les circonstances négatives et déprimantes où
s'est accomplie sa première évohition séculaire.
et la République d'Haïti 435
Nous avons vu qu'en Tannée 1789, la colonie fran-
çaise de Saint-Domingue avait exporté un poids total de
226,046,000 de livres de diverses denrées, comprenant le
sucre blanc pour 48,000,000, le sucre brut 93,000,000,
le café 77,000,000, le coton 7,000,000, Tindigo 1,000,000,
avec 26,000 livres de sirop et de tafia et 20,000 livres de
cuir. De 1789 à 1796, cette colonie était à ce point rui-
née, avons-nous encore observé, que, pour les ving^-sept
mois, allant de juillet 1794 à septembre 1796, l'exporta-
tion totale n'avait pas été au delà de 9,172401 livres où
n'entraient que 15,790 livres de sucre blanc, et 3,922,568
livres de sucre brut, démontrant la destruction de toutes
les grandes plantations de canne à sucre et des usines
sucrières, formant la base de la richesse coloniale. Les
caféteries étaient ravagées ou abandonnées; car l'expor-
tation de cette denrée, pour les vingt-sept mois, ne figfure
que pour 5,013,569 livres.
Passons sur le poids et la valeur de l'exportation cons-
tatée en 1801, par suite du relèvement de la colonie par
l'heureuse administration de Toussaint-Louverture, puis-
que nous savons que tout ce qui restait sur pied, avait
disparu dans la guerre de l'Indépendance.
Pendant l'année budgétaire 1903- 1904 les denrées ex-
portées des onze arrondissements financiers de la Répu-
blique d'Haïti pesaient ensemble 258,964,240 livres se dé-
composant comme il suit:^
^Lc Moniteur, journal officiel de la République d'Haïti, 6o™«
année, No. i*' (4 janvier), p. 4.
436 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
LIVRES LIVRES
Café 88,964,611 Écorces d'oranges. . 142,194
Cacao 5,124,200 Cire 233,540
Campèche 153,282,940 Grains de coton. . . 31,312
Coton 3.oi7f895 Pites 3S»S67
Acajou 31,270 Cornes 2,527
Écailles 664 Cèdre 1,476,750
Bois et racines 1,310,650 Bois de gaiac 4,765,992
Peaux de chèvres. 283,686 Gomme de gaîac. . 29,935
Cuirs de bœufs. . . 228,506 Bayahonde 2,000
En citant dans une Conférence faite à Paris, en 1892,
le poids de l'exportation d'Haïti s'élevant à 242409,667
livres, pour Tannée 1891, j'ajoutais les réflexions suivan-
tes : « On voit, en somme, que le poids brut des marchan-
dises exportées, au lieu de diminuer, a plutôt augmenté,
comparativement à Tannée 1789. Mais tandis que la
valeur de Texportation figurait avec le chiffre de 461,-
343,678 livres tournois environ, en 1789, elle ne montre
plus que 100,000,000 de francs environ, pour Tannée
1891 . . . Tout Técart provient de la valeur du poids
du sucre brut et raffiné (141 millions de livres), mar-
chandise d'un prix élevé, comparée au campèche (159
millions de livres) dont la valeur marchande est déme-
surément faible.» La même observation conserve toute
son application, si on veut comparer la valeur de notre
exportation de Tannée dernière à celle de Texportation
de Tancienne colonie française en 1789. Le tableau de
nos exportations de 1903-1904 vient encore confirmer
le fait que la production économique est en progrès en
Haïti. Il y a non seulement une augmentation de 6%
du poids brut sur 1891, mais encore une augmentation
et la République d'Haïti 437
sensible du poids des cacâo, du coton, des cuirs de bœufs,
des peaux de chèvres et de la cire, ayant une valeur mar-
chande supérieure à celle du campêche. De plus, les ex-
portations du gaiac, du bois jaune ou fustet, du cèdre
entrent en ligne de compte, comme de nouveaux élé-
ments d'échange international. Il faut ajouter à ce der-
nier tableau l'exportation de 1,489 bœufs, 1,487 chevaux
et mulets, 222 gallons de rhum, 22,044 gstHons de miel,
18 balles de lataniers. Cependant il est nécessaire de
continuer la citation de ma conférence de 1892:
« Le rapprochement de ces chiffres, disais^je, démontre
un fait sociologique d'une grande importance, c'est que
la République d'Haïti, malgré toutes les causes défavo-
rables de son développement économique et commercial,
ne travaille pas moins et ne cesse de progresser. Toutes
les cultures ou les exploitations qui n'exigent pas l'em-
ploi de gros capitaux, y sont abordées avec un courage
admirable, si l'on veut réfléchir à l'insuffisance de l'ou-
tillage économique du pays.
« En effet, les instruments aratoires, depuis la charrue
jusqu'au faucheur perfectionné, sont encore à introduire
dans nos procédés agricoles; et, lorsque le cultivateur,
par des méthodes arriérées et primitives, a enfin réuni les
produits d'une récolte laborieusement préparée, il se
trouve souvent dans le plus grand embarras pour le
transport de ces produits au marché le plus voisin, faute
de routes, je ne dis pas voiturables mais même prati-
cables ... Ce sont là de petites misères nationales que
l'on peut avouer sans aucun faux amour-propre; car il
',
1
438 Af. Roosevelt, Président des États-Unis,
est indiscutable que, sans les capitaux, un pays quelcon-
que ne peut pourvoir aux besoins de sa viabilité, ni per-
fectionner ses voies de communication.»*
Certainement, il est impossible de rien entreprendre
sans capitaux disponibles; mais si Haïti était bien admi-
nistrée, ne pourrait-elle pas tirer de ses ressources budgé-
taires,— sans être obligée de recourir aux emprunts in-
térieurs ou extérieurs, — les fonds nécessaires à amélio-
rer son état matériel, en même temps qu'elle s'évertue
pour élever le niveau moral et intellectuel de son peuple ?
Rien de plus sttr. S'il en est autrement, c'est que nos
gouvernements n'ont jamais été bons ménagers des in-
térêts publics. On peut encore illustrer cette assertion
par un exemple.
y Vers la fin de 1889, lorsque j'arrivai à la tête du Dé-
partement des finances, après les dépenses ruineuses de
la guerre civile de 1888-1889, la dette publique d'Haïti
montait à près de vingt millions de dollars, en y compre-
nant $4,400,000 environ, de papier-monnaie; vers le mi-
lieu de 1890, avec un recouvrement sévère de nos droits
de douane et une gestion régulière de nos revenus publics,
elle était déjà réduite à 18 millions et demi. Avant l'es-
pace d'une année, le 30 avril 1891, elle avait encore di-
minué de plus de deux millions et demi. Le service de
l'annuité de notre dette extérieure, échéant au 30 juin
1891, étant déjà versé, le capital de notre dette publique,
y comprenant toujours le papier-monnaie, était réduit à
environ $15,700,000, dont $6,358,000 en or et le reste en
*A. Firmin: La France et Haïti, p. 59, 60.
et la République d'Haïti 439
^ gourdes nationales. « C'est un cas absolument exception-
j nel dans l'histoire des finances, disait VExposé de la si-
tuation de la République d'Haïti, année i8pi, de voir un
État se décharger de plus de 13% de sa dette dans l'es-
pace d'une année, ce qui pari passu, démontre la possibi-
lité rationnelle de sa libération intégrale en sept ans et
demi.» Mais ayant démissionné, en mai 1891, quand je
revins à la tête du ministère des finances^ au mois de
décembre 1896, en cinq ans et demi, la dette publique
avait monté à $26,875,783! Pendant six mois, je luttai
avec énergie, pour enrayer le désordre ; mais devant mon
impuissance à contenir les influences démoralisantes, je
dus démissionner, en juillet 1897. Par les réformes que
j'avais imposées et qu'on ne put immédiatement aban-
donner, la dette diminua seulement de $300,000, fermant
cette dernière année à $26,568,598. Elle commença à
remonter dès l'année 1898; et, à la fin de 1902, elle était
au chiffre de 31,917,831- D'après l'annuaire de la Ban-
que Nationale d'Haïti, notre dette publique montait, le
31 décembre 1903, à $33,121,999.10, dont $27,583,059.16
en or et $5,538,939.94 en gourdes nationales. L'an-
nuaire de 1904 du même établissement de crédit nous
montre la dette publique d'Haïti, le 31 décembre dernier,
au chiffre de $40,891,394.78 dont $26,784,149.73 en or
et $14,107,245.05 en monnaies nationales! . . .
Nous laisserons à un financier impartial et bien au
courant des affaires d'Haïti le soin de faire le commen-
taire de toutes les constatations qui viennent de passer
sous nos yeux. Il s'agit de M. Hartmann. A vrai dire,
440 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
je ne m'appuie pas absolument sur les chiffres qui
émâillent ses réflexions et dont la formation me paraît
défectueuse, tant à cause de son idée de convertir les
dollars en papier-monnaie, pour fixer le montant de la
dette publique, quand ce serait juste le contraire qui
serait rationnel, qu'à cause du taux auquel il établit ses
calculs. Ainsi, pour Tannée 1890, il convertit Tor en
papier-monnaie à raison de 113 gourdes pour cent dollars,
tandis que la moyenne de la prime sur Tor, en 1890,
donnée par rétablissement même qu'il dirigeait, fut de
i8j4, ce qui fait 118.75 gourdes contre cent dollars. La
Banque Nationale d'Haïti donne pour moyenne de la
prime sur l'or, dans le cours de Tannée 1902, le chiffre
de 138.50%. M. Hartmann calcule sur la base de 233
gourdes, au lieu de 238.50 pour cent dollars. Ces ré-
serves faites, — et elles n'ont point grande importance, —
il faut citer ses paroles qui sont des plus suggestives,
quand on veut se faire idée du bénéfice qu'Haïti a tiré
de cette augmentation effrayante de sa dette publique.
« Et si on se demande, dit M. Hartmann, à qui ont
pu profiter les 42 millions de gourdes (près de 100,000,-
000 de francs) qui ont été dépensés et gaspillés depuis
i8ço, en plus des 70,000,000 de gourdes déboursées par
les divers ministères, suivant les budgets arrêtés par les
Chambres (non compris le service de la dette publique
pour lequel il a fallu environ 25 millions de dollars or)
on est vraiment affligé d'avoir à constater que ce n'est
pas le pays qui en a fait le moindre profit.
« De l'avis de tout le monde, il n'y a eu d'amélioration
et la République d'Haïti 441
notable nulle part. La misère du peuple est plus grande
que jamais.
« Regardez seulement les sommes .dépensées de 1890
à 1902, par les ministères suivants:
«La. Guerre: 15 millions.
« L'armée et la défense nationale sont-elles en meilleur
état qu'en 1890?
« La Marine : 3 millions.
« Il n'y a plus de marine de guerre.
« L'Intérieur et la Police générale : 14 millions.
« Quelles sont les améliorations à signaler? La police
est-elle mieux faite?
« Les Travaux publics : 7 millions.
« Les édifices publics sont délabrés ; les routes publi-
ques sont dans un état de plus en plus déplorable. Tout
est à refaire.
« L'Agriculture : 3 millions.
« La production du pays n'a pas progressé. Notam-
ment celle du café est restée stationnaire.»^
Ce résimié sévère de la période administrative et fi-
nancière qu'examine l'écrivain peut paraître exagéré;
mais il n'est rien de plus véridique. Malheureusement,
sauf de rares exceptions, les mêmes réflexions peuvent
^ M. Louis Hartmann est un homme très capable, ancien di-
recteur de la Banque Nationale d'Haïti à Port-au-Prince pen-
dant près de sept années. Sa brochure, d'où je tire ces lignes,
(pp. 12-13) est une plaquette de 26 pages in 4** (Paris, 1903,
Imprimerie Chaix, rue Bergère, 20). Ces pages sont bourrées
de statistiques et contiennent des observations souvent fort
judicieuses.
442 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
être appliquées à toute notre gestion financière, depuis
la proclamation de l'indépendance d'Haïti. Malgré des
millions et des millions tirés de la sueur du peuple et
dépensés soi-disant pour des services publics, dont l'en-
tretien ne devait tendre qu'à l'amélioration de l'état moral
et matériel du pays, aucun résultat n'a été obtenu, parce
qu'aucun n'a été visé, dans le sens de procurer au peuple
plus de bien-être, plus de lumières et plus de sécurité.
Au contraire, tandis que des sommes fabuleuses sont
jetées aux quatre vents ou plutôt s'engouffrent dans les
poches de quelques individus, qui les gaspillent avec l'in-
souciance de ceux qui possèdent l'or, sans avoir jamais
travaillé pour l'avoir, tout baisse, tout périclite autour
de nous.
L'armée, pour laquelle nos Exposés de la situation n'é- À
pargne aucun encens, en exaltant le courage, l'héroïsme
et le dévouement de nos soldats, gardiens de l'honneur
national, se dégrade de plus en plus. Depuis longtemps,
le service militaire est devenu une peine que l'on n'inflige
qu'aux gens de la classe rurale, qui sont les serfs de
notre organisation sociale. Un fils de famille incorporé
s'expatrie, pour ne point servir dans les rangs d'un régi-
ment, et se sent tout fier de raconter son histoire, dans
un salon de Paris, où les Français s'interrogent de l'œil,
pendant que les Haïtiens admirent cet acte de dignité!
Sans instruction aucune, ne sachant ni lire ni écrire, ne
sachant pas même exécuter les moindres mouvements,
les moindres évolutions, ignorant même la position d'un
soldat sans armes, ces pauvres militaires qui ne peuvent
et la République d^Hatti 443
pas seulement marcher en compagnie, au pas ordinaire,
ne sont que les parias de notre demi-barbarie.
Ils ne sont pas logés, ni habillés convenablement ni
entretenus humainement. Pour eux, pas de caserne
digne de ce nom, — pas même à la capitale ; — en dehors
des heures de parade, pas d'uniforme autre que les loques
miséreuses que leur permet de posséder le peu que leur
travail personnel a pu leur procurer, avant qu'ils fussent
enrégimentés, sur le bon plaisir de ceux qui portent les
gros galons ; pas de rationnement suffisant pour se nour-
rir, de trois jours Tun, c'est-à-dire pour les empêcher de
crever de faim, s'ils n'avilissent pas leur « héroïsme » et
leur « patriotisme,» en se transformant en portefaix, du-
rant les heures où ils peuvent se sauver des travaux par-
ticuliers et impayés au bénéfice des chefs ou des amis des
chefs !
Ils passent au service dix ans, quinze ans, vingt ans
et quelquefois davantage, quand ils ne trouvent pas un
protecteur pour obtenir leur congé, et dont ils deviennent
un obligé, soumis alors à sa direction, comme les plé-
béiens qui formaient la clientèle du patricien ou du che-
valier romain. La seule chose qu'ils apprennent, durant
leur longue initiation au régime militaire, c'est l'obéis-
sance passive, l'absence de toute initiative morale, de tout
exercice de la volonté autonome, l'annulation de tout
éclair de la liberté humaine luttant contre l'injustice ou
contre le mal. Quand un Haïtien portant des épaulettes
vous dit : « Je suis soldat ! » cela signifie qu'il est prêt à
commettre les crimes les plus horribles, à piller, à incen-
444 M- Roosevelt, Président des États-Unis,
dier, à tuer, pourvu qu'il en reçoive l'ordre de son chef
immédiat. Ce n'est que dans ce sens qu'on applique la
règle : « L'armée ne délibère pas.» Autrement, c'est l'ar-
mée qui tranche toutes les difficultés et force la solution
de tous les problèmes politiques, depuis les élections mu-
nicipales et législatives jusqu'à la nomination commina-
toire de nos chefs d'État. Mais alors l'armée, ce sont les
meneurs improvisés, généraux sans avoir jamais porté
un fusil sur leurs épaules où l'on voit briller les floches
d or et les étoiles dîamantées. Les soldats sont, entre
leurs mains, l'occasion ou le prétexte de subtiliser ces
millions budgétaires dont les malheureux n'ont mie et,
en même temps, les instruments de la servitude politi-
que, les bourreaux inconscients de ceux qui voudraient
changer leur sort, adoucir leurs misère, par une plus
équitable répartition des charges écrasantes et des jouis-
sances alléchantes, qui pèsent si étrangement dans les
deux plateaux de notre balance sociale.
Comment veut-on qu'une armée ainsi recrutée, ainsi
organisée et maltraitée, ayant une telle influence démo-
ralisatrice, une telle destination anti-patriotique, puisse ^
se perfectionner et offrir une meilleure défense nationale
que celle où il s'agirait de se battre en embuscades et en
guérillas, genres de combat où aucune science militaire
n'est ni nécessaire, ni praticable? Aussi n'y a-t-il rien
d'étonnant que les choses militaires, au lieu de s'amélio-
rer en Haïti, s'empirent sensiblement, malgré l'illusion
que pourrait faire concevoir des compagnies d'élite où
l'on joue au soldat, plutôt qu'on ne fasse le métier de
et la République d'Hditi 445
soldat! Aussi bien, là, rien n'a changé, depuis Boyer,
sinon pour empirer.
La marine haïtienne n'a pas été mieux partagée.
Pourtant la forme insulaire du territoire haïtien, dont
les avantages sont incalculables, au point de vue de notre
développement économique, devait nous porter à nous
occuper plus soucieusement de notre marine d'État, que
je ne veux pas positivement nommer marine de guerre.
En effet, ce qui explique le résultat négatif obtenu jus-
qu'ici de toutes les dépenses prodiguées dans cette
branche de l'administration publique, c'est que la cons-
tante préoccupation du gouvernement haïtien a été d'a-
voir une marine spécialement destinée à la guerre, à la
guerre civile, puisque enfin nous ne nourrissons point le
projet de nous battre en mer contre aucune puissance
étrangère. Ainsi on paie de grosses sommes pour être
en possession de vaisseaux de guerre dont la force des
projectiles soit une menace contre nos villes, où l'esprit
public, plus éveillé que dans l'intérieur du pays, serait
capable de mettre en question les errements de l'admi-
nistration supérieure et de protester contre le despo-
tisme ou les dilapidations des deniers publics. Quel triste
but!
Ce qu'il nous faudrait, au contraire, ce serait des
gardes-côte, navires légers, armés légèrement, pas chers
d'ailleurs, destinés en temps de paix, que nous devons
considérer comme notre état normal, à protéger les inté-
rêts du fisc, par une police sérieuse et régulière établie
dans nos eaux territoriales; et, en cas de révolution, à
446 M, Roosevelt, Président des États-Unis j
transporter sur un point donné les contingents de troupes
nécessaires à la sécurité publique. Avec ces navires lé-
gers,— dont nous aurions un nombre plus grand que
celui que nous pouvons avoir de bons bateaux de guerre,
et qui auraient une activité maritime dix fois plus con-
sidérable, puisqu'ils ne sont pas faits pour être toujours
ancrés dans la rade de Port-au-Prince, en attendant les
événements, — on formerait méthodiquement et rapide-
ment une pépinière de marins disciplinés. Si, dans un
cas solennel, il nous fallait avoir des vaisseaux de guerre
d'une certaine puissance, des unités navales de sérieuse
valeur, notre bonne administration nous apportant des
ressources effectives en nous valant un crédit incontes-
table, nous pourrions acheter ces navires-là et trouver
immédiatement les équipages nécessaires pour les monter.
Les services de l'administration intérieure et de la po-
lice générale ne sont pas moins en décadence que ceux
de la guerre et de la marine. Plus on y dépense d'argent,
plus cela va mal. Cette phrase semble être un paradoxe,
mais c'est la pure vérité. Les chapitres du budget de
l'Intérieur, qui enflent et débordent, sont précisément
ceux des dépenses extraordinaires et imprévues, et dé-
penses pour la sécurité publique, où l'on puise pour dé-
moraliser les esprits, en augmentant chaque année la
troupe immonde de mouchards inconnus qui empoi-
sonnent l'existence des citoyens, par les persécutions in-
justes qu'ils provoquent, les inquiétudes déprimantes
qu'ils font naître, entraînant en définitive, la rupture de
tout commerce social par cette crainte et cette méfiance
et la République d'Haïti 447
mutuelle dont parle Tacite, en décrivant l'état de Tesprît ^
public à Rome, sous le règne de Tibère.
Ce qui devrait attirer tout particulièrement l'attention
des gouvernants, c'est certainement l'organisation d'une
police instruite et honnête, sachant faire son métier et y
mettant toute la probité administrative, qui donne un si
grand ascendant à ceux qui exercent Tautorité; mais,
bien souvent, ce sont les pires chenapans que l'on choisit ^
pour un service qui, dans tous les pays civilisés, se re-
crute dans l'élite de la classe travailleuse ou parmi les
anciens soldats dont la conduite exemplaire a été remar-
quée, à ceux enfin qui ont montré les meilleures qualités
de discipline, de droiture et de correction. Les commis-
saires ou inspecteurs de police ne possèdent aucune des
notions indispensables pour une bonne administration.
Aussi la police, surtout la police urbaine, au lieu d'im-
poser l'ordre, est-elle parfois la cause de tous les désor-
dres, de tous les scandales, qui donnent aux rues de nos
villes un aspect si peu recommandable. D'ailleurs quoi-
que, depuis une quarantaine d'années, nos corps de po-
lice portent le titre officiel de «police administrative,»
avec la loi qui leur assigne des attributions civiles nette-
ment définies, ils gardent l'ancien caractère qu'ils ont eu
depuis le temps de Boyer, qu'on désignait par le nom de
« police armée » et que l'on pourrait orthographier
police-armée, c'est-à-dire des militaires faisant la police
soldatesquement. Ils sont, en effet, armés de fusils de
munition, dans les parades militaires et dans les tournées
d'escouades, et placés sous les ordres directs du com-
\/
448 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
mandant de la place. A peine reconnaîssent-ils l'autorité
du Commissaire du gouvernement, chef de la police judi-
ciaire. Indifférents à tous les méfaits, à moins d'être per-
sonnellement intéressés à s'en saisir, soît à cause du dé-
linquant, soit à cause de la partie lésée, ils ne sont là que
pour appréhender ceux qui, bien qu'honnêtes et irrépro-
J chables, murmurent contre les exactions du chef mili-
taire ou contre les malversations d'un secrétaire d'État ou
du Président d'Haïti. Il est vrai que la loi laisse plus
spécialement à la police communale le soin de réprimer
les scandales et les infractions qui n'entraînent que les
peines de simple police, lesquelles sont les plus fré-
quentes; mais la police administrative doit y suppléer,
dans tous les cas de flagrant délit, en l'absence de la po-
lice communale. Or, comme les ressources des Conseils
communaux ne leur permettent point de payer aussi
largement la police communale que le fait l'État pour la
police administrative, ces Conseils ont ordinairement une
base plus restreinte pour le recrutement des agents ou
archers de police qu'ils emploient. Ils n'en disposent que
des moins aptes et en nombre moins considérable; sans
compter que la grande primauté de l'autorité militaire
sur l'autorité civile se reproduit entre la police dite ad-
ministrative et la police relevant de la municipalité.
Aussi bien, les hauts intérêts de l'État vont à la dérive
et ne sont protégés par nulle surveillance. Les impôts
sont irrécouvrables et les droits de douane ne sont sauve-
gardés par aucun contrôle effectif. Il est merveilleux
qu'en de telles conditions, le pays se soit maintenu jus-
et la République d'Haïti 449
qu'ici à travers toutes les fluctuations, sans sombrer et
disparaître. Cela ne milite-t-il pas hautement en faveur
du peuple qui, presque abandonné à lui-même, privé de
toute sollicitude administrative, a pu conserver des ins-
tincts d'ordre social jamais complètement défaillants, suf-
fisants pour le sauver d'une décomposition nationale?
Quant aux travaux publics, c'est le service où le
désordre et la concussion se sont montrés de la façon la
plus scandaleuse. Ce département ministériel, dont j'ai
provoqué la création, par la Constitution de 1889, dans
l'espoir de faire naître le souci d'organiser l'outillage
national indispensable au développement matériel et mo-
ral de la République, avait commencé de faire preuve
d'une grande et utile initiative. En 1890, malgré l'ac-
quittement de plus d'un million et demi de la Dette publi-
que, le gouvernement, dont je faisais partie, a pu entre-
prendre et mener à bonne fin de remarquables travaux,
telles la construction du Palais des Six Ministères, celle
du Palais de la Chambre des députés et la réfection com-
plète de la place de la Douane de Port-au-Prince, où se
trouvait un vaste bourbier, avec d'autres travaux secon-
daires, dans nos diverses circonscriptions départemen-
tales. Depuis lors, les édifices construits ou réparés, les
entreprises plus ou moins utiles exécutées, çà et là, ne ré-
pondent guère aux sept millions que constate M. Hart-
mann, pour les dépenses effectuées par le Ministère des
Travaux publics, de 1890 à 1902.
Les routes publiques, de pius en plus délabrées, sont,
durant la saison pluviale, transformées, par place, en des
450 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
fondrières où hommes et bêtes sont exposés à se casser
le cou ou se briser une jambe, quand ils ne courent pas
le risque d'être enterrés vivants dans l'argile détrempée
et fluctuante. Personne ne s'occupe du niveau de nos
routes nationales ou départementales; on s'occupe encore
moins de nos chemins de grande communication ou de
nos chemins vicinaux, qui, le plus souvent, bordent des
précipices et où la moindre glissade vous entraine dans
un abîme. La grande et la petite voirie sont également
abandonnées ou négligées.
Non seulement les routes sont impraticables, mais les
rivières ne sont l'objet d'aucune surveillance technique,
d'aucune inspection compétente. Leur lit est souvent
obstrué par l'effet des avalasses ou pluies d'orage, rou-
lant sur les pentes rapides de nos mornes, entraînant des
troncs d'arbre et des masses de graviers, lesquels, arri-
vés en un passage resserré, s'empilent et font obstacle au
cours de l'eau. Alors elles débordent et déversent leurs
ondes tumultueuses sur des berges argileuses, qui s'é-
boulent, en augmentant l'encombrement. Bientôt, avec
la continuation des orages, les flots n'ayant point de
digue, s'étendent dans les champs cultivés, où les travaux
de toute une année disparaissent, en un clin d'oeil, dans
un fracas terrible. Heureux le campagnard, s'il a pu
grimper à point sur un galetas, laissant à la nature
aveugle et sauvage le temps de désarmer et de reprendre
l'air souriant et tendre que notre beau ciel des Antilles
montre à l'œil enchanté, après les ondées les plus mal-
faisantes !
et la République d'Haïti 451
Et pourtant, on pourrait utiliser ces forces dévasta-
trices, qui apportent au travailleur rural tant de terreur
et de nuisance. Endigué et bien encaissé, tel cours
d'eau, qui est actuellement une cause de destruction, se
transformerait en une source de prospérité générale, si
on canalisait scientifiquement ces mêmes eaux qui, au
lieu d'inonder les plantations et de défoncer nos routes,
serviraient à arroser nos campagnes, les fertiliser, en dé-
cuplant la fertilité d'un sol déjà si prodigue. Mais non
seulement il n'y a point d'endiguement, point de canalisa-
tion, mais il n'y a, le plus souvent, pas le moindre pon-
ceau pour enjamber un ruisseau. Quand, dans la route
d'un chemineau, il butte contre une petite gorge de mon-
tagne ne mesurant pas quinze mètres d'écartement mais
très profonde, il est forcé de faire parfois une demi-
lieue et davantage, pour marcher vers l'endroit qu'il
avait en face de lui, presqu'à portée de sa main!
Les routes publiques sont dans un état déplorable et
notre viabilité est détestable; mais en vain en cherche-
rait-on une compensation dans les travaux publics exé-
cutés dans nos villes. Là les choses paraissent pires.
Elles sont plus choquantes, car elles jurent avec tout ce
qui a un caractère privé. Dans tous les pays civilisés,
les plus belles constructions, les plus luxueuses installa-
tions sont celles appartenant à l'État. En Haïti, les bu-
reaux publics logent en des maisons de piteuse appa-
rence, n'ayant aucun aménagement propre à la branche
du service qu'on y établit, mais louées par des particu-
liers favorisés, à des prix pouvant amortir en dix ans le
452 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
capital nécessaire pour l'érection d'un petit palais ! Même
à la capitale, en dehors du Palais National, ressemblant
à un élégant et spacieux cottage, du Palais des Six Mi-
nistères, lourd et disgracieux, du Palais de la Chambre
des députés, coquet mais étroit et frêle, et les églises ou
autres établissements religieux, où TÊtat n'a point eu à
mettre la main, l'œil du touriste ou du regnicole ne ren-
contre aucun édifice public à contempler. Pas un théâtre,
pas de bibliothèque nationale, pas de musée (je veux
parler des bâtiments indispensables à leur installation) ;
pas de jardin public où le peuple puisse respirer un air
pur, quand les chaleurs estivales rendent insupportables
ses logements étriqués; les arbres mêmes qui bordaient
nos places publiques à l'époque coloniale, étant morts de
vétusté, n'ont point été remplacés. Pas une statue,^ rien
qui frappe l'esprit et l'élève, rien qui parle à l'imagina-
tion et l'embellisse, rien qui offre une récréation salu-
taire, dans une population de soixante-quinze à quatre-
vingt mille habitants, formant la tête et le cœur de la
République! Les chefs-lieux départementaux ou autres
grandes villes de la République sont à l'avenant.
L'agriculture, sur laquelle se débitent les plus pom-
peux discours, chaque fois que le soleil du i*' mai vient
nous montrer le printemps tropical dans toute son
éblouissante féerie, n'a jamais fait le souci de nos admi-
nistrations gouvernementales, malgré l'intérêt direct
qu'elles y trouveraient, dans l'augmentation de nos pro-
^£n février 1904, une statue a été érigée à Dessalines et un
buste monumental à Pétion, sur l'initiative privée des Comités du
Centenaire.
*
et la République d'Haïti 453
duits d'exportation. Les secrétaires d'État se contentent
de faire de belles circulaires immanquablement impri-
mées en tête du journal officiel de la République. Cela
suffit. Aucune direction éclairée, aucune indication utile
ne sont fournies à ces admirables travailleurs qui peinent,
d'un bout de l'année à l'autre, pour faire vivre tout un
monde de parasites, et qui, après avoir mangé la vache
enragée, n'ont d'autres récompenses en perspective que
de jouer à la mascarade, dans les cérémonies grotesques
et païennes de la fête de l'Agriculture!
Les deux mille cinq cents agents, chefs de section,
maréchaux et gardes-champêtres, formant la police ru-
rale, doivent exercer leur surveillance sur les ving^-huit
à trente mille kilomètres carrés de superficie que compte
le territoire d'Haïti, et ils sont mal payés, ils ne sont
point montés! Aussi, n'étant nullement contrôlés, font-
ils mal leur service et n'offrent-ils aucune protection effi-
cace à des populations éparses, n'ayant pas idée du béné-
fice qu'elles pourraient tirer de la coopération de leurs
efforts, pour assurer par eux-mêmes la sécurité, qui est
le besoin essentiel et le meilleur encouragement que l'on
puisse donner à l'agriculture, en y ajoutant les bonnes
voies de communication. Les plus laborieux sont les
principales victimes de cette situation anormale. Ils tra-
vaillent sans aucune garantie de jouir du produit de leurs
labeurs, le vol n'étant ni recherché ni prévenu par la
crainte d'une répression vigilante et impartiale. Com-
ment voudrait-on que, dans ces circonstances pitoyables,
la production agricole fasse de rapides progrès? Cepen-
454 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
dant nous avons vu qu'elle progresse quand même, en- 1
core que ce soit lentement.
Pour l'instruction publique, surtout l'enseignement pri-
maire, dans les villes ou bourgs et dans les écoles rurales,
il y aurait à faire des réflexions aussi peu réconfor-
tantes. Là, comme dans les autres branches de l'adminis-
tration, beaucoup d'argent a été dépensé sans grand ré-
sultat. Le contrôle scolaire n'est pas suffisamment ef fec- -
tif, et, par pur favoritisme, on confie les charges déli-
cates de directeur et de professeur à trop de gens in-
compétents ou dénués de moralité, par le simple mobile
d'être agréable à des amis ou de se faire des créatures.
Il est regrettable que ceux dont la haute position dans
l'État devait être un motif de se distinguer par leur droi-
ture et leur souci du bien public, en viennent à ne plus
connaître de scrupule; mais quand l'oubli du devoir est
poussé au point de ne pas respecter l'éducation des en-
fants du peuple, ceux qui en donnent l'exemple ne
peuvent échapper à la flétrissure de l'opinion,
v/ La Constitution déclare l'instruction gratuite et obli-
gatoire; la gratuité existe, quel que soit le reproche mé-
rité par l'administration; mais l'obligation est toujours
restée un vain mot. Il semblerait même qu'on encourage
les parents ignorants à ne point envoyer leurs enfants à
l'école. A Saint-Thomas et dans les Antilles anglaises,
les enfants du peuple fréquentent les classes, même nu-
pieds, mais les parents sont obligés de les y envoyer.
Aussi trouve-t-on rarement un jeune homme ou une
jeune fille de quinze à vingt ans, qui ne sache lire et
et la République d'Haïti 455
écrire ; mais en Haïti, où le suffrage universel est la base
artificielle de tout notre système politique, les citoyens
peuvent impunément ignorer l'alphabet et accomplir les
actes les plus importants de la vie publique, dans cette
obscurité de l'esprit mille fois plus dangereuse que l'obs- •
curité matérielle.
Certainement, nos misères sont grandes et notre dé-
nuement est lamentable. Mais qu'est-ce à dire? Peut-
on consciencieusement mettre au compte de l'inaptitude
du noir à se gouverner les déprédations financières et
l'incurie administrative de la classe dirigeante ? « La mi-
sère du peuple est plus grande que jamais,» écrit M.
Hartmann dont l'assertion est irréfutable. Par la plus
inconcevable logique, on part du fait même de cette mi-
sère pour accuser le nègre d'une patente incapacité, en
niant son aptitude au self-govemment; mais grand Dieu !
c'est contre les prévaricateurs, gens de haute volée, se -
prétendant sinon la noblesse mais l'élite d'Haïti, qu'il
faudrait se gendarmer, en leur criant sans ambages l'in-
vective sonore que l'immortel Hugo met sur les lèvres de
Ruy Blas:
Soyes flétris devant votre pays qui tombe.
Fossoyeurs qui venez le voler dans la tombe! '
Aussi bien, Haïti n'a besoin, pour se relever et prospé-
rer, que d'être gouvernée par des citoyens honnêtes et ^
compétents, quelle que soit la nuance de leur épiderme,
pourvu qu'ils ne voient pas dans la majorité du peuple,
qui peine et qui travaille, « un autre ordre de création »
pour me servir de l'expression frappante du Rev. T. G.
4S6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Steward. Là nous avons une terre pleine de sève, ca-
pable de nourrir un peuple actif et nombreux, aima pa-
rens toute prête à enfanter et élever des générations
dignes de réhabiliter le noir, à qui les conditions méso-
logiques de l'Afrique ont infligé une tare dont l'hérédité
peut facilement être combattue par un milieu plus favo-
rable, aidé par le bien-être et l'éducation.
Les intérêts du peuple haïtien ne sont donc pas de nous
enfermer dans le cercle étroit où nos pères eurent toute
raison de se tenir naguère, aux prises, comme ils étaient,
avec des circonstances spéciales qui ont complètement
changé, depuis une bonne partie du siècle dernier. Ces
circonstances nous avaient créé des restrictions gênantes,
mais commandées par la force des choses. Elles nous
avaient obligés à nous priver de tous les moyens qui ont
aidé les autres peuples à se développer. En nous con-
finant dans les limites de notre nation naissante pour dé-
couvrir les éléments de civilisation indispensables au
maintien de notre organisation rudimentaire, nous avons
prudemment fermé nos portes à l'étranger, qui ne se ré-
solvait pas à voir en nous des hommes aptes à s'asseoir
au banquet des peuples indépendants. C'était logique,
c'était bien fait. Mais nous avons, par ainsi, perdu tout
stimulant extérieur. Ceux, parmi les Haïtiens, qui
avaient des demi-lumières, des demi-capacités, en profi-
tèrent pour jouir seuls de la direction effective de la jeune
nation ; car « au royaume des aveugles, les borgnes sont
rois,» dit un proverbe. Cette direction exclusive, en de-
hors de toute concurrence troublante, a été si fructueuse
et la République d'Haïti 457
pour ceux qui Tont exercée et Texercent encore, qu'ils
préféreront déployer les plus insoutenables arguties, pour
conserver le statu quo. Cet égoïsme ne nous a causé que
trop de tort, en nous isolant systématiquement de tous
ceux dont la sympathie serait de la plus haute valeur
morale, et nous apporterait un concours indirect, mais
des plus utiles, dans nos efforts vers la civilisation. Il
faut que nous adoptions des tempéraments qui nous
fassent passer en toute sécurité, — d'un régime d'excep-
tion à un régime de franchise libérale, dont l'esprit de la
/ solidarité internationale est le mobile et, en même temps,
la garantie. Étendons, élargissons la sphère d'activité
sociale et morale dans laquelle nous voulons nous mou-
voir, pour sortir d'une inertie qui est invoquée contre
nous comme une preuve d'humiliante infériorité. Tout
en restant fermes et inébranlables dans notre résolution de
sauvegarder, coûte que coûte, notre indépendance na-
tionale, nous devons tout faire pour attirer en Haïti l'é-
tranger et les capitaux qu'il peut nous apporter, en même
temps que son contact civilisateur, tant les capitaux im-
matériels consistant en intelligence pratique, habileté mé-
canique et habitudes de prévoyance, qu'en outillage per-
fectionné, machines et argent frais nécessaires à mettre
en branle le travail national, avec des facilités qui rendent
le travail humain rémunérateur et régénérateur dans tout
pays vraiment civilisé.
Au lieu de nous limiter à deux ou trois cultures, les
seules qui soient abordables sans notable mise de fond,
malgré la possession d'un sol dont la richesse et la pro-
458 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
ductivité défie toute comparaison, nous pourrions prati-
quer la multiculture, en exploitant des plantations de
fruits exportables, d'arbres fournissant le caoutchouc ou
le gutta-percha, tels le Siphonia elastica, Isonandra per-
cha, le Landolphia de l'Afrique centrale, le Bacisea et le
Periploca nigrescens du Congo, le Mangaba (Hancornia
speciosa?) du Brésil et le Guidroa de Madagascar, puis
les diverses plantes textiles ayant une bonne valeur mar-
chande; en établissant des vacheries, des porcheries que
nos vastes prairies et Tabondance de nos fruits forestiers
faciliteraient merveilleusement; en établissant des haras
pour l'amélioration de nos races chevalines, en nous oc-
cupant enfin de tout ce qui forme l'ensemble d'une bonne
économie rurale, puisqu'aussi bien, on reconnaît générale-
ment qu'Haïti est un pays agricole. Pouvant établir des
usines puissantes et bien outillées, nous pourrions aug-
menter la culture de la canne à sucre et surtout fabriquer
plus de sucre que de tafia. Cinquante ans de ce nouveau
) régime rendraient le pays méconnaissable, tellement la
transformation en serait complète. Ce n'est pas seule-
ment la terre qui sera plus riante, mieux cultivée et plus
j luxuriante; c'est la race elle-même qui, — par le déve-
loppement sérieux du travail et de l'intelligence, lui ap-
portant le bien-être matériel et moral, — aura subi une
amélioration rédemptrice, la faisant plus expansive et
plus belle, oui plus belle, parce qu'améliorée dans son
existence, ennoblie par la floraison de toutes les facultés
qui font de l'homme le type de la vraie beauté, lui en
qui se rencontre la vie qui réfléchît, le mouvement qui
et la République d'Haïti 459
mesure, la force qui calcule, rharmonie qui rêve et pense.
J'ambitionne beaucoup de choses pour cette chère et mal- ^
heureuse Haïti, parce que j'attends beaucoup d'elle en fa-
veur de cette race noire si bonne, si aimante et si aban-
donnée et si dédaignée! Les beaux jours viendront, car
il n'est pas possible que l'Africain racheté de la géhenne
et de l'esclavage par l'air vivifiant et régénérateur des
Antilles n'y trouve pas enfin un souffle qui éveille en lui,
un jour ou l'autre, le tressaillement salutaire du progrès.
Mais il y a des obstacles nombreux et infranchissables,
répond-on ; ils empêcheront longtemps que le monde n'ait
confiance dans la vitalité et surtout dans la sociabilité du
peuple haïtien, de façon qu'on y vienne non seulement
avec bienveillance, mais encore avec empressement...
Ces obstacles, quels sont-ils? Je l'ignore. Sont-ils si
nombreux et si puissants ? J'en doute.
Je sais que le manque de sécurité est, en grande partie,
la cause réelle qui empêche les capitaux étrangers de s'in-
troduire en Haïti, sous d'autres formes que les mar-
chandises dont la consommation régulière et rapide ne
donne cours qu'à un commerce annuel, par les échanges
de nos produits ; mais cette sécurité est la conséquence de
plusieurs facteurs. Elle ne sort pas uniquement d'une
police bien organisée, mais en outre des dispositions de
l'esprit public à considérer comme une chose bonne en
soi que les étrangers aient chez un peuple laborieux de
grands intérêts qui les obligent de veiller au bien géné-
ral, d'y coopérer même, y voyant un profit personnel.
Une fois que cet esprit naît et s'affermit, on y trouve la
460 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
I principale protection pour les capitaux importés dans un
pays, sous la forme de machines ou de grandes exploita-
tions que Ton respecte, que Ton entoure spontanément
de bienveillance, les considérant comme de nouveaux fac-
teurs pour Tamélioration du sort de tous les citoyens.
D'ailleurs, Thistoire démontre d'une façon positive que,
dans tous les pays neufs, et même en des régions un peu
éloignées faisant partie de pays déjà civilisés, ceux qui
arrivent d'abord avec de grands capitaux, courent tou-
jours des risques, sans que cela les empêche de tenter
l'aventure. Dans les premiers temps, c'est la vigilance
du capitaliste ou propriétaire, appuyée sur la bîen-
J veillance ambiante, qui constitue sérieusement la garantie
(le ses intérêts. Quant à la police proprement dite, —
laquelle, avec la gendarmerie, forme la puissance publi-
que, en tant que chargée de veiller au maintien de l'ordre,
à la sécurité des personnes et des propriétés, — elle n'ob-
tient une organisation effective et efficace que là où le
travail est déjà développé dans une proportion fort no-
table, où l'aisance est assez généralisée, pour qu'un grand
nombre des gens soient intéressés au bon ordre. Un
peuple autonome, où règne la misère et où surtout la
richesse publique est mal répartie, ne saurait guère avoir
une police parfaitement organisée, fonctionnant comme
4 elle se montre dans les centres civilisés. Cependant
Haïti est loin de refuser toute sécurité aux capitaux
étrangers qui seraient employés à des exploitations im-
portantes, soit aux environs des villes, soit en des régions
éloignées de cinquante à soixante kilomètres de tout cen-
et la République d'Haïti 461
tre important. Un étranger, qui a longtemps travaillé
en Haïti, comme commerçant, et y a acquis une honnête
fortune, ayant pleine expérience du caractère de THaïtien
et désirant, après s'être retiré des affaires, faire une
œuvre utile pour ce pays envers lequel il a gardé des sen-
timents bien voisins du patriotisme, a fondé, à environ
soixante kilomètres du Cap-Haïtien, une plantation de
fruits et de diverses essences forestières destinés à l'ex-
portation. C'est M. Fritz Hermann. La propriété qu'il
a mise en exploitation se nomme Bayeux et contient plus
de huit cents hectares. La fondation de l'établissement
remonte à 1901 et ne compte pas, par conséquent, plus
de quatre ans. Dans les premiers temps, les directeurs
gérants et autres employés se sentaient bien seuls et pou-
vaient concevoir des craintes pour leur sécurité; mais
avant six mois, ils trouvèrent dans les populations, heu-
reuses d'être assurées d'un travail régulier, un concours,
un dévouement et une discipline, qui leur firent bientôt
sentir qu'ils n'avaient nul besoin de la protection d'une
police rurale qui laisse tant à désirer. Au contraire,
vingt kilomètres à la ronde, jamais l'ordre et la régula-
rité n'ont régné au point qu'il en est, sous l'influence
des bonnes habitudes contractées par plus de trois cents
travailleurs, employés aux travaux agricoles de Bayeux,
qui les font passer dans leur petites familles. Un tel
exemple est aussi encourageant que démonstratif, forti-
fiant et salutaire; il raffermit ma foi dans la possibilité
et même dans la grande facilité de créer en Haïti la civi-
lisation par l'ordre, le travail, l'éducation et la liberté.
HAlTI N'A RIEN À CRAINDRE DE
M. ROOSEVELT
Haïti marchera-t-elle ? Aura-t-elle le temps de réali-
ser une civilisation qui soit la floraison altière de la race
noire s'épanouissant sous le ciel magnifique des An-
tilles, en pleine possession de la liberté et de l'autonomie
nationale? Telle est la question, partout agitée, depuis
laps d'années, mais qui a pris dans l'actualité une acuité
lancinante par l'avènement de M. Roosevelt à la prési-
dence des États-Unis. Nous connaissons déjà l'homme.
Je ne me suis pas contenté d'en esquisser le profil indi-
viduel; je l'ai, de plus, mis en relief, par les traditions
qu'il représente et par la base d'action dont il pourrait
disposer dans toute entreprise internationale pouvant in-
téresser Haïti. Aussi bien, lorsqu'on pose plus directe-
ment les questions suivantes : Avons-nous sérieusement
à craindre un accaparement de notre territoire national
par les États-Unis d'Amérique, sous la forme d'une an-
nexion violente, la seule dont nous aurions le droit de
nous plaindre devant la conscience universelle? Croît-on
que les États-Unis désirent ardemment l'annexion d'Haïti,
même si ceux qui dirigent la destinée de notre pays, —
dans une heure de dépit sacrilège, ou d'impiété patrioti- *^
463
464 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
qu€, — leur en offraient toutes les facilités ? A-t-on des
motifs fondés de redouter l'influence personnelle de M.
Roosevelt, pour pousser à cette annexion ? Je réponds né-
gativement à toutes ces questions. Et mon opinion raison-
née a une base excellente dans les particularités histori-
ques et biographiques exposées au cours de cet ouvrage.
Ce serait plus que naïf de s'arrêter aux amplifications
scolaires d'un jeune étudiant doué d'une imagination
dont nos congénères partagent les excentricités, pour
nous faire une juste idée de ce que pense et veut une
grande nation dont la force spéciale est dans son attache-
ment à ses principes, auxquels se relient toute son éner-
gie extérieure et toutes ses initiatives, lors même qu'elles
paraissent les moins ordonnées, les plus aventureuses, à
ceux qui ne connaissent pas son histoire. Ce ne serait
pas même sérieux de considérer, plus que de raison, les
articles de journaux, dans lesquels, soit en Europe, soit
aux États-Unis, soit chez nous, on montre Haïti comme
fatalement condamnée à être avalée par les Américains
du Nord. Toutefois, il ne manque pas de velléités per-
sonnelles et isolées, pour donner à une telle menace une
apparence de danger imminent. Ces velléités se sont
même manifestées plus d'une fois au Sénat américain,
où elles se traduisent en projets de résolution plus ou
moins patronnés. La dernière manifestation de ce genre
est peut-être celle du sénateur Heyburn, de l'État d'I-
daho, au cours de la discussion de la question de Panama,,
le 5 février 1904.
« Si je puis faire une digression, disait M. Heyburn,
et la République d'Haïti 465
de la discussion de la question de Panama, — jusqu'à
me reporter à la résolution que j'ai eu le privilège de pré-
senter à ce corps, laquelle proposait que des démarches
convenables fussent faites, par le Département approprié
de ce gouvernement, pour l'acquisition de l'île de Saint-
Domingue, — elle s'accordera avec les suggestions que je
fais actuellement.
« Saint-Domingue est, dans l'océan, la terre la plus
voisine du canal de Panama, qui puisse aujourd'hui être
obtenue, sous certaines conditions, par le gouvernement
des États-Unis. Elle se trouve directement dans la voie
qui conduit à l'entrée du canal. Nous avons perdu Cuba.
Nous n'aurions pas dû la perdre, à mon avis, mais nous
l'avons perdue. Quelles pourront être ses futures rela-
tions avec ce gouvernement? Je l'ignore et l'avenir aura
à se préoccuper de cette question ; mais tout près, au delà
de Cuba, s'étend la grande île de Saint-Domingue.
« Il semble qu'on tînt pour une chose reconnue, quand
fut faite la suggestion d'acquérir cette île, que c'était
encore de l'expansion, que c'était encore de l'impéria-
lisme, que c'était un effort pour s'étendre au dehors, ob-
tenir de nouvelles populations et un nouveau territoire.
Je n'avais pas une telle intention, en présentant cette ré-
solution. C'était simplement afin que ce pays pût s'y
assurer, à mi-chemin, entre nos ports et le canal, une base
terrestre, qui nous rendrait habiles, en temps de guerre,
à protéger non seulement le canal mais notre petite pos-
session de Porto Rico, se trouvant à côté d'elle.
« Chaque navire qui quitte les rivages de l'Atlantique,
466 Af. Roosevelt, Président des États-Unis,
pour franchir ce canal, doit passer directement à travers
un petit détroit resserré entre Tîle de Cuba et Tîle de
Saint-Domingue, si étroit que la portée des canons mo-
dernes pourrait le traverser deux fois. C'était en vue de
ces conditions que cette suggestion fut soumise à la con-
sidération de ce corps. C'est comme une partie du pro-
jet et du plan de construire ce canal interocéanique que
nous envisageons cette suggestion en ce moment et non
comme une partie des mesures présentées à la considéra-
tion du Sénat; mais qu'on le retienne à l'esprit, comme
une chose que nous devions prendre en mains et régler.
« Outre ses avantages commerciaux, — et je ne viens
par les faire valoir, ils sont connus, — ce n'est pas une
nouvelle question, mais à côté des avantages commer-
ciaux de sa possession, la souveraineté et le gouvernement
de l'île est nécessaire à la sécurité des fonds que nous
sommes à la veille de placer dans la construction du canal
de Panama ; et je recommande ce point, en ce moment, à
la consciencieuse attention du Sénat.»*
Mais depuis un an que cette chaleureuse recommanda-
tion a été faite au Sénat américain, ce grand corps a-t-il
montré aucun désir d'adhérer à la résolution du sénateur
de l'Idaho? Non. Au contraire, rien ne prouve qu'il
montrera jamais les dispositions d'abandonner des tradi-
tions qui sont, pour les États-Unis, la garantie non seule-
ment de la paix extérieure, mais de l'harmonie politique
à l'intérieur.
* Congressional Record, Washington, February 5, 1904 (Fifty-
eighth Congress, 2d session), Vol. 38, No. 39, pp. 752, 753.
et la République d'Haïti 467
Cependant il n'y a pas que des Américains pour exciter
le gouvernement de Washington à se rendre maître, de
gré ou de force, de tous les territoires de l'Amérique cen-
trale ou des Antilles pouvant être utiles aux commodités
des États-Unis, en vue de la construction du canal de
Panama. On sait comment, il y a une quarantaine d'an-
nées, Sir Charles Dilke lança l'expression de Greater
Britain, « la plus grande Bretagne,» désignant l'expan-
sion coloniale de l'Angleterre. Le mot a fait fortune.
Lorsqu'en 1877, la reine Victoria reçut de Disraeli, de-
venu du même coup lord Beaconsfield, le titre d'Impé-
ratrice des Indes, la politique d'extension territoriale à
l'extérieur prit le nom assez bizarre dUmpérialisme, qu'on
ne peut bien comprendre si l'on n'est au courant de l'his-
toire de la Grande-Bretagne, dans la dernière moitié du
siècle dernier. Eh bien, un écrivain anglais, apparem-
ment de renom, M. Colquhoun, faisant la cour aux Amé- ^
rîcains, avec cet excès d'amabilité qui est la caractéris-
tique de John Bull à l'égard de l'Oncle Sam, depuis une
vingtaine d'années, a publié, en 1904, un volume fort
suggestif, sous le titre de Greater America. Touchant le
canal de Panama, il applaudit aux changements que cette
construction gigantesque apportera au commerce et à la
politique du monde. « L'Amérique, comme il nomme les
États-Unis, conformément au protocole fixé par M. Hay,
en bénéficiera, la Grande-Bretagne aussi ; et les deux en
seront réciproquement attirées à une plus étroite péné-
tration. Les Antilles anglaises jouiront d'un renouvelle-
ment de prospérité et Cuba deviendra bientôt un terri-
y
468 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
toire américain ...» Santo Domingo aussi, pense-t-il,
devra « au nom de Thumanité » entrer sous le contrôle
américain. Quand cela sera accompli et que les îles
danoises seront sous la main, le golfe du Mexique et
la mer des Caraïbes deviendront « des lacs américains.»
Le fils ingénieux de Thonnête Albion sent bien que,
pour que la mer des Antilles devienne un vrai lac amé-
ricain, il faudra que les Antilles anglaises passent aussi
sous le contrôle du pavillon étoile, mais il ajoute : « L'A-
mérique n'en a pas besoin.»'
Nous verrons, plus loin, que nous pourrons dire aussi
de la République d'Haïti : « L'Amérique n'en a pas be-
soin.»
En France, voilà ce qu'écrit M. Pierre Leroy-Beaulieu,
de VÉconomiste français: « Des méfaits ou une impuis-
sance chronique qui ont pour résultat le relâchement gé-
néral de liens d'une société civilisée, disait celui-ci [M.
Roosevelt] dans son message de décembre, peuvent né-
cessiter en fin de compte, en Amérique comme ailleurs,
l'intervention d'une puissance civilisée. Une première
application vient d'être faite de ces principes à Saint-
Domingue. Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'il soit
réglé à l'amiable ou autrement, le destin d'Haïti est fixé.
On ne saurait guère s'insurger contre cette extension des
États-Unis. Elle est inéluctable et il est certain que quel-
ques centaines de mille individus à demi barbares, habi-
tant des terres qui pourraient en nourrir plusieurs mil-
'Archibald R. Colquhoun: Greater America (Harper &
Bros., 1904).
et la République d'Haïti 469
lions^ n'ont pas le droit d'en empêcher la mise en valeur
par d'autres pays plus civilisés qu'eux.»
Admirez la dextérité méchante avec laquelle l'écrivain
écourte le passage si saisissant du message que nous avons
déjà parcouru, afin d'y voir autre chose que ne disait M.
Roosevelt et d'encourager « celui-ci » à se saisir des
terres que les Américains peuvent mieux mettre en va-
leur que « les petites principautés nègres,» indignes d'en
être les maîtres !
Heureusement M. Pierre Leroy-Beaulieu n'est pas la
France. Toutefois l'Haïtien intelligent, au lieu de s'em-
baller dans une méfiance irraisonnée des États-Unis, à
cause de leur « impérialisme » et de leur « préjugé de
couleur,» doit-il étudier la question, l'histoire en mains,
avant de prendre une posture qui, pour digne qu'elle
puisse paraître, ne prêterait pas moins à l'ironie, si ceux
dont il se plaint avec le plus d'humeur, étaient encore les
plus respectueux de son droit de peuple indépendant, en
supposant même que cette attitude correcte ne ftit que de
pures formes. C'est, en effet, fort significatif que les
Américains gardent les formes là où les Européens s'en
passent avec tant de cavalière aisance.
D'ailleurs une particularité, qui survint après la mort
du président McKinley, fait voir à quel point la politique
extérieure des États-Unis est hostile aux idées d'expan-
sion territoriale. M. Leupp, dans sa biographie de M.
Roosevelt, raconte que le jour de ce triste événement, il
rencontra nombre de gens s'intéressant aux relations ex-
térieures de l'Union américaine, et chacun posait la
470 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
même question : « Le sénateur Lodge ne sera-t-il pas le
ministre des Affaires Étrangères dans le cabinet du pré-
sident Roosevelt?. . .»
« Ils étaient évidemment très alarmés. M. Lodge, à
la tête du cabinet, arguaient-ils, signifierait une politique
étrangère aggressive, la probabilité d'une autre guerre
avant longtemps avec l'Allemagne ou l'Angleterre et
YQcquisition de nouveaux territoires, en quelque temps
et partout où il sera possible par ime conquête. . .«^
Cette appréhension des hommes politiques américains
contre « l'acquisition de nouveaux territoires,» l'excuse
ou la dissuasion dont usait le sénateur Heybum, dans
son discours du 5 février 1904, pour empêcher le Sénat
de voir dans sa suggestion une idée d'expansion ou d'im-
périalisme, montrent le cas qu'il faut faire de tout ce que
Ton dit et que l'on écrit sur les tendances impérialistes
des États-Unis. Le sénateur Lodge ne fut pas nommé
à la place de M. Hay, dont la collaboration complète si
bien l'œuvre du président, qui sait en apprécier la haute
valeur. Mais on n'aurait qu'à se rappeler l'opposition
que fit M. Roosevelt à la candidature de M. Blaine à la
présidence des États-Unis, pour se rendre compte qu'il
n'a personnellement aucune propension à cette politique
agressive et d'expansion territoriale, qui fut le signe ca-
ractéristique de la haute personnalité du « Plumed
Knight» américain. En 1884, une grande majorité du
parti républicain mit en avant cette candidature, en l'op-
posant à celle de M. Cleveland présentée par les Démo-
* Francis E. Leupp: The Mon Roosevelt, p. 53.
et la République d'Haïti 471
crates. Les Républicains modérés résolurent de voter
contre M. Blaine, en faveur de M. George F. Edmunds.
Dans cette occurrence, M. Roosevelt, ayant à peine
vingt-six ans, présidait la délégation de TÉtat de New-
York, à la Convention de Chicago. « Durant toute la
campagne électorale, écrit le président actuel des États-
Unis, M. Blaine ne reçut que deux échecs. J'ai eu la
main dans Tun et dans l'autre. . .))^ Tout en restant ré-
publicain convaincu, l'ancien délégué de l'État de New-
York ne sympathisa jamais avec l'illustre M. Blaine.
Lors de l'avènement de M. Benjamin Harrison à la Mai-
son Blanche, en 1889, tout le monde croyait que M.
Roosevelt, qui prenait un vif intérêt aux Affaires Étran-
gères et qui aspirait à la charge de sous-secrétaire d'État,
y serait nommé; mais M. Blaine ne voulut point l'avoir
à ses côtés et il fut plutôt nommé, malgré lui, commis-
saire du Service Civil, poste dans lequel il eut pourtant
l'occasion de se mettre en évidence, en montrant les plus
belles aptitudes: là, son tact, son talent et surtout son
activité laborieuse mise au service d'une impartialité
éclairée, lui conquirent l'estime des plus mal disposés.
Cette antipathie prouve bien que si M. Blaine était le
grand impérialiste américain que l'on a connu, M. Roose-
velt ne saurait être un impérialiste.
D'ailleurs, quel homme d'État américain, avisé et sage,
voudrait entreprendre de s'emparer de force du territoire
haïtien ou d'une partie de ce territoire, en comparant le
bénéfice d'une telle acquisition avec les efforts et les dé-
* Francis E. Leupp: The Man Roosevelt, p. 21.
i
472 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
penses considérables, en vies humaines et en argent, qu'il
faudrait déployer et effectuer pour mener son entreprise
à bonne fin? Il serait difficile de le rencontrer, soyons
en sûrs; car parmi ceux qui sont appelés à prendre de
grandes initiatives, dans les affaires de l'Union, il y a
plus d'hommes de tête qu'on ne pense et on trouve peu
de gens disposés à se lancer en des aventures, sans savoir {
sur quel terrain ils vont marcher. Or qu'Haïti soit dé-
cidée à combattre, jusqu'au dernier souffle du dernier
citoyen, pour conserver son indépendance, cela n'est un
doute pour personne. C'est dans cette résolution calme
et forte, ferme et confiante, que nous devons chercher
notre salut, si notre république était sérieusement me-
nacée, mais non dans une inquiétude maladive et inéclai-
rée. Il suffit que Ton connaisse ce à quoi nous serions
prêts pour la conservation du patrimoine sacré de 1804,
pour que Ton regarde à deux fois, avant de nous le dis-
puter. L'histoire de l'Indépendance d'Haïti si atroce, si
sanglante, mais si pleine d'enseignements, dans sa gran-
f diose épopée, est là, encore toute fraîche dans la mé-
moire, noblement inspiratrice et toujours séduisante à
être revécue. Tous ceux qui ont ausculté une poitrine
haïtienne, en quête de savoir comment elle respire, quand
la fibre du patriotisme est touchée, sous le rapport de
notre autonomie nationale, ont eu la même impression
•J de se trouver en face d'un brasier, qui s'allumerait sou-
dain, pour tout sauver ou tout détruire, hommes et
choses, dans une furie d'héroïsme. Toutes nos plaies
sociales, tout notre égoïsme individuel seraient neutrali-
et la République d^Haîti 473
ses et disparaîtraient dans une émulation commune.
Plus la lutte serait inégale, désespérée, plus aussi nous
serions audacieux devant le péril, nous rappelant le vers
viril du poète de Mantoue:
Una salus victis, nullatn sperare salutem.
Acculés aux dernières limites de la résistance, nous
résisterions encore, les vieux donnant l'exemple aux
jeunes et leur montrant comment il est beau de s'ensevelir
sous les ruines de la patrie, plutôt que de survivre à sa
ruine.
Citons pour appuyer ces paroles, celles de Frederick
Douglass, dont la sincérité et la véracité sont hors de
doute. « Nous parlons, dit-il aux Américains, de nous
arroger un protectorat sur Haïti. Nous ferions mieux
de ne point le tenter. Le succès d'une telle entreprise
est repoussé par toute l'histoire. Elle abandonnerait ses
ports et ses rades, se réfugierait dans ses montagnes,
brillerait ses villes et verserait sur leurs cendres son sang
tropical rouge et chaud, plutôt que de se soumettre à la
dégradation d'aucun joug imposé, même amicalement.
Quelles que puissent être les sources de sa honte et de
ses malheurs, elle a une source d'une grande satisfac-
tion: elle vit fièrement dans la gloire de sa liberté bra-
vement gagnée. Son sang acheta son indépendance; et
il n'a été accordé à aucun pied étranger hostile de fouler
en paix son sol sacré, de l'heure de son indépendance
jusqu'à ce jour. Le lendemain de son autonomie est au
moins sûr. Civilisée ou sauvage, quel que soit le lot que
474 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
Tavenir lui réserve, Haïti est la patrie de l'homme noir,
^ maintenant et pour toujours.»^
L'expression enflammée et poignante de Frederick
Douglass pourrait être mise au compte de sa consangui-
nité ethnologique avec les Haïtiens; aussi bien est-il bon
de citer d'autres écrivains de langue anglaise, mais de
race caucasienne, répétant les mêmes choses, quoique
avec moins de souffle et moins de brio que l'illustre ora-
teur.
« Les Haïtiens et les Dominicains, écrit M. William
Thorp, ne s'aiment point et ont été souvent en guerre,
mais j'ai entendu dire plus d'une fois par les uns et les
autres qu'ils s'uniraient comme un homme, pour repous-
ser une invasion étrangère de l'un ou l'autre pays. Une
telle invasion ne serait pas probablement une tâche facile.
Les armées des deux Républiques ne valent pratique-
ment rien, comme forces organisées, mais les popula-
tions sont furieusement indépendantes et, comme une
conséquence de continuelles révolutions, il y a de grands
dépôts de fusils, de cartouches et de matériel de guerre
dans le pays. Une fois les populations debout, elles en-
^ tretiendraient une guerre harassante de guérilla, qui
pourrait être aussi ennuyeuse et aussi fatigante que les
campagnes des Philippines. D'éminents Dominicains
m'ont dit que, dans le cas où une puissante force d'in-
vasion débarquerait sur leur territoire, ils brûleraient
les villes, détruiraient les récoltes dans toutes les plaines
* F. Douglass : Lecture on Haïti, at the World's Fair of Chica-
go, January 2, 1893» PP- 33, 34
et la République d'Haïti 475
et se réfugieraient dans les jungles et les montagnes,
d'où ils harasseraient l'ennemi.))^
Après la fondation de la République de Panama et
sa reconnaissance hâtive par les États-Unis, qui furent,
à dire vrai, suivis de près par toutes les grandes puis-
sances européennes, le Times, de Londres, voulut savoir
l'état d'âme de Santo Domingo et d'Haïti. Un écrivain
fut envoyé dans l'île, lequel voyagea spécialement dans
les villes et à l'intérieur du territoire haïtien, afin de se
rendre exactement compte de la situation et des disposi-
tions de l'esprit public. D'un long article, dont un ex-
trait a été déjà cité au cours de cet ouvrage, nous dé-
tachons encore le passage suivant: «Le principe fonda-
mental sur lequel est basée l'existence du pays, qui gou-
verne toutes ses relations avec le monde extérieur, est
son indépendance comme un État nègre. La Constitu-
tion nationale affirme cette indépendance et l'inviolabi-
lité du territoire national, qui ne peut être aliéné par
aucun traité ou convention. Plus important, cependant,
que toutes les lois écrites est le sentiment général ré-
gnant dans toute la République sur ce sujet. A juger
de ce qu'on entend partout, le peuple ne consentira ja-
mais à abandonner aucun pouvoir territorial à une puis-
sance étrangère.))*
Je me suis astreint à ne citer que des opinions expri-
mées en anglais et qui sont particulièrement à la portée
^ Santo Domingo, the Isle of Unrest, in The Independent (a
weekiy magazine), of New York, March 3, 1904.
* The Probîem of Haïti and Santo Domingo {The London
Times, weekiy édition of December 9, 1904, Supplément).
476 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
de tout lecteur américain. Aussi sait-on, aux États-Unis,
comme en nulle autre partie du monde, quelle serait l'at-
titude de l'Haïtien, si son territoire était menacé ou en-
vahi. L'entreprise de nous imposer un protectorat ne
serait donc autre chose que la résolution froide et pré-
méditée de nous exterminer. L'envahisseur, après
toutes les horreurs d'une guerre sauvage, n'aurait pour
s'asseoir que les ruines amoncelées sur le champ de ses
conquêtes stériles. Pour qu'un peuple aussi pratique
que celui des États-Unis se lançât bénévolement dans une
telle aventure, il lui faudrait avoir, pour mobile, un in-
térêt si large, si puissant, qu'il surpassât toutes réflexions
et toutes considérations. Je ne vois guère comment on
pourrait établir une telle présomption, si peu en harmo-
nie avec toutes les probabilités morales et politiques, de
nature à étayer un jugement éclairé et sain.
Peut-être, avant que la guerre hispano-américaine fût
venue mettre les Américains en possession absolue de
Puerto Rico, ils auraient pu éprouver la tentation de
s'emparer coûte que coûte d'un point des Antilles, leur
offrant une base d'opération, en face du Canal de Pa-
nama, dont ils projetaient d'être les maîtres, longtemps
avant le commencement des travaux de Ferdinand de
Lesseps. Mais aujourd'hui qu'ils ont non seulement
Puerto Rico comme un prolongement du territoire amé-
ricain, mais des stations navales importantes à Cuba,
quelle nécessité les pousserait aux sacrifices d'hommes
et d'argent qu'il serait impossible d'éviter, en désirant
j faire l'acquisition forcée du Môle? Le Môle St-Nîcolas
et la République d'Haïti 477
ne sera jamais surpassé comme position de stratégie ma- *^
ritime, au point de vue de la défense ou de l'attaque du
Canal de Panama. Cependant, quand on dispose de
Guantanamo, avec les relations particulières que crée
l'Amendement Platt entre Cuba et les États-Unis, y a-t-il
une telle urgence, un besoin si impératif d'avoir, à soi,
la baie du Môle St-Nicolas, si on n'a point à redouter de
l'avoir contre soi? Telle est la question à poser; la ré-
ponse à y faire donne la clef de la situation.
En effet, ce dont les États-Unis — et M. Roosevelt se
montre, là, plus avisé et plus Américain que foule d'au-
tres— ont à se préoccuper, avec les immenses capitaux
qu'ils vont dépenser et incorporer dans la Construction
du Canal de Panama, c'est de savoir si le Môle St-Nico-
las sera toujours sous la domination haïtienne. Si oui,
pourquoi auraient-ils à s'inquiéter, puisque nous serons
éternellement trop faibles pour nous en servir comme
une menace contre eux? Leur vrai intérêt est donc que
la perennuité de notre possession soit garantie par notre
stabilité, comme État indépendant, surtout comme un
État ami. Ce n'est que dans le cas où notre indépen-
dance nationale menacerait de s'anéantir par une impé-
ritie, une infirmité interne aussi avilissante qu'irrémé-
diable, que l'Oncle Sam tendrait ses longs bras, pour ne
point nous laisser choir en d'autres mains. Mais est-ce
là une fatalité historique? Le mot sonne creux ici; car
lorsqu'on feuillette notre histoire ou celle des États-Unis,
on ne voit rien, mais rien, dont on puisse tirer cette in-
duction fatidique.
478 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
Non! si la destinée, par le canal des négriers, a lancé
les rejetons de l'Afrique dans les régions voisines de
celles où devait se lever la plus étonnante sinon la plus
grande puissance du monde contemporain, elle a des se-
crets plus dignes, plus réconfortants, plus nobles à ré-
véler aux hommes, que le misérable avortement d'une
race dont on conteste le mérite passé, en niant sa parenté
ethnique évidente avec les grands Pharaons d'Egypte et
d'Ethiopie, dont on escompte actuellement l'anéantisse-
ment moral, rien que pour perpétuer, à l'aise, le règne
des injustices sociales et historiques. Haïti, la Répu-
blique noire, libre et indépendante, peut vivre et elle vi-
vra, à côté de l'Union américaine, sans que l'ombre co-
lossale de sa grande voisine la fasse disparaître dans la
lumière resplendissante de l'Archipel des Antilles. Au
contraire, à cette ombre elle doit grandir, elle doit se
développer, sans s'y laisser jamais absorber. Et, pour
cela, que faut-il? Du bon sens, de la sagesse et de l'in-
telligence.
Les États-Unis, par la force des choses, ont un intérêt
actuel et capital à voir notre nation s'affermir et se ci-
viliser, afin d'enlever tous les prétextes que les autres
grandes puissances mettent ordinairement en avant, pour
nous molester et surtout menacer notre autonomie na-
tionale. Je pense que, hormis l'aiguillon de la conserva-
tion de soi-même, qui porte les Américains à regarder
attentivement de notre côté, dans la crainte de s'y trou-
ver en compétition avec un antagoniste redoutable, ils
n'ont aucun vrai intérêt à s'emparer du territoire d'Haïti.
et la République d'Haïti 479
Mon opinion est basée sur cette observation démogra-
phique que de toutes les puissances occidentales de pre-
mier ordre, les États-Unis sont le seul pays où il se
trouve moins de 10 habitants par kilomètre carré. Il
est vrai que la Russie, prise en globe, ne compte qu'en-
virons 6 habitants par kilomètre carré; mais si on s'ar-
rête à la Russie d'Europe, on y trouve déjà 19 habitants
par kilomètre carré; et c'est pourtant une puissance plu-
tôt orientale, même dans sa portion européenne. On
pourrait dire que cette faible densité de la population
des États-Unis est un signe de la mauvaise qualité du
terrain superficiel, offrant peu d'hospitalité ou peu d'es-
poir de succès économique aux habitants, qui se concen-
treraient plutôt dans les villes, en groupes isolés; mais
là, l'accroissement et l'importance de la population ur-
baine sont moindres que dans les grandes contrées civi-
lisées de l'Europe. Ainsi la population urbaine des
États-Unis est de 36% de la population totale, tandis
qu'en France, elle est de 38%, en Allemagne, de 47%,
en Angleterre de 72%, « Si les populations rurales du
Nouveau Monde continuent à s'accroître au lieu de di-
minuer comme celles de l'Ancien, observe la Revue
Scientifique, c'est sans doute que les premières se trou-
vent sur un sol dont une grande partie, comprenant des
terres excellentes, est encore inoccupée, tandis que les
autres n'ont pas cette ressource d'avoir devant eux des
terrains libres.»^ Il faudra donc attendre bien long-
^ Revue Scientifique, Paris, 10 juin 1899, 4™« série, tome XI,
p. 728.
480 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
temps, avant que le territoire de l'Union devienne trop
étroit pour ses habitants, seul cas sérieux où l'expansion
coloniale se transforme en une nécessité, en un besoin
inéluctable, même dans l'absence de toute préoccupation
politique.
Le temps et les faits, qu'il entraine dans sa course, im-
posent des changements et engendrent des idées nouvel-
les dans l'esprit des peuples, comme dans celui des hom-
mes. On ne peut résister contre l'évidence. Cette évi-
dence actuelle, pour nous, c'est que les États-Unis ont
acquis une prépondérance presque indiscutée dans les
affaires internationales des deux Amériques. Qu'on s'en
réjouisse ou qu'on s'en attriste — et nous n'avons aucune
raison de nous en réjouir ni de nous en attrister — il
faut en prendre son parti et agir en conséquence. Au
lieu donc de nous mettre en posture de barrer la voie à
un torrent impétueux et irrésistible, c'est notre intérêt
de le laisser suivre son cours, en nous tenant de façon
à en être fructueusement arrosés; sans nous exposer à
être emportés, en essayant d y faire obstacle, dans un
geste où notre impuissance n égalerait que notre incons-
cience.
Les États-Unis ont tout ce dont nous avons besoin
pour nous lancer dans le sillon d'une civilisation active
et laborieuse. Ils ont les capitaux de toute sorte: ar-
gent, machines, expérience du travail hardi et énergie
morale à résister contre les difficultés. Pourquoi, s'ils
désirent notre amitié, — notre conservation étant devenue
solidaire à leurs plus puissants intérêts, — ne nous of fri-
et la République d'Haïti 481
raîent-ils pas cette main secourable que nous cherchons
depuis un siècle, sans trop le crier, il est vrai, mais en
dépensant en pure perte nos amabilités et nos concessions
souriantes envers les nations riches et civilisées, qui n'au-
raient qu'à laisser descendre jusqu'à nous leur bienveil-
lance philanthropique, pour assurer notre ascension au
milieu des peuples christianisés? Je n'«n vois pas la
raison. A M. Roosevelt, personnellement, au parti ré-
publicain particulièrement, il pourrait y avoir un intérêt
moral et politique assez tangible, à ce qu'Haïti, en tant %/
que république noire, se développe, s'assagisse et se ci-
vilise. Le parti républicain est devenu, depuis une cin-
quantaine d'années, le courant où viennent se canaliser
les forces les plus vives de la mentalité et de l'activité
américaines. Ce courant qui enfle et monte sans cesse
est indubitablement destiné à dominer de plus en plus
la marche de l'Union, au fur et à mesure que les États
du Sud seront pénétrés par une civilisation plus large,
grâce au passage de l'activité économique purement agri-
cole à une activité agro-industrielle,' telle que l'indiquait
l'intelligent programme de M. Benjamin Harrison.
Mais un des facteurs les plus immédiatement utilisables
pour l'hégémonie politique des Républicains, c'est incon-
testablement l'accession de tous les noirs ou leurs des-
cendants au droit de vote. Les Afro-Américains, nous
l'avons vu, portent généralement leur bulletin en faveur .
des héritiers et des continuateurs de la politique de Lin-
coln, qui a été leur défenseur et leur libérateur. En
1859, le martyr tombé plus tard sous la balle meurtrière
482 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
de Booth écrivait ceci : « La Démocratie d'aujourd'hui
tient la liberté d'un homme pour absolument rien, quand
elle est en conflit avec le droit de propriété d'un autre
homme; les Républicains, au contraire, sont à la fois
pour l'homme et pour le dollar; mais en cas de conflit,
ils préfèrent l'homme au dollar.»* Les traditions des
deux grands partis américains restent inchangées, jus-
qu'à ce jour, sinon dans la forme, puisque l'esclavage
des nègres est à jamais aboli, mais au fond, avec l'anta-
gonisme de race, dans lequel domine non seulement un
orgueil stupide, mais un égoïsme économique dont les
préoccupations percent de plus en plus.
Si les Démocrates ne peuvent plus contester la liberté
du noir, ils contestent encore son droit à l'égalité. Cette
contestation grosse d'orages est basée sur la prétendue
infériorité naturelle et indéracinable de la race éthio-
pique. Pour les Sudistes, le noir est incapable d'user
sainement et intelligemment des droits politiques d'où dé-
pendent la conservation et la prospérité de l'Union Amé-
ricaine. Est-ce une croyance sincère? J'en doute, pour
la majeure partie de ceux qui l'affichent; mais c'est un
fait. Un des principaux arguments et le plus spécieux,
dans leurs élucubrations sophistiques, c'est l'exemple
d'Haïti où les nègres et les mulâtres font, depuis un
siècle, le plus piteux usage de leur autonomie nationale.
C'est ainsi que le nom d'Haïti est aussi connu, parmi les
écrivains négrophobes de l'Alabama ou de la Caroline
^ Letters and Adresses of Abraham Lincoln, p. 141 (New
York, Howard Wilford Bell, 1903).
et la République d'Haïti 483
du Sud, que celui de l'un des quarante-cinq États de
rUnion Américaine; mais c'est sous une charge qui fe-
rait rougir le noir même, si on devait la prendre au sé-
rieux. Toutefois l'impression produite par cet épouvan-
tail artificieux ne manque pas d'influer sur des esprits
vigoureux, au point de les paralyser dans les efforts
qu'ils voudraient tenter pour faire cesser un état de
choses qui viole le quatorzième amendement de la Cons-
titution américaine. Les Républicains n'auraient-ils pas
un avantage indéniable à voir s'annuler pratiquement cet
argument fallacieux, par l'amélioration matérielle et
morale de l'Haïtien, se montrant apte à exercer fruc-
tueusement les prérogatives du self-governmentf Deux
millions de voix à s'acquérir sur les plateformes électo-
rales sont-elles une chose à dédaigner?... Certaine-
ment, plus on réfléchit sur ces faits patents et actuels,
plus on se convainc que notre pays n'a qu'à se conduire
sagement et intelligemment, pour s'assurer l'appui ef-
fectif des États-Unis d'Amérique.
M. Roosevelt, dont l'œil perce et devance l'avenir,
semble être appelé à donner la première impulsion à cette
nouvelle existence, vita nuova, entre son grand pays et
notre petite République. Que les capitaux américains
nous arrivent, avec la saine intention de mettre en va-
leur nos immenses richesses naturelles, en nous aidant
à la réfection de nos routes, en créant des chemins de
fer, des exploitations agricoles et les petites industries
compatibles avec notre activité économique encore ru-
dimentaire, mais nécessaires au développement normal
>
484 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
de nos populations urbaines, qui aurait à s'en plaindre?
Personne. La crainte chassée de nos esprits, par une
assurance de plus en plus affirmée que notre grande et
noble voisine ne convoite point notre territoire, nous
pouvons tourner nos regards vers elle et lui demander
V sa main, pour marcher résolument dans les sentiers de la
civilisation, où les plus forts doivent tendre les bras aux
plus faibles et aux plus arriérés, afin de gravir ensemble
les hauteurs et réaliser une humanité plus large, plus
raisonnable, plus prospère, plus éclairée et plus juste.
Nous avons à y converger nos efforts, avec prudence et
réflexion, mais en même temps avec confiance et bonne
volonté.
Est-ce à dire que Taxe de la politique extérieure de la
^ République d'Haïti doive être exclusivement fixé à
Washington, même moralement? Non. Ce n'est point
ma pensée et je ne veux pas le dire. S'il y a pour Haïti
une fatalité historique, c'est le destin qui l'attache indis-
solublement à la France, sinon par les liens de la na-
tionalité, du moins, par les liens d'une sympathie qu'on
ne saurait effacer du cœur des Haïtiens, sans effacer
toutes les pages de notre histoire, lesquelles prouvent
que, même en se combattant, dans la grande lutte pour
la liberté et l'indépendance nationale. Haïtiens et Fran-
V çais gardaient quelque chose de commun, la générosité
du cœur et l'admiration du vrai courage d'où qu'il vienne.
Toussaint-Louverture, un Haïtien avant la lettre et resté
le plus grand d'entre nous, sauva son maître, — qui fut
bon et serviable, — au péril de sa propre vie, et lui passa
et la République d'Haïti 485
des subsides pour son entretien, même à l'étranger; Ro-
chambeau, scélérat et cruel, mais brave entre les braves,
salua la bravoure de Capoix, qui lui livrait assaut à Ver-
tières. Dessalines, sanguinaire par nécessité, faisait
grâce à tout prisonnier blanc qui avait accompli un acte
de grand courage !
Nous avons déjà expliqué cette imprégnation morale,
qui s'effectua du caractère français dans le tempérament
des noirs de Saint-Domingue, même quand ceux-ci
étaient courbés sous le poids de l'esclavage. Cette com-
munication était incomplète et défectueuse, par la dif-
férence de l'éducation, l'inégalité de la culture intellec-
tuelle et surtout par la distance de leur position respec-
tive; mais elle fut si réelle et agissante, qu'elle se ma-
nifeste spontanément, toutes les fois que l'Haïtien monte
en intellectualité ou que l'on rencontre le Français en re-
tard, tel le campagnard éloigné des grands centres de
la France.
Haïti s'attache à la France non seulement par les liens
du passé, mais encore par l'atmosphère intellectuelle et
morale qui leur est commune, par l'unité de la langue.
Ceux qui expriment leur pensée dans un idiome spécial
ont toute chance que cette pensée se rapproche et se
touche, à quelque distance que se trouvent les penseurs.
Ceux qui pensent d'une certaine façon finissent toujours ^
par agir dans le sens de cette pensée. De là, une assi-
milation inconsciente des tempéraments, des dispositions
d'esprit et même de la conduite de ceux parlant la^même
langage. C'est à ce point que le principe de la natio-
486 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
nalité est surtout cherché dans la communauté de lan-
gage des groupes humains, apparemment destinés à vivre
et se mouvoir ensemble. Mille exemples prouvent l'exis-
tence de ces affinités entre la France et Haïti. Un des
esprits les plus ouverts et les plus éclairés de la France
contemporaine, M. Elisée Reclus, en a fait judicieuse-
ment la remarque: I
« Quoique puissance indépendante, dit le g^nd géo-
graphe, l'ancienne colonie offre dans ses annales un sin-
gulier parallélisme avec l'histoire de la France moderne.
Après sa période révolutionnaire de quinze années, Haïti
se constitua également en empire, puis elle eut ses monar-
chies et présidences constitutionnelles, jusqu'à la fonda-
tion d'un nouvel empire qui, par sa date de 1849, coïncida
presque avec le second empire français et fournit aux
écrivains satiristes l'occasion de comparaisons faciles
entre les deux souverains. Le rétablissement de la ré-
publique se fit aux sons de la Marseillaise, et Port-au-
Prince célébra comme Paris, le jubilé de la prise de la
Bastille.))^
Le même savant constate le fait suivant : «... Quel que
soit le manque d'instruction des noirs haïtiens, ils n'en
y^ sont pas moins un des peuples les plus remarquables, par
leur ouverture d'esprit, la sagacité de leur jugement, la
finesse de leurs aperçus. Ils ont un grand respect pour
ceux qui savent et même dans les districts les plus recu-
lés, loin de toute école, les jeunes gens reçoivent de leurs
* Elisée Reclus, Nouvelle Géographie Universelle (Paris,
1891), tome XVII, p. 754.
et la République d'Haïti 487
anciens quelque instruction rudimentaire. Proportion-
nellement à la population, le nombre des enfants haï-
tiens envoyés dans les écoles de France est très considé-
rable, et la part qu'Haïti a prise à l'accroissement de la
littérature dépasse celle de plus d'un district français de
même étendue. Par la langue, Haïti est la France: elle
a des historiens, des publicistes et surtout des poètes, et
telle de leurs odes ou de leurs élégies est un chef d'œuvre
appartenant désormais au trésor du langage... L'Haï-
tien a parfaite conscience de la solidarité que le génie
d'une langue commune lui donne avec la France. Aussi,
quoique très fier de son indépendance politique, ne l'est-il
pas moins des liens qui le rattachent à l'ancienne mère-
patrie et cherche-t-il à les resserrer, en imitant ce qui lui
vient de France, les chants, les fêtes, les modes, les ins-
titutions et les mœurs.))*
C'est donc un devoir pour la France, au lieu de prêter
une oreille complaisante aux insinuations d'un Pierre
Leroy-Beaulieu, de coopérer avec les États-Unis, à aider
Haïti à s'élever de plus en plus, dans les voies de la civi-
lisation. Cette œuvre généreuse, entreprise et conduite
ensemble, peut constituer un nouveau point de contact
heureux pour les deux plus grandes républiques de la
terre. En se rapprochant plus étroitement pour accom-
plir une bonne action en faveur d'un jeune peuple inté-
ressé à l'une, par les traditions et la langue, et à l'autre,
par la position géograpTiique, elles ne trouveront, l'une
à l'égard de l'autre, aucune antipathie à combattre, au-
* Elisée Reclus : Nouvelle Géographie Universelle, pp. 773, 774.
y
488 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
cune tradition à abandonner. Au contraire. Leur his-
toire respective signale plus d'un fait, plus d'une raison
qui les prédestinent à marcher ensemble, la main dans la
main. La forme semblable de leurs gouvernements,
avec des nuances constitutionnelles absolument négli-
geables, est encore pour elles une raison de s'attacher,
dans une orientation commune, créant plus d'un motif
pour une action solidaire dans la politique mondiale.
Ce sentiment point déjà et se laisse découvrir en plus
d'un témoignage de haute sympathie et de chaude estime
entre les deux grandes nations. En effet, aucun Amé-
ricain, connaissant l'histoire de son pays, ne peut oublier
le concours efficace que le peuple français accorda aux
défenseurs de l'Indépendance des États-Unis. La grande
victoire de Yorktown, qui mit cette indépendance hors
de question, est celle de Lafayette* au même titre que de
Washington. Aussi est-ce naturel que les deux grandes
républiques tendent à se considérer et à s'apprécier de
' En agitant ces souvenirs propres à inspirer aux Américains
une cordiale affection pour la France, nous ne désirons nulle-
ment causer un sentiment amer aux Anglais, que Français et
Américains combattaient alors. Dans les conflits des nations,
on est tantôt des compagnons de guerre, tantôt des ennemis,
sans qu'il y ait d'autres motifs de se tuer ou de s'embrasser que
les circonstances présentes. Après cette aide donnée aux an-
ciennes colonies américaines de la Grande-Bretagne, pour s'éman-
ciper de leur métropole, les ressentiments durèrent si peu, entre
les Français et les Anglais, que, dès le Gouvernement de Louis
Philippe, les meilleures relations d'amitié se renouèrent entre
la France et son ancienne rivale. Ces relations se maintinrent et
arrivèrent même à la première entente cordiale de 1854 à 1855,
où les deux grandes puissances occidentales de l'Europe se don-
nèrent la main contre la Russie et remportèrent ensemble, sous
et la République d'Haïti 489
plus en plus. Par Teffet même des institutions qui les
régissent, elles doivent s'attirer, que dis-je! se ressem-
bler, chaque jour davantage. Plus la France deviendra
républicaine, — conciliant les exigences de l'égalité, que
d'anciennes traditions sociales rendent toujours instable
sur le sol où ont si longtemps rég^é la féodalité et la
monarchie, avec les exigences de la liberté, qui est Tapa-
nage commun de tous les citoyens, aristocrates religieux
ou démocrates libre-penseurs, — plus elle s'américanisera,
en développant les individualités originales et fortes, qui
sont les nerfs de tout organisme national ; plus les États-
Unis deviendront lettrés, — assouplissant leur belles quali-
tés prime-sautières par ces humanités qui humanisent cer-
tainement les esprits, — plus ils se franciseront, en s'éle-
vant toujours plus haut, dans un idéal de raison, de
beauté, de justice universelle, qui est la caractéristique du
pays de Voltaire et de Hugo.
Je souhaite de tout mon cœur la venue du jour où la
France et l'Union américaine sentiront, en dehors de
le commandement du maréchal Pélissier, les grandes victoires
de Malakof f et de Sébastopol. Mais, chose étonnante ! c'est dans
cette guerre même, où la France sut montrer son admiration
pour les héroïques vaincus, que commença le lien de sympathie
qui a abouti à Talliance franco-russe.
La nouvelle « entente cordiale » de la France et de l'Angle-
terre, basée sur un principe plus large, grâce à la noble initiative
des plus remarquables esprits, qui pensent et agissent des deux
côtés de la Manche et parmi lesquels s'est si généreusement dis-
tingué M. d'Estournelles de Constant, doit durer et se dévelop-
per et se consolider sans cesse, dans une pleine intelligence des
grands intérêts matériels et moraux, qui rendent les deux nations
solidaires à plus d'un titre, au-dessus de toute question de poli-
tique actuelle.
490 M, Roosevelt, Président des États-Unis,
toute autre préoccupation, la conformité de leur rôle et
de leur destinée dans le monde moderne. L'une infusera
à l'autre sa vieille distinction d élégance et de délicatesse
artistique, ou sa hardiesse de main, sa foi dans Taction
et son énergie mentale. Nous Tavons dit; déjà de part
et d'autre, les deux républiques commencent à se donner
des preuves d'estime et d'admiration. Pour la première
fois, l'année dernière, un premier ministre américain a
été décoré du grand cordon de la Légion d'honneur. Et,
chose plus remarquable que l'offre de cette décoration,
elle a été accueillie avec un sincère plaisir, fort probable-
ment par M. Hay, mais sûrement par le peuple améri-
cain, qui se pique généralement de ne point attacher un
grand prix aux rubans, mais qui voit dans celui-ci l'ex-
pression d'un sentiment et d'une pensée qui lui vont droit
au cœur. . . M. Delcassé est prisé à sa juste valeur par
l'opinion américaine, qui loue surtout en lui le ministre
patriote, travaillant, avec un calme et une simplicité rares,
à faire la France toujours plus grande, toujours plus con-
sidérée, toujours plus respectée.
Rien n'empêche donc que des bords de la Seine aux
bords du Potomac, on se donne la main pour une action
généreuse et bienveillante, pour soutenir ensemble une
communauté nationale, d'autant plus intéressante qu'elle
est plantée au milieu du monde occidental comme une
matière d'étude, comme un moyen d'observation dont
peut sortir la condamnation irrémissible ou la réhabili-
tation réparatrice de toute une race. Les nations, comme
les hommes, ne perdent jamais à se complaire en des
et la République d'Haïti 491
actions de générosité. Quelles que soient les suggestions
qui portent les uns à fermer les yeux sur les devoirs que
dictent les sentiments altruistes, les seules inspirations
conformes à la prospérité de l'espèce humaine et à son
épanouissement en bien-être, en science et en moralité, il
n'y a pas moins les intimations de la conscience et les
leçons de l'expérience, pour commander de faire le bien
et pour montrer qu'on est toujours d'autant plus fort,
qu'on a satisfait avec plus d'ampleur aux lois de la soli-
darité, qui ne permettent point que l'homme reste im-
punément indifférent aux souffrances et aux misères de
l'homme, pas plus que les nations oublient ce qu'elles se
doivent de sympathie et de bienveillance mutuelles. Pour
puissant et civilisée que soit un peuple, il gagne toujours
à être aimé par les petits; et il n'y parvient qu'en prou-
vant son amour.
Amore con amor si paga,
a dit le Dante, dans sa langue imagée et sonore. Haïti
est toute pleine de dispositions affectueuses et elle saura
payer au centuple ceux dont les cœurs s'ouvriront pour
lui faire une place, même modeste, dans leur affection
agissante.
CONCLUSION
Dans la lutte pour la vie, où les instincts brutaux, les
rudes poignes, le manque de scrupule, le mépris du droit
désarmé, semblent apporter tant d'avantages aux Nem-
rods glorieux, il y a aussi des revers inattendus où des
générations éloignées expient la faute de celles qui ont
tourné le dos à la justice ou fermé leur cœur à la sym-
pathie. Heureux les peuples qui, dans leur jour de-
preuve, peuvent se rappeler qu'ils n'ont pas été égoïstes
et, quoi que leur amène le sort, peuvent se dire qu'ils mé-
ritent le triomphe ou le bonheur, parce qu'ils ont accom-
pli la loi du devoir. De là sort toujours un stimulant qui
décuple les forces défaillantes et réalise des prodiges.
Voilà ce qui nous autorise à compter sur le concours des
deux grandes républiques, où la pratique des institu-
tions libres et l'absence de tout intérêt dynastique rendent
le peuple accessible aux plus nobles impulsions.
Mais que la France s'unisse à l'Union américaine pour
nous venir en aide, que les preuves les plus éloquentes
de sympathie nous soient témoignées, tout sera inutile et
vain, si les Haïtiens ne se décident pas à jeter un regard
rétrospectif sur leur passé et à sentir la nécessité de chan-
ger d'habitude, en abandonnant tous les préjugés inté-
49a
M. Roosevelt et la République d'Haïti 493
rieurs et extérieurs, qui expliquent le retard de notre dé-
veloppement national. Il ne servira de rien que le meil-
leur concours nous vienne du dehors, si nous ne nous
redressons pas, dans un effort résolu pour nous lancer
virilement hors de l'ornière où nous avons trop long-
temps trébuché. Notre destinée, en dernière analyse,
doit être notre propre ouvrage. La tâche de consolider
la base sur laquelle nous voulons édifier une civilisation
jaune et noire, est moralement confiée à notre volonté
et à notre dignité de peuple indépendant et désireux de
justifier son indépendance par l'usage qu'il en fait.
Sans doute, nous serions impuissants à parfaire cette
œuvre, dans un délai raisonnable, si nous restions isolés
dans nos essais et livrés à nos seules ressources; mais
le concours que des étrangers pourront nous offrir ne
constituera jamais rien autre chose que des appoints. La
grosse besogne doit nous incomber et peser sur nos
propres épaules. Il est désirable qu'il en soit ainsi; car
c'est la seule manière d'en tirer la gloire et tout le profit
qu'ambitionne notre patriotisme.
Que chaque peuple soit responsable de son bien-être
ou de sa misère, de son exaltation ou de son avilisse-
ment, de ses progrès ou de sa stagnation nationale, c'est
une loi inéluctable de l'histoire. Il faut donc qu'Haïti se
rappelle, avant tout, qu'elle ne peut attendre du dehors
l'impulsion qu'elle doit trouver en elle-même, en sa foi
dans la possibilité de son ascension nationale vers les
hauts sommets de la civilisation, où n'atteignent que les
peuples dont l'ambition est vive et noble, dont la réso-
494 ^' Roosevelt, Président des États-Unis,
lution de réussir est soutenue par une volonté inflexible.
Si, au lieu de nous résoudre à Teffort indispensable,
pour nous libérer de toutes les entraves qui nous em-
pêchent de marcher, nous nous amusons à crier au dan-
ger, sans rien faire pour l'éviter, — en supposant qu'il
existe réellement, — nous en serons accablés et terras-
sés, au milieu même de nos protestations retentissantes.
Il n'y aura personne, croyons-le, pour nous plaindre et
nous sauver du péril, et ce sera bien fait pour nous. Car
celui qui ne sait pas s'ingénier, pour garder son bien, et
ne veut point secouer le passé pour s'assurer l'avenir,
n'est pas digne de figurer parmi les agents du progrès,
les facteurs de la civilisation. Incapable de s'armer de
résolution virile et salutaire; indolent ou obstiné, dérai-
sonnable ou impuissant, inutile à lui-même et méprisable
pour les autres, on ne saurait le compter pour quelque
chose, dans la grande élaboration d'une destinée meil-
leure, à laquelle ne prennent part que les hommes ca-
pables d'énergie morale. Or il faut se faire valoir, par
une qualité ou une autre, pour avoir droit à la considéra-
tion, aux sympathies agissantes des gens qui nous en-
tourent. Haïti, en se convainquant de ces vérités mo-
rales, ne sera pas difficile à y adapter sa conduite. Nous
avons des qualités de courage et d'endurance que per-
sonne ne peut nous dénier, mais, dans la lutte que nous
avons à affronter, il nous faut d'autres éléments pour le
succès. Nous devons y ajouter la sagacité, une ferme
volonté et surtout cette conception, d'une évidence mathé-
matique, qu'Haïti ne peut se développer si la masse plé-
et la République d'Hditi 495
béienne, les populations travailleuses qui représentent les
forces vives de la nation, ne s'élèvent pas, elles-mêmes, par
plus de bien-être, plus de lumière et plus de justice sociale.
La force de toute nation est dans son homogénéité,
sinon physique mais intellectuelle et morale. Elle ne
peut prospérer qu'autant que chaque individu, formant
une pièce de l'agrégat national, se sente indissolublement
lié à la destinée de ses coassociés de la communauté po-
litique, ses concitoyens et ses compatriotes. Tous doivent
avoir, dans les grandes lignes, une mentalité commune et
des inclinations identiques, qui ne font nul obstacle à y
l'originalité et à la spécialisation des individus, créant des
contrastes nécessaires à l'harmonie sociale, mais non des
antagonismes menaçants. Les citoyens d'un pays, qui
veut poser en face du monde comme une nation, ne
doivent point laisser voir ou sentir à l'étranger qu'ils ^
ne participent à la commune existence nationale qu'avec
répugnance ou regret d'un côté, avec amertume ou colère
de l'autre. C'est montrer les fissures par où l'ennemi
pourra, à son heure, entrer et démolir la place. Or, l'é-
tranger, en tant qu'il s'agisse de la préservation natio-
nale, n'est pas toujours l'ennemi, mais il est toujours l'in- v^
trus. C'est sur ce point absolument moral et intangible,
que régoïsme patriotique, par pudeur comme par mé-
fiance, doit s'ériger en une discipline salutaire. Prendre
des précautions utiles pour ouvrir nos campagnes, offrir
nos terrains fertiles à l'exploitation des capitaux étran-
gers, c'est une excellente chose, assurément; mais pren-
dre nos précautions pour guérir nos plaies sociales, pour
496 Af . Roosevelt et la République d'Haïti
fermer les joints qui pourraient exposer notre édifice
national à une destruction misérable vaudra toujours
mille fois mieux.
A toute aventure, si nous voulons vivre et ré-
sister, comme nation indépendante, serrons nos rangs!
Formons un faisceau, qui fasse de nous un bloc, com-
pact, sans distinction de couleur ou d'origine, de pro-
fession ou de naissance, les plus honorés étant, là, les
plus honnêtes, les plus laborieux et les plus corrects.
Travaillons ensemble, gravissons ensemble les chemins
qui montent. La main dans la main, soyons prêts à nous
adosser aux pans escarpés de nos montagnes protectrices,
en nous touchant par le coude, unis pour la prospérité
commune, comme pour la défense commune. C'est le
seul moyen pour un peuple de se faire respecter, jusqu'à
ce que la force cesse de primer le droit dans les conten-
tions d'ici-bas et que toutes les prétentions nationales,
justes ou arbitraires, sensées ou déraisonnables, des
grands ou des petits peuples, puissent également être
soumises à un tribunal encore à naître.
In the Parliament of tnen, the Fédération of the world,
rêve poétique du généreux Tennyson, mais dont la réali-
:sation n'aura rien de miraculeux, si ce n'est pas en vain
qu'un chef d'État de l'envergure de M. Roosevelt, préco-
nise en plein Congrès « la paix de la justice,» en déclarant
que c'est l'honneur de toutes les nations éclairées, comme
le but des États-Unis, de rendre toujours plus proche le
jour où elle doit prévaloir à travers le monde ! . . .
APPENDICE
CORRESPONDANCE
Port-au-Prince, 21 avril 1891.
Monsieur le Ministre,
Nous référant à notre entrevue avec vous, ce matin, entrevue
durant laquelle nous eûmes l'occasion de vous donner avis et
communication d'un document signé par le Président des États-
Unis, et nous investissant de pleins pouvoirs de conférer avec toutes
personnes revêtues de la même autorité par Haïti pour faire une
convention entre les deux Gouvernements, nous avons l'honneur
de vous envoyer, ci-inclus, une copie officielle dudit document
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'assurance de notre très
haute considération.
Signé: Fred. Douglass, Bancroft Gherardi.
Honorable A. Firmin,
Secrétaire d'État des Affaires Étrangères,
Port-au-Prince.
DOCUMENT
Benjamin Harrison, Président des États-Unis d'Amérique:
A tous ceux à qui ces présentes parviendront, Salut!
J'investis, par ces présentes, Frederick Douglass, ministre rési-
dent et consul général des États-Unis d'Amérique en Haïti, et
Bancroft Gherardi, contre-amiral dans la marine des États-Uni^
du plein pouvoir de conférer avec telles personnes qui peuvent
être autorisées de la part d'Haïti et de conclure, sauf l'avis et la
sanction du Sénat des États-Unis, une convention pour assurer
aux États-Unis l'usage du Môle St-Nicolas comme station navale.
En foi de quoi, j'ai ordonné que le sceau des États-Unis y soîjt
apposé.
Donné sous notre seing et notre sceau, dans la ville de Washing-
497
498 M. Roosevelt, Président des États-Unis,
ton, le 9 mars de l'année 1891, et la CXV«» de l'Indépendance
des États-Unis.
Signé: Benj. Habrison.
Par le Président:
Signé: James G. Blaine,
Secrétaire d'État.
Certifié le document ci-dessus comme une copie sincère de
l'original.
Signé: Fred. Douglass, Bancroft Gherasdl
RÉPONSE
Port-au-Prince, le 22 avril 1891.
Messieurs les Plénipotentiaires.
J'ai l'honneur d'accuser réception à Vos Excellences de votre
dépêche du 21 de ce mois, par laquelle vous avez bien voulu
m'adresser une copie officielle du document signé par Son Ex-
cellence le Président des États-Unis et vous investissant de pleins
pouvoirs pour conférer avec toutes personnes revêtues des mêmes
pouvoirs par Haïti, afin de négocier une convention entre les
deux Gouvernements.
En examinant ce document, et me référant à l'entrevue que
j'eus l'honneur d'avoir avec Vos Excellences le jour même de
la réception de votre dépêche, je dois inférer que vos pleins
pouvoirs se rapportent à la demande faite le 7 février dernier,
au Gouvernement d'Haïti par l'honorable amiral Gherardi, en
qualité de commissaire spécial des États-Unis, d'exprimer son
consentement d'accorder au Gouvernement de l'Union Améri-
caine l'affermage du Môle St-Nicolas, afin d'y établir une station
de charbon pour les navires de la Marine des États-Unis.
En effet, par sa lettre du 10 février dernier, ce département
avait exprimé à l'honorable amiral le désir du Gouvernement
d'Haïti d'avoir, préalablement à toute délibération: i** les détails
ou conditions de l'affermage désiré; 2** copie des pleins pouvoirs
qui lui auraient été conférés par Son Excellence le Président des
États-Unis, et dont l'original serait présenté, — s'il y a lieu, —
au moment de la signature du bail à ferme, qui fait l'objet de
sa demande. L'honorable amiral m'a fait l'honneur de me four-
nir, par sa lettre du 12 février, tous les détails désirables, en me
laissant une copie certifiée des instructions qu'il avait reçues du
département d'État de Washington, et après une entrevue que
nous eûmes le même jour, il a été convenu qu'il écrirait à son
et la République d'Haïti 499
Gouvernement pour avoir les pleins pouvoirs. C'est donc ce
document que vous avez reçu en commun et qui m'a été com-
muniqué, de sorte que le Gouvernement d'Haïti est mis à même
de répondre, en toute règle, à Vos Excellences.
Comme j'ai eu l'honneur de le dire à Vos Excellences, dans
notre entrevue d'hier, dès que je sus l'arrivée en cette rade d'une
nouvelle escadre de la Marine américaine, et que j'eus appris
que des pleins pouvoirs vous éta;îent expédiés, je fis une dépêche
très circonstanciée au Président d'Haïti et au Conseil des Secré-
taires d'État, en tournée dans le département du Sud. Le Pré-
sident d'Haïti et mes collègues, réunis en conseil des Secrétaires
d'État, m'ont ordonné de vous répondre comme il suit :
«Après avoir bien considéré les conditions dans lesquelles le
Gouvernement des États-Unis désire obtenir l'affermage du
Môle St-Nicolas pour y établir une station navale, ils n'auraient
peut-être point d'objection à y faire si vos instructions ne con-
tenaient pas la clause suivante:
« En vue de la préservation et de l'affermissement des re-
lations (des deux pays), le Président désire que, aussi long-
temps que les États-Unis peuvent être les fermiers du Môle
St-Nicolas, — s'il doit être affermé, — le Gouvernement
d'Haïti n'afferme aucun port ou autre portion de son terri-
toire, ni n'en dispose autrement, n'y accordant aucun privilège
spécial ou droits d'usage, à aucun autre Pouvoir, État ou
Gouvernement.»
L'acceptation de votre demande avec une telle clause serait,
aux yeux du Gouvernement d'Haïti, un outrage à la souveraineté
nationale de la République et une violation flagrante de l'article
i«' de notre Constitution; car, en renonçant au droit de disposer
de son territoire, il en aurait consenti l'aliénation tacite.
Dans sa lettre du 12 février dernier, l'honorable amiral Ghe-
rardi a cité la France, le Brésil, l'Espagne, le Pérou, le Mexique,
Hawaï, le Portugal, l'Italie, le Japon et d'autres nations qui ont
accordé, un moment ou l'autre, des stations de charbon à la
Marine des États-Unis. Le Gouvernement d'Haïti n'est pas
moins bien disposé envers l'Union Américaine que ces diverses
nations, mais il se trouve lié par notre droit public intérieur qu'il
ne peut violer sans rendre caduc tout engagement. pris dans de
telles conditions.
Ces considérations sont d'une importance telle que Vos Ex-
Soo M. Roosevelt, Président des États-Unis,
cellences seront, sans doute, les premières à reconnaître Tinipos-
sibilité dans laquelle se trouve le Gouvernement haïtien d'accorder
à celui des États-Unis le bail du Môle St-Nicolas aux conditions
que ce dernier désire. Mais à cette difficulté constitutionnelle
doivent encore s'ajouter des considétations politiques, qui sont
de la plus haute importance pour le Gouvernement haïtien.
L'arrivée en ce port de deux escadres américaines, renfermant
les plus puissants vaisseaux de guerre de la Marine des États-
Unis, a fait une impression des plus malheureuses au pays entier,
qui s'en alarme ou s'en inquiète. En supposant même que la
Constitution nationale ne fût pas un obstacle à l'acceptation de
la demande présentée par Vos Excellences, au nom du Préiident
des États-Unis, le Gouvernement haïtien ne pourrait guère, dans
les circonstances présentes, entrer en négotîations pour l'affer-
mage du Môle St-Nicolas, sans paraître céder à une pression
étrangère et compromettre, ipso facto ^ notre existence de peuple
indépendant; d'autant plus que plusieurs journaux américains,
dans un but indevinable, font une propagande mensongère, ten-
dant à faire accroire qu'il y a eu des engagements signés, entre
le Président d'Haïti et les États-Unis d'Amérique, pour la cession
de cette même baie du Môle St-Nicolas que Son Excellence le
Président Harrison désire avoir comme station navale à l'usage
de la Marine américaine.
Profondément confiant dans votre loyauté et votre sentiment
d'équité, j'ose espérer que Vos Excellences saisiront parfaite-
ment que le refus d'accorder aux États-Unis l'affermage du
Môle St-Nicolas pour une station navale n'est pas, de la part du
Gouvernement haïtien, un acte de méfiance ou de mauvaise
volonté. Il est la conséquence d'un double empêchement devant
lequel a dû fléchir notre vive sympathie et notre sincère attache-
ment à la plus glorieuse et la plus généreuse république du
Nouveau Monde et peut-être du Monde Moderne.
Veuillez agréer. Messieurs les Plénipotentiaires, les assurances
de ma très haute considération.
Le Secrétaire d'État des Relations Extérieures.
Signé: A. Fikmin.
Honorable Frederick Douglass,
Ministre Résident et Consul général des États-Unis en Haïti.
Bancroft Gherardi,
Contre-Amiral de la Marine des États-Unis, Plénipotentiaire,
etc, Port-au-Prince.
et la République d^ Haïti 501
RÉPONSE À LA DÉPÊCHE DU DÉPARTEMENT DES
RELATIONS EXTÉRIEURES
Port-au-Prince (Haïti), 24 avril 1891.
Honorable A. Firmin,
Secrétaire d'État des Affaires Étrangères d'Haïti.
Monsieur,
Nous avons Thonneur de vous accuser réception de votre lettre
du 22 courant répondant à la demande du Président des États-
Unis, présentée par nous au Gouvernement d'Haïti, pour le bail
du Môle St-Nicolas comme une station de charbon à l'usage des
forces navales des États-Unis.
Nous regrettons que le Gouvernement d'Haïti se voie dans la
nécessité de faire un refus à la demande amicale du Président,
d'autant plus que nous avons lieu de craindre que ce refus ne
soit pas accepté par le Gouvernement des États-Unis comme un
témoignage des sentiments amicaux qui doivent exister entre les
deux Républiques et gouverner leurs relations.
Tout en étant obligé de vous exprimer notre désappointement
du terrain sur lequel s'est placé le Gouvernement d'Haïti, per-
mettez-nous de vous présenter. Monsieur le Ministre, l'expres-
sion de notre plus haute estime et de notre plus haute con-
sidération.
Signé: Frederick Douglass, Bancroft Gherardi.
Dans l'après-midi du 24, le ministre Douglass a eu avec moi une
entrevue officielle, dans le but de me demander si je considérais
les négotiations comme fermées, d'après notre dernière correspon-
dance. Je lui ai répondu affirmativement, et il s'est déclaré
satisfait de ma réponse.
A. Firmin.
(Extrait du Bulletin des Lois et Actes du Gouvernement de la
République d'Haïti, No. 22, Année 189 1.)
TABLE DES MATIÈRES
PREFACE iii
CHRISTOPHE COLOMB i
COLONISATION DE L'AMÉRIQUE 15
Colonisation espagnole, 15. Colonisation française,
21. Colonisation anglaise, 28: La Virginie, 31 ; New-
York et New-Jersey, 39; Massachusetts, 48; Le Con-
necticut, 54 ; Le Maryland, 55 ; La Pcnsylvanic, 57 ; Ca-
rolines du Nord et du Sud, 61.
INDÉPENDANCE AMÉRICAINE 77
Causes de la Révolution, 77 ; La Révolution, 87 ; Décla-
ration de l'Indépendance, 103.
DÉVELOPPEMENT NATIONAL DES ÉTATS-UNIS . 115
FONDATION DU PARTI RÉPUBLICAIN .... 141
Son rôle, son programme, 141 ; De Lincoln à McKin-
ley, 144.
M. THÉODORE ROOSEVELT 177
HAÏTI 219
La Reine des Antilles, 219; Les Nègres, 231; Le
Mulâtre, 247 ; La Révolution française, 252 ; Liberté gé-
nérale des Noirs, 261.
INDÉPENDANCE D'HAÏTI 281
LES GOUVERNEMENTS HAÏTIENS 293
Dessalines, 293; Alexandre Pétion, 299; Henri Chris-
tophe, 308; Jean Pierre Boyer, 319; Les Présidents
éphémères, 343; Soulouque, 359; Fabre Geffrard, 372;
Sainave, 385 ; Nissage Saget, 391 ; Michel Domingue,
398; Boisrond-Canal, 404.
LA POLITIQUE HAÏTIENNE 415
LES BESOINS ET LES INTÉRÊTS D'HAÏTI ... 431
HAÏTI N'A RIEN À CRAINDRE DE M. ROOSEVELT 463
CONCLUSION 492
APPENDICE 497
502
■ /
H.796
'Xi,
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